Monde

Massoud, le saint du Panshir

April Rabkin, mis à jour le 10.09.2010 à 16 h 04

Neuf ans après sa mort, le 9 septembre 2001, Massoud est partout. Visite au mausolée du héros national afghan.

Cérémonie en l'honneur de Massoud, à Kaboul, le 8 septembre 2001.REUTERS/Fayaz K

Cérémonie en l'honneur de Massoud, à Kaboul, le 8 septembre 2001.REUTERS/Fayaz Kabli

BAZARAK, Afghanistan – J’ai vu la boule à neige d’Ahmed Chah Massoud. Il en possédait deux, identiques, mais une bactérie a troublé l’eau à l’intérieur de l’une d’elles. J’ai également vu l’ôte-agrafes en plastique du grand homme. Vous pouvez vous aussi les voir près du tombeau national du héros, la destination touristique la plus courue d’Afghanistan, actuellement en construction et qui va transformer un simple caveau en un mausolée, avec un amphithéâtre, un musée et un magasin de souvenirs.

Le 9 septembre est le jour de Massoud et neuf ans après son assassinat, tous les Afghans se souviennent du héros national, du Lion du Panshir, Chef de la Colline du Martyr, le moudjahid le plus béatifié. Il fut le chef de la résistance aux Talibans avant que quiconque ait entendu parler des talibans et il est sans doute, de tous les chefs de guerre, celui que la CIA et le gouvernement américain regrettent le plus de ne pas avoir assez soutenu. Comme un prélude aux attaques du 11 septembre 2001, deux agents tunisiens d’al-Qaïda, se faisant passer pour des journalistes belges l’ont tué lors d’une mission suicide.

L’objectif d’al-Qaïda était de décapiter l’Alliance du Nord, car Oussama ben Laden avait correctement anticipé une réponse militaire massive des Américains après les attaques du 11 septembre. Massoud éliminé, les efforts américains seraient moins efficaces. Washington a dû se rabattre sur Hamid Karzaï. Neuf ans plus tard, il apparaît que Karzaï ne dispose pas du charisme et du sens stratégique de Massoud. Il n’est pas le même genre de chef. Il ne l’a d’ailleurs jamais été.

Massoud est partout

Mais Massoud est toujours vivant. Aujourd’hui, il est partout. On le voit en prière sur des panneaux d’affichages sur le bord de la route ou sur des panneaux fixés aux falaises de sa vallée natale du Panshir. Son portrait est affiché sur les bâtiments, dans les bureaux aux côtés du portrait du Président Hamid Karzaï, mais il est également scotché sur des tableaux de bord et suspendu à des rétroviseurs intérieurs. Naissance d’une forme de kitch moudjahidin: son visage est représenté sur des tapis et en surimpression sur les affiches de campagne des candidats au Parlement.

Dans les villages qui bordent la vallée accidentée du Panshir, il est difficile de faire un mètre sans tomber sur une affiche usée par le soleil et la pluie. On y voit souvent Massoud le penseur, avec les sourcils froncés. Et voici un Massoud souriant et bienveillant. Massoud avec ses jumelles. Il est toujours coiffé de son pakol, le chapeau mou en laine qui ressemble à une tarte. Et pour une bonne raison! Ce chapeau, légèrement incliné, lui donne un air sexy et il l’a rendu sexy également.

Massoud fut le chéri de l’Occident, particulièrement en France, qui a même édité un timbre à son effigie. Il est né dans la vallée du Panshir, a étudié au lycée français de Kaboul et parlait le persan et le hindi, pouvant également soutenir une conversation en arabe et en anglais. À l’université de Kaboul, il avait rejoint la branche étudiante du Jamiat-Islami, une organisation afghane proche des Frères Musulmans d’Egypte. Comparé aux autres Islamistes, il était le plus modéré. Il parlait des droits des femmes.

Sa tombe se trouve à quelques heures de route au nord de Kaboul. Elle se trouvait autrefois à une heure et demie, mais avec la circulation actuelle, le trajet est deux fois plus long, particulièrement si vous vous trouvez derrière un convoi de véhicules militaires en route vers l’aéroport de Bagram (ne tentez pas de les doubler). En montant vers le nord, vous longez des champs où trônent des chars soviétiques rangés comme sur un parking. La vallée se rétrécit en une gorge étroite où une rivière d’un ver étincelant court entre des falaises verticales. C’est le territoire de Massoud, peuplé de Tadjiks, un des quatre principaux groupes ethniques du pays.

Les moudjahiddines parmi les plus brutaux

Il est aisé de se représenter les partisans de Massoud qui descendent des rochers pour tendre des embuscades aux chars soviétiques, qui échouèrent à chaque fois dans leur tentative de conquérir la région. Parfois, les soldats de Massoud violaient les prisonniers russes. Des chars et autres véhicules soviétiques rouillent le long de la route et de la rivière. Ils sont retournés et se trouvent à côté des toboggans d’une aire de jeux.

«Tu es une infidèle», me dit un des enfants qui jouent dans la rue lorsque nous nous arrêtons pour acheter un pakol. Puis, les yeux grand ouverts, il met sa main devant sa bouche en attendant ma réaction. C’était juste une blague. Un autre enfant s’empare du tissu bleu plié d’une burqa en vente et me la tend en me faisant signe de l’enfiler. Toutes les femmes que j’ai vu marcher dans la vallée sont en burqa – bien que la région n’ait jamais été tenue par les talibans, elle est depuis toujours une région conservatrice. Il est déjà suffisamment difficile pour moi d’éviter que mon foulard ne se prenne dans les portes de la voiture, la vision tronquée qu’offre une burqa constituerait une difficulté supplémentaire. Ma réplique, «non, toi tu la mets», fait pousser aux garçons des hurlements.

Le lieu de naissance de Massoud est un des lieux les plus accueillants et les plus sûrs pour les étrangers dans ce pays. Mais les habitants du Panshir sont farouchement indépendants. Il y a vingt ans de cela, les moudjahiddines de Massoud étaient les mieux entraînés d’Afghanistan, mais aussi les plus brutaux. (Cette dernière distinction a été forgée par l’armée de Gulbudin Hekmatyar après le retrait des Soviétiques et le basculement du pays dans la guerre civile au début des années 1990).

Il a combattu aux côtés d’Hekmatyar puis contre lui. Il a tendu des embuscades aux Soviétiques avant de recevoir de l’aide de la Russie. Voilà quelques exemples des fidélités changeantes de Massoud. Son héritage lui-même est complexe. Lorsque l’on demande qui finance le mausolée de Massoud, un des types du chantier déclare que c’est l’Iran. (La veuve et la famille de Massoud vivent aujourd’hui en Iran, le voisin chiite ayant été le meilleur allié de Massoud contre les talibans sunnites). Mais au quartier général de la Fondation Massoud, à Kaboul, l’adjoint du président est sur la défensive. «Il y a des contrats avec des ingénieurs venus d’Iran», me dit Chafik Chahim, «les Iraniens savent bâtir des minarets. Mais l’Iran et les Iraniens ne financent pas le projet».

L'amitié iranienne, la détestation pakistanaise

Une nation demeure identifiée comme l’ennemi, et cette animosité est lisible, noir sur blanc, devant une clinique de la vallée du Panshir. Sur le côté d’une ambulance, on peut lire «Don de la République Islamique du» et le nom du pays donateur a été recouvert de peinture. Le Pakistan, qui a soutenu les talibans et continue peut-être de les soutenir, était le pire ennemi de Massoud. Le voisin du sud s’est attiré les bonnes grâces de l’Amérique après avoir demandé que les armes et l’argent destinés à soutenir la résistance afghane face aux Soviétiques passent entre les mains de son propre service de renseignement, l’ISI. Dans les années 1990, lorsque Massoud demanda le soutien de la CIA pour contrer les talibans, la CIA lui donna l’équivalent militaire de trois francs six sous.

Les alliances américaines dans la région sont assez confuses. Les relations entre Massoud et la CIA ont été compliquées par les alliances pragmatiques de Massoud avec l’Iran et la Russie et contre le Pakistan. Malheureusement, l’ami de notre ami était notre ennemi: l’Iran. Massoud et les Etats-Unis en ont pâti. Le gouvernement américain ignora sa demande de soutien jusqu’à ce qu’en 1996, les talibans ne remontent vers le nord, «emportant tout sur leur passage», me dit un Tadjik. Ils l’ont écouté une fois qu’il était trop tard. Au départ, Washington considérait les talibans comme un groupe de moudjahiddins comme les autres.

«Il a tué trop de monde»

Certains Afghans ont les yeux qui se brouillent lorsqu’ils parlent de lui. «Un homme comme ça, il n’en arrive qu’un seul par siècle et il disparaît», dit un homme qui a connu Massoud. «Il ne s’intéressait ni à la terre, ni aux femmes ni à l’argent.» Muhammed Qasim, directeur de la clinique de Bazarak, déclare quant à lui: «il aimait l’Afghanistan. Il aimait son peuple. Nous n’arrivons pas à retrouver quelqu’un comme lui. Il est toujours présent dans nos esprits.»

Massoud est aujourd’hui un héros. Mais l’ironie de l’histoire trouble encore son héritage: la CIA avait, au départ, fourni aux moudjahiddins des armes comme les missiles Stinger pour abattre les hélicoptères soviétiques. L’objectif était de saigner les Soviétiques comme la guerre du Vietnam avait saigné l’Amérique. L’Union soviétique disparue, l’Amérique a pratiquement abandonné Massoud. Une fois les talibans maîtres du pays, l’Amérique s’est alliée à la Russie pour soutenir ses efforts de résistance. Mais depuis son assassinat, l’Amérique s’est lancée dans une guerre comparable a celle livrée par l’Union soviétique, soutenant un régime fantoche incapable de se maintenir au pouvoir; les troupes américaines, pourtant suréquipées militairement, tombent dans des embuscades tendues par la guérilla.

Malgré son omniprésence, Massoud n’est pas la tasse de thé de tout le monde. «Il a tué trop de monde», m’a dit un Pachtoune. Un autre homme, à Hazara, pense la même chose. (Les armées de Massoud et d’un autre chef de guerre ont massacré un millier de villageois à Hazara en 1993, décapitant jusqu’aux vieillards et aux animaux). «Je sais que ça ne se dit pas, mais je ne l’aime pas», me dit un troisième.

Il était loin d’être un saint, bien qu’il soit ici béatifié. Il a été un seigneur de la guerre, responsable de la mort de nombreux civils et il a laissé des quartiers entiers de Kaboul en ruines. Mais il était un moudjahid hors pair. Et il n’avait qu’une seule femme.

April Rabkin

Traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau

April Rabkin
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