Culture

Claude Chabrol: merci pour le cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 12.09.2010 à 16 h 31

Le cinéaste, qui avait choisi d'intégrer le «système» pour en profiter, n'avait jamais renié les principes de la Nouvelle Vague et était resté un «auteur».

Claude Chabrol à Berlin en 2003. Fabrizio Bensch / Reuters

Claude Chabrol à Berlin en 2003. Fabrizio Bensch / Reuters

Claude Chabrol est mort ce dimanche 12 septembre 2010, à l’âge de 80 ans. C’est vrai? Oui hélas, c’est vrai. Mais avec lui, il y a motif à se poser la question. Il aurait aimé fabriquer un canular à propos de sa propre mort. Chabrol s’était méthodiquement construit une réputation de farceur. Sans doute l’homme avait des dispositions pour la blague, mais il ne s’agit pas ici d’anecdotes d’adolescent turbulent ou de bonhomme goguenard, prompt à la galéjade. Il s’agit de son travail, de son art, et de sa survie.  Trois grands mots qu’il se sera toujours refusé à prononcer – mais dont il appréciait qu’on comprenne que c’était bien ça qui était en jeu.

Chabrol avait construit les conditions nécessaires à la poursuite de ce qu’il aimait le plus au monde: faire des films. Pas raconter des blagues ni manger à une table gastronomique, même si il aimait ça, aussi.  A la fin des années 50, beaucoup de jeunes gens s’apprêtent à devenir réalisateur. Nous savons aujourd’hui qu’une petite dizaine sont de grands artistes en herbe.

Parmi eux, deux seulement vont établir les conditions pérennes pour exercer leur activité de cinéaste, par des voies radicalement opposées: Eric Rohmer  et Claude Chabrol. Alors que Rohmer construisait avec sa société, les Films du Losange, l’enclave à l’intérieur de laquelle il pourrait travailler à sa guise, Chabrol entrait presqu’aussitôt «dans le système», travaillant pour des producteurs établis.  

Stratège débonnaire mais sophistiqué, il saurait jouer au mieux de ce cadre pour faire ce qu’il avait envie de faire. C’est un jeu où il arrive qu’on perde, et cela donna ce qu’il appelait «des merdes absolument saisissantes» (citons Le Sang des autres, Jours tranquilles à Clichy, assez peu en fait) ou des mauvais films (une petite dizaine). Mais cet homme-là a réalisé 55 longs métrages en 50 ans, plus quelques sketches mémorables et 21 téléfilms. Qui dit mieux dans le cinéma français (ou ailleurs)? Personne. 

55 longs métrages, deux «merdes absolument saisissantes»

Parmi les longs-métrages, on peut souligner qu’il signe les premiers de la bande des Cahiers, pas moins de deux sortis en 1959, les films-frères que sont Le Beau Serge et Les Cousins – ceux-là il les a produits lui-même avec l’argent d’un héritage et celui de sa femme d’alors, il sera bientôt guéri à jamais de l’idée d’être son propre producteur. Légèreté du tournage, liberté de ton, renouvellement radical du jeu d’acteur (Brialy et Blain), questionnement éthique et mise en crise des dogmes du cinéma classique, ses deux premiers films sont exemplaires de l’esprit de l’époque, et sont des succès.

Pourtant, après ces débuts en fanfare, il ne tournera qu’un film ayant les apparences qu’on attribue au cinéma de la Nouvelle Vague, le d’ailleurs excellent Les Bonnes Femmes (1960). Il continue d’enchaîner les productions, avec des tentatives singulières dans les années 60 (Ophelia, L’œil du malin, Les Biches) qui mènent au premier chef-d’œuvre, La Femme infidèle (1969), que suivent notamment les admirables Le Boucher et Juste avant la nuit, puis les très audacieux Les Noces rouges et Nada, parmi les plus intéressantes réponses du cinéma de fiction à l’après-68.  

Nouvelle vague

Plus tard, il y aura d’autres très grands films, troublants, radicaux, subtils et violents: Violette Nozière (1978), Les Fantômes du chapelier (1982), Une affaire de femmes (1989), Betty (1992), La Cérémonie (1995), Merci pour le chocolat (2000), L’Ivresse du pouvoir (2006), Bellamy (2008). Il faudrait détailler les «constructions» qui servent de soubassement à ces œuvres, dont beaucoup de très bons films – Landru, Que la bête meure, Poulet au vinaigre, Inspecteur Lavardin, Masques, Rien ne va plus, Au cœur du mensonge, La Demoiselle d’honneur…  

Stratège des conditions d’existence de son art, Chabrol établit des liens solides et très féconds : avec des techniciens qui deviennent de véritables collaborateurs (à commencer par Aurore, sa femme et sa scripte, et son fils le compositeur Matthieu Chabrol, ou encore Monique Fardoulis, monteuse de ses films depuis 1965) ; avec quelques comédiens, exemplairement Isabelle Huppert qui était pour lui, sur les tournages, une interlocutrice de choix ; avec des écrivains scénaristes telle Odile Barski ; et avec des producteurs, notamment Marin Karmitz auquel le lia une longue collaboration et qui lui offrit durant plus de 10 ans le cadre industriel auquel il aspire. 

Chabrol sur les traces d'Hitchcock, Ford, Hawks, Minnelli...

Contrairement à ce qu’on entend souvent, en s’installant à l’intérieur du système de production, Chabrol n’a jamais renié les principes de la Nouvelle Vague et notamment ce qu’ont défendu les Cahiers du cinéma au cours des années 50. Il en applique même à la lettre une des idées forces, celle qui s’est construite autour de la notion d’«auteur», et de son corollaire, la fameuse politique des auteurs. Truffaut, Godard, Chabrol, Rohmer, Rivette ont forgé cette notion dans une double visée: établir le statut artistique du cinéma, alors (et toujours) fragile et perpétuellement remis en cause, mais en même temps affirmer qu’un auteur de cinéma n’est pas comme un auteur de livres ou de tableaux. L’impureté fondamentale du cinéma fait que ses auteurs sont d’une autre nature.

Leur référence, ce sont les cinéastes hollywoodiens que ces critiques réussissent à faire reconnaître comme auteurs, Hitchcock, Ford, Hawks, Minnelli, Lubitsch, Preminger…: des gens qui travaillent dans le système, font des westerns, des polars et des comédies, et pourtant imposent leur vision du monde. C’est ce que fera Chabrol, et seulement lui. Pour réussir pareille entreprise, il faut un extraordinaire mélange de ruse et de sincérité, de force et de souplesse.

Claude Chabrol construit donc ce personnage de bon gros rigolard et j’m’en-foutiste, aimant la bonne bouffe et les bons vins. Il était vraiment tout ça, sauf une chose: «j’m’en-foutiste». Bourreau de travail (il suffit de voir sa filmographie), extrêmement cultivé tout en professant une passion pour les émissions de téléréalité et de téléachat, il était un réalisateur d’un savoir technique et d’une exigence artistique immenses.  

L'exigence du stratège 

Avoir eu le privilège d’assister à plusieurs de ses tournages permettait de vérifier ce qu’une observation attentive de ses films révélait: la précision des cadres, la finesse de composition des mouvements de caméra et des déplacements de personnages, le goût imparable dans le choix des couleurs, l’exigence du travail sur le son…  Tout cela, la réalisation ne l’exhibait pas, jamais: il aura été vital pour Chabrol, qui n’a cessé d’expérimenter, que ses recherches ne se remarquent pas. Elégance, sans doute – l’homme l’était suprêmement, à sa manière singulière – mais surtout stratégie de survie. 

Nul mieux que lui ne pouvait goûter cette ironie: cette pratique, cette stratégie, c’était aussi et profondément son métier, la mise en scène. Claude Chabrol aura mis en scène son propre personnage de réalisateur avec la même maestria qu’il a mis en scène ses meilleurs films. Et sur les mêmes bases: exigence éthique de cet auteur qui est profondément un moraliste (et fort peu un sociologue), opiniâtreté et prolixité, sens du rapport avec l’autre, savoir appris chez ses maîtres, Fritz Lang et Alfred Hitchcock, qu’il faut beaucoup de vérité dans le mensonge, beaucoup de rigueur dans l’artifice pour que celui-ci construisent des effets féconds, qui permettent d’atteindre une vérité plus vaste et plus profonde.

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte