Monde

Autodafé: le pasteur, le général, et les républicains

Fred Kaplan, mis à jour le 10.09.2010 à 9 h 44

Pourquoi les républicains ne condamnent-ils pas un autodafé du Coran qui menace directement les soldats sur le sol afghan?

Le pasteur Jones, le 8 septembre. REUTERS/Scott Audette

Le pasteur Jones, le 8 septembre. REUTERS/Scott Audette

Le pasteur Terry Jones, qui fait la une des médias internationaux depuis plusieurs jours avec ses menaces de brûler des exemplaires du coran pour l’anniversaire des attentats du 11 septembre, a déclaré qu’il suspendait ses plans. Il avait d’abord annoncé qu’il annulait l’autodafé, mais a ensuite précisé qu’il ne faisait que suspendre l’évènement parce qu’on lui aurait «menti» sur un accord selon lequel la construction d’un centre islamique proche de Ground Zero serait annulée s’il acceptait de ne pas brûler des corans.

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D’ordinaire, les républicains ne ratent pas une occasion de proclamer leur soutien à l’armée et à la guerre contre le terrorisme. Pourquoi, dès lors, ne condamnent-ils pas le projet de ce pasteur de Floride, qui, accompagné de ses ouailles, entend organiser un autodafé du Coran le 11 septembre?

Le 6 septembre, le commandant des forces internationales en Afghanistan David Petraeus a déclaré qu’un tel acte «pourrait mettre nos soldats en danger», donner du grain à moudre à la propagande talibane, et «saper les efforts mis en place pour mener cette mission [de guerre] à bien.»

La nouvelle a déjà provoqué plusieurs manifestations anti-américaines dans les rues de Kaboul; d’autres sont prévues dans les jours à venir. Des images du Coran en flammes «seraient forcément récupérées par les extrémistes d’Afghanistan – et du reste du monde – pour attiser la colère de l’opinion publique et pour inciter à la violence», tout comme les photographies des tortures pratiquée au sein de la prison d’Abou Ghraib.

Cinquante fidèles qui mettent le feu aux poudres

Mais où est donc passé John McCain, ranking member républicain du Comité des forces armées du Sénat, qui brandit son passé de héros de guerre à l’envi, et qui a pour habitude de condamner quiconque ose critiquer le général Petraeus? Où est donc James Inhofe, sénateur de l’Oklahoma et second-ranking member républicain du Comité, qui siège également au Comité des affaires étrangères? Où est donc Saxby Chambliss, qui soutient le développement de systèmes d’armements très coûteux au nom de la sécurité nationale (et des emplois crées par cette industrie dans son fief de Géorgie) – mais qui n’a pas eu un mot de soutient pour les hommes qui se battent au front?

Le pasteur qui a mis le feu aux poudres se nomme Terry Jones; il est à la tête du Dove World Outreach Center, qui compte cinquante – oui, vous avez bien lu: cinquante – fidèles. Interrogé par le Wall Street Journal, ce dernier déclare: «Nous comprenons les inquiétudes du général. Nous pensons qu’elles sont légitimes.» Cependant, ajoute-t-il, «nous devons envoyer un message  des plus clairs à la frange radicale de l’Islam. Nous ne voulons plus être manipulés par leurs peurs et par leurs menaces.»

C’est donc pour envoyer ce «message» que Jones et ses pathétiques ouailles prévoient de brûler ce livre considéré comme sacré par 1,5 milliard de musulmans, musulmans dont seule une infime proportion sympathise avec la «frange radicale» de l’Islam – on imagine cependant que cette initiative pourrait en pousser plus d’un vers l’extrémisme…

Il est déjà consternant qu’un nombre croissant d’Américains se soient fait piéger par la polémique préélectorale anti-musulmans (en général) et anti-mosquée (en particulier), et qu’ils en aient oublié qu’en Afghanistan et en Irak, les musulmans ne sont pas uniquement nos ennemis – que nous faisons la guerre à leur côté; au nom de pays gouvernés par des musulmans. (Qui sont Nuri al-Maliki et Hamid Karzai, dans leur guerre sainte imaginaire? Des chrétiens?)

Un républicain pour aborder le sujet

Les sénateurs américains sont mieux informés (la plupart d’entre eux). Mais où se cachent-ils? De quel côté sont-ils? Chez les républicains, Orrin Hatch (sénateur de l’Utah) est l’un des rares à avoir pris position; il était apparu sur Fox News pour défendre le droit des musulmans américains à construire un centre culturel islamique à deux blocs de Ground Zero (en invoquant le principe conservateur qui veut que toute personne possédant une propriété privée est libre d’en faire ce qu’elle veut). Les autres membres de son parti (et, soyons honnête, la plupart des élus démocrates) ont pris bien soin de ne pas aborder le sujet.

En septembre 2007, le Sénat avait condamné (à 75 voix contre 25) l’organisation pacifiste MoveOn.org pour avoir fait paraître une pleine page de publicité dénonçant le général Petraeus, alors commandant des forces américaines en Irak; sa photo était soulignée de la légende «General Betray Us» [le général qui nous trahit, NDT].

Si les sénateurs veulent sincèrement soutenir Petraeus (et non se contenter d’un coup politique bon marché), ils devraient accuser Terry Jones de mettre nos troupes en danger et de venir en aide à l’ennemi. Mieux: ils devraient dépêcher des marshals fédéraux à Gainesville (Floride), afin d’assister le capitaine des pompiers de la ville (qui a interdit l’autodafé) dans sa mission – maintenir l’ordre public.

Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

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