Culture

David Sylvian, into the wild

Andrea Petrini , mis à jour le 09.09.2010 à 19 h 13

Pour l'ex-chanteur de Japan, la cage dorée de la structure même de la pop song, a définitivement éclaté. L'image de l'artiste également.

David Sylvian © Donald Milne

David Sylvian © Donald Milne

Cheveux longs en ponytail, costume cintré et allure d’éphèbe, la dernière fois qu’on l’avait croisé, par un automnal après-midi londonien de 1987, David Sylvian se prêtait à l’exercice forcé de l’interview. Traits délicats et gestuelle pensive, sa voix grave se déployait évasive, divaguant loin de la corvée promotionnelle. Secrets of the Beehive, l’album dont il était alors question, marquait le début d’une métamorphose, le besoin de prendre ses distances avec un passé déjà tout tracé qui risquait de s’éterniser.

Troisième volet d’une carrière solo, après les fastes glamour de Japan, groupe phare des années 1980, avec ses plages d’aquarelles intimistes et paysages acoustiques à peine troublés par des inflexions jazzistiques, le disque fermait, sans brusques gestes de rupture, la porte au Grand Bazar de la pop en pleine débâcle post New Wave. Peu importait la lourde insistance de Virgin pour gratifier le CD d’un bonus, Forbidden Colours, à l’involontaire symbole d’épitaphe. Une poignante version acoustique du tube écrit et interprété avec Ryuichi Sakamoto pour le film de Nagisa Oshima Merry Christmas Mr Lawrence.

Chemins de traverse

Le disque tissait la bande son idéale de ses longs adieux à peine avoués. Lors de cet entretien, il fut moins question de musique que d’art, de Perspectives, un album photo, de philosophie, de recueillement intime. De lectures nocturnes, et pas des moindres: les grands mystiques, Gurdjeff, le mystères des Rosicruciens. Anges tutélaires du glissement progressif des sunlights vers l’univers de l’Eloge de l’ombre cher à son écrivain de chevet, Junichiro Tanizaki. Premiers pas pour Sylvian d’une balade introspective mesurant tout le parcours encore à accomplir pour accompagner l’ex-pop star britannique dans les replis intimistes des cultures orientales. Et du Japon, pays où il a failli s’installer.

Depuis ce disque, les apparitions de David Sylvian se sont brutalement faites rares. Si à l’image d’un autre David –Bowie–, il a arrêté le maquillage, retourné sa veste de crooner à la voix soyeuse, ce fut pour mieux emprunter des chemins de traverse. D’expos photos en installations vidéo, de compositions «ambient» en œuvres multimédia commanditées par des musées aux quatre coins du globe, Sylvian a pris ses distances. Certes, ses fans n’ont jamais enterré le rêve de l’entendre un jour entonner à nouveau sur scène Gentlemen take polaroids, Brilliant Trees ou When Poets Dreamed of Angels, ses grands succès d’antan.

Sans réaliser cependant que, depuis les jours glorieux où Japan incarnait pour l’industrie musicale la continuation logique entre l’audace glam des Roxy Music et les New Romantics de l’après-punk, Sylvian n’avait jamais cessé de pousser les limites de la chanson.

Vingt et quelques années plus tard, ce format contraignant, la cage dorée de la structure même de la pop song, a définitivement éclaté. Et l’image du chanteur avec. Retrouver ses traces n’est pas difficile. Sur son site, l’artiste donne régulièrement de ses nouvelles. Sauf que maintenant dessins, peintures et aquarelles ont pris la place des photos officielles. Le peignant en bûcheron post-grungy sans âge, béret en laine vrillé sur la tête. Ou en vieil homme sombre, bouc grisonnant, veston strict du Puritain au regard hanté –sorte de Nathaniel Hawthorne croisé avec Lovecraft.

Lointaine est son Angleterre natale. Depuis sa retraite spirituelle en Californie du Nord, sur les traces de ses gourous –et d’autres expats célèbres, les écrivains britanniques Christopher Isherwood et Aldous Huxley, adeptes des philosophies orientales–, le chanteur s’est doté d’un labo autarcique. Un label discographique au titre emblématique, Samadhisound, dont les quatre ou cinq livraisons annuelles font figure d’événements. Comme le dit Sylvian lui-même, Samadhisound a vu le jour comme une maquette pour le futur, où l’intuition prendrait le pas sur le business…

«Je ne fais pas de projets à long terme, je délègue ça à mon gourou. Mais je me permets de rêver et je rêve d’un label qui offrirait de la liberté aux artistes et musiciens, créant un havre pour l’élaboration d’idées… Le but est d’encourager des projets qui explorent des nouveaux territoires, aidant ceux qui offrent un point de vue singulier sur un horizon expressif donné. Esthétiquement, ce champ d’action est aussi ouvert que la diversité et la nature des différents projets.»

En sept ans d’activité, Samadhisound n’a pas dérogé à cette règle de conduite. Offrant des œuvres hors-norme, tantôt de pure expérimentation tantôt d’une approche plus pop, la quête de la pureté et de la beauté émotionnelle toujours en ligne de mire. Tirant les ficelles, Sylvian attire tel un aimant une cohorte d’artistes sans frontières, de la chanteuse suédoise Stina Nordestam au trompettiste norvégien Harve Henriksen, du groupe pop britannique Sweet Billy Pilgrim aux plus radicaux chercheurs soniques du Soleil Levant. Un fil rouge se déroule petit à petit, cernant de près la frontière entre introspection et éclosion, acoustique et musique de chambre électronique, errances sonores et art du song writing. Sans retenue, Sylvian met à nu ses rêves et sa vie privée aussi. Les doutes, la solitude. Et même le divorce avec sa femme, la chanteuse Ingrid Chavez, rupture affective qui fut à l’origine en 2003 de Blemish.

Epuré

Un disque à l’image de son titre –défaut, tache, marque, souillure, replié, torturé, noué autour des articulations de la guitare de l’Anglais Derek Bailey, père fondateur dans les années 1960 du free improvising. Mais derrière les cris et chuchotements, émergeant par-delà les nuages de l’atonalité et des interférences synthétiques de l’électronicien Christian Fennesz, la voix de ténor de David Sylvian étire avec grâce tout un tressage d’états d’âme, la douceur mélodique arrachée à la douleur. En tournée, certaines chansons aussi impalpables mais à la structure plus définie –les sublimes A Fire in the Forest, Late Night Shopping– pouvaient se colorer d’une fuyante grâce pop. Blemish pose néanmoins les bases de l’évolution à l’horizon. D’abord un redux, The good son versus the only daughter, les mêmes compositions de Blemish transfigurées par le gotha mondial du remixing (Jan Bang, Burnt Friedman, Ryoji Ikeda, Yoshihiro Hanno), comme un puzzle de fragments autobiographiques offerts en pâture à l’Autre pour une possible relecture de soi. Ses fidèles de longue date étaient loin d’imaginer la radicalité des œuvres à venir. Plus encore que la transcription discographique de son installation sonore au Fukutake Art Musuem sur l’île de Naoshima, When Loud Weather Buffeted Naoshima, sculptural enchevêtrement de nappes en clair-obscur intégrant, dans sa conception «ambient», des pulsations sonores de la ville avoisinante de Honmura, c’est Manafon, pierre miliaire sortie en septembre 2009, qui marque la continuité dans la rupture sans retour en arrière.

Jamais Sylvian n’était allé aussi loin. Composant, à l’aide de papes fondateurs et des jeunes successeurs de la free improvisation issus d’horizons différents, une sorte de musique de chambre austère, épurée jusqu’à l’os. Articulée autour du silence et des tressaillements d’une voix qui, dans le retranchement de la troisième personne, prend ses distances avec les textes qu’elle déclame. A la base, l’admiration pour R. S. Thomas dont Manafon reprend le nom du village au Pays de Galles où ce poète et révérend anglican à ses heures passa l’essentiel de son existence. L’ombre de l’auteur, sa réserve, ses désillusions, les contradictions entre sa quête spirituelle et l’engagement politique dont il fut le protagoniste, planent sur la structure ouverte de ces plages désertiques. Austères, denses d’informations disséminées dans le silence, ces ballades au romantisme déchiré se placent sur la ligne extérieure de la perception. Tel un oratorio, l’envoûtement procède par saccades raréfiées, par la construction d’atmosphères en clair-obscur, palpables et pourtant insaisissables. Le retentissement spatial du piano de John Tilbury, les notes jaillissantes de la guitare de Keith Rowe, les discrets bourdonnements microtonaux de Christian Fennesz ou le craquement en filigrane des vinyles classiques manipulés par Otomo Yoshihide concourent collectivement à la lente construction dramaturgique de cette mise à nu. L’émotion n’est jamais dissociée de la réflexion, l’intuition de l’improvisation. Une manière de renouer, et involontairement de contredire par la même occasion, ce que David Sylvian nous avouait par cet après-midi londonien:

«Ce qui m’intéresse c’est le détail, la perspective, la lumière qu’il apporte à la différence. Son emprise m’obsède, me forçant parfois jusqu’à un point où l’on risque de perdre une vision d’ensemble de la composition en gestation. En musique, comme dans la vie, la philosophie me l’a récemment appris, il est question de contrôle, d’abnégation  de soi. »

Nous sommes à des années-lumière de l’univers pop. Et le lecteur de Slate pourrait, à juste titre, s’interroger sur la solubilité des recherches sonores et spirituelles de David Sylvian dans ce que Adorno, Horkheimer et Marcuse, têtes pensantes de l’Ecole de Francfort, appelaient déjà dans les années 1950 l’Industrie Culturelle. Pourtant, en dépit de sa posture d’arpenteur de landes solitaires, l’aura de Sylvian aura rarement été aussi resplendissante. Crooner culte à la manière d’un Scott Walker, étranger en son propre pays, le chanteur communique sans cesse avec son public.

Parfois les feux de la rampe de l’actualité semblent le rattraper. Surtout en cette veille d’automne 2010. Lorsque son ex-épouse, Ingrid Chavez, publie Little Girls With 99 Lives, un recueil de chansons en guise d’aquarelles intimes composées avec son ancien compagnon tout au long des années 1990. Parfait contrepoint à Sleepwalkers, passerelle en 15 morceaux et un inédit de ses différentes collaborations, tous remasterisés et subtilement remixés (toujours l’obsession du détail, de l’inachèvement). On y découvre un Sylvian faisant le bilan de ses années de transition, estompant ici et là son introspection pour l’inflexion de chansons incorporant une réflexion sur l’actualité politique (World Citizen, écrit sous l’instigation de Ryuichi Sakamoto en réaction à la parano sécuritaire post-11 septembre).

Hommage culinaire

Parallèlement, Samadhisound a enrichi cet été son catalogue avec trois chefs-d’œuvre coup sur coup. Trois disques inscrits dans la veine la plus expérimentale, la plus lyrique également, du label. Trois albums –signés par le compositeur Akira Rabelais, l’électronicien Toshimaru Nakamura ou le sampleriste Jan Bang– comme autant de pas dans un univers où romantisme rime avec nouvelles technologies. Et spleen de la nature avec avant-gardisme.

Enfin, loin du monde musical, David Sylvian fut l’objet, le premier week-end de septembre, d’un hommage qui en surprendra plus d’un. Lorsque quatorze cuisiniers venus des quatre coins du globe se sont retrouvés près de Levi, en Laponie, pour la troisième édition de Cook it Raw à laquelle je participe. Bien plus qu’un meeting culinaire, une méditation sur la technique et la nature. Un séminaire «spirituel» sur les produits sauvages de l’Extrême Nord, une manière pour ces pionniers de l’expérimentation aux fourneaux de «bypasser» les constrictions et le formatage du restaurant, de décliner le concept de Raw –cru, sauvage, inabouti, en gestation– au cours de quatre jours de laboratoire où la création des plats sous l’emprise totale de l’habitat sylvestre naturel –racines, herbes, algues, fleurs, baies et gibiers. Pour une relecture de la dramaturgie mise en place lors de l’enregistrement de Manafon. Evidemment, David Sylvian n’y était pas. Mais cette expérience d’Instant Composing culinaire, ce Fire in the Forest rayonnait pour lui.

Andrea Petrini

Photo: David Sylvian / © Donald Milne / site de David Sylvian

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