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De la BOF génération à la LOL génération

capture Chocolate Rain

capture Chocolate Rain

Ce n'est plus dans la rue qu'il faut chercher l'expression de la jeunesse, mais sur 4Chan.

Les générations postérieures à mai 68 ont souvent été qualifiées de BOF générations –titre d’un numéro du Nouvel Observateur qui date de 1978! Désabusés, «incapables de trouver la passion dans un monde sans émotion» (La Bof Génération, Renaud Hantson, 1997), peu engagés en politique, les gens de 20 ans semblaient avoir renoncé à rivaliser avec l’inoxydable génération de 1968 –qui, soit dit en passant, s’attarde encore aux places du pouvoir. Aucune relève d’impertinence n’apparaît à l’horizon: la plupart des jeunes «bricolent» en attendant des jours meilleurs et le tiercé (capital culturel de la famille, filière scolaire d’excellence, et soutien économique des parents) demeure immuablement gagnant pour trouver une place dans la société. La jeunesse aurait-elle définitivement baissé la garde?

Peut être pas. Ne regardez plus la rue, mais les blogs et les réseaux sociaux, là où germe la LOL génération. Cette critique sociale par le rire et par l’absurde (et parfois la bêtise)  va-t-elle mettre à terre la BOF génération, va-t-elle  balayer deux-trois décennies de scepticisme résigné? La sensibilité qui s’exprime peut-elle tourner en mouvement culturel? Ou virer en «Beauf» génération?

Le monde par le rire

Comment définir ce terme «LOL» (laughing out loud: rire aux éclats)? Cet acronyme ponctue les conversations sur le Net ou dans les SMS, et par extension souligne toute intention d’enclencher un rire. Marqueur de la galaxie numérique, destiné à un public d’initiés comme d’innombrables autres signes codés du Net, le LOL exprime une posture mentale: celle qui consiste à ne jamais prendre quoi que ce soit au sérieux, et en particulier à tourner en espièglerie ou dérision  les institutions et les personnes qui façonnent la vie publique (politiques, stars, personnages des médias). Le LOL, c’est une approche du monde par le rire, donc par la gaieté, parfois en se forçant un peu quand l’humour cible des sujets tristounets. Ce rire est fédérateur –il vise à rassembler des milliers d’internautes– et défouloir. Il existe une variante  perverse du LOL, le Lulz sorte de petit ricanement, donc un rire pas bienveillant du tout, qui peut aboutir  à se réjouir du malheur d’autrui, et déboucher sur des opérations de lynchages médiatiques. Autrement dit, entre l’éclat de rire libérateur et le rire plein de sous-entendus existe une certaine étanchéité.

Le LOL repose parfois sur un mème. C’est sur 4Chan, site américain particulièrement trash, qu’a émergé le système du «mème», blason de ce cyberspace adolescent. Comment naît un «mème»? D’abord capter un sujet inattendu ou décalé, chargé donc d’un potentiel de signifiants, en transformer la représentation, l’associer éventuellement avec d’autres images et du texte, puis le lancer sur la Toile avec l’espoir de déclencher une tempête virale et de faire surgir un symbole culte qui attirera une communauté de rieurs et de commentateurs –et ce pour une heure ou pour quelques jours. Le blogueur de base, a priori, ne peut être l’auteur de mème, car celui-ci suppose des connaissances techniques pour découper les images, les accoler, les animer, une expertise qui, souvent, nécessite de maîtriser Photoshop. Aussi, ce phénomène émane plutôt de professionnels ou semi-professionnels (webmasters, graphistes, développeurs...). Il est alors le produit de la communauté des geeks, puis relayés par des milliers d’«amis» internautes. Mais certains mèmes ne nécessitent pas d’être un as de l’informatique: par exemple, s’il s’agit de rassembler des adhérents à un groupe Facebook autour d’un thème facétieux.

Le mème s’enracine dans les valeurs du hacker (no limit, échanges désintéressés, culture contestataire). Il met en oeuvre toutes les modalités possibles du détournement d’un contenu: la transformation de l’image et/ou du texte (la parodie), par substitution ou adjonction d’éléments; la fabrication d’une nouvelle image en imitant le code d’une ancienne image (le pastiche); le détournement du référencement d’un site pour renvoyer, en clin d’œil, vers un sujet non prévu (Google bombing); piratage d’un formulaire de recherche d’un site (comme en a été victime l’Assemblée nationale fin août); le détournement des résultats des divers sondages sur le Net (les sites de popularité, les émissions de téléréalité à base de votes).   

Souvent les mèmes concernent  des personnages (ou des objets) un peu pathétiques et dérisoires,  égarés dans les coulisses du star system (Keanu Reeves, Bernard Montiel, Jessi Slaughter, la vuvuzela, etc). Ils affectionnent les gloires de seconde zone, comme le font certaines émissions de téléréalité. Ils prennent alors à rebours le narcissisme contemporain, cette quête éperdue pour conquérir de la visibilité via le Web, et s’en moquent bruyamment. Mais les mèmes peuvent aussi être chargés d’une connotation politique (innombrables canulars sur Nicolas Sarkozy). Surtout, ils privilégient l’adresse complice envers les internautes avec, en superposition, l’objectif de souder la confrérie des geeks, de susciter un rire (un sourire) d’initiés autour de la performance technique.

Une centrifugeuse à images

Les mèmes ne constituent qu’une des innombrables ressources au bénéfice du LOL. Dans l’effervescence des réseaux, se recycle tout élément visuel ou sonore apte à alimenter l’hilarité. Tout d’abord, bien entendu, les extraits de programmes de télévision: bredouillages,  lapsus, poses solennelles, emportements de responsables politiques, journalistes ou vedettes de cinéma. Les séquences du Petit Journal de Canal+, sur ce registre, constituent un réservoir inépuisable. Les vidéos de spectacles comiques, les séries et les longs métrages sont aussi largement mobilisés: un bout de film peut fournir une séquence culte sur laquelle se projetteront les rieurs du Net (exemple: tapez sur Google «Blier boucher» et vous tombez sur une scène de Un idiot à Paris de 1967). En outre, dans les réseaux sociaux, on se moque beaucoup les uns des autres, les photos de soirées (arrosées) ou de vacances offrant une source inépuisable de réjouissance, surtout si elles-mêmes renvoient l’image d’un groupe joyeux, abonné au rire collectif. Le web des jeunes opère comme une centrifugeuse dans laquelle se brassent et se diffusent des milliards d’images (souvent commentées) destinées à fortifier un regard ironique et sarcastique sur le monde tel qu’il est. Un regard qui n’épargne personne: ni les internautes eux-mêmes, ni, encore plus, les médias, à la fois vecteurs et objets de cette  critique.  

Depuis Pierre Dac et Francis Blanche, on sait que le gag téléphonique est  un genre prisé en radio, et sa vitalité perdure sur les stations jeunes. La télévision use depuis longtemps du fun et de la dérision, reprenant au média radiophonique la formule du gag (voir La caméra invisible des années 1960 ou Vidéo Gag sur TF1 dans les années 1990), et dans une période plus récente, en usant des manipulations d’images sans cesse plus imaginatives pour se moquer du réel. La grande nouveauté des vingt dernières années, c’est l’articulation de l’information avec ces séquences qui la place sous l’angle du rire: l’infotainment. Les Guignols de l’Info, Nulle Part Ailleurs, Le Vrai Journal de Karl Zéro, et aujourd’hui Le Grand Journal: le style Canal+, inventé dans les années 1990, creuse son sillon, a fait tache d’huile sur d’autres chaînes et s’est banalisé avec la présence d’humoristes lors des informations radiophoniques du matin au cours des années 2000.

Les grands médias ont certes ensemencé la culture LOL, en s’inspirant du comique des teenagers fondé sur la loufoquerie gratuite et la déjante verbale. Mais les humoristes  ou les chroniqueurs de l’infotainment, dont l’audace  s’est décuplée au fil des ans, en fouillant sans cesse davantage dans les aspects intimes de leurs cibles, n’avancent jamais aussi loin que les amuseurs du Web dans la transgression. Ils s’attaquent essentiellement aux gens célèbres, aux stars de la politique ou du showbiz, ceux dont le métier suppose de s’exposer dans l’espace public. Le Lulz, en revanche, est une pure excroissance d’Internet, et de la virtuosité informatique. En effet, ici, la dextérité des hackers, et la puissance virale des échanges, peuvent en un tournemain  filer  un inconnu, qui pour une raison ou l’autre a été remarqué et désigné à la vindicte des internautes, révéler son identité à la planète entière  et le sacrifier sur la place publique des mauvaises réputations et du ridicule (exemple: l’affaire Jessi Slaughter).

Be stupid

Promouvoir la bêtise, le régressif enfantin, le fou rire et les fantasmes, se moquer de tout ce qui, dans le bric-à-brac du monde marchand et globalisé, paraît sérieux, rationnel, établi, plutôt obligatoire, déjà écrit, déjà analysé, déjà accepté, et donc cliché? Ou plutôt jongler avec ces sentiments, faire semblant d’y succomber sans le faire vraiment, prétendre y croire en montrant que l’on n’est pas dupe. La culture des digital natives provoque un dynamitage des codes anciens, un bricolage sans fin sur le sens des choses, une création collective où tout est permis, où tout s’échange et où tout change tout le temps puisqu’à chaque rencontre d’un texte, d’une image, avec son lecteur la dynamique de réaction/création va être relancée, renouvelée, étendue, réappropriée. Des projections, des divagations, des amertumes, des colères qui s’emboîtent les unes aux autres. Cette navigation infinie sur le sens des choses tisse un état d’esprit, une surenchère sur le non sens. La bêtise et l’absurdité comme mode d’action contestataire? Le message pourrait s’écrire ainsi: dans un monde globalisé, sur lequel personne, ni l’individu ni les politiques, ne semblent avoir de prise, vive une réjouissante  stupidité. Ce parti pris de la bêtise est empreint d’une ambiguïté revendiquée: elle porte aux nues l’insouciance, le délice de s’esclaffer de tant d’impuissance, et suggère la révolte, par une hilarité pleine de sous-entendus. Le Lulz est ceci et cela: une diversion pas très maligne, et parfois le comble de la subversion.

L’humeur LOL peut être lue comme une extension du domaine des médias (commerciaux). Mais les ressources techniques offertes par le Net (récupérations et transformations d’images, puissance virale) décuplent les ressorts du fun et de la dérision. S’installe alors, traversant les réseaux sociaux et les blogs de jeunes, une culture que les plus de 30 ans peuvent ne pas comprendre. Pour qui n’est pas familiarisé depuis son adolescence à ce jeu sur les sens, à ce non sérieux, difficile d’entrer dans cette danse. La BOF génération n’attendait rien du monde tel qu’il est. La LOL génération attend tout de ces interactions sans fin entre le Web et la vie telle qu’elle est, manifestant une foi profonde dans le mariage de l’imagination et de la technique –un point sur lequel elle dispose d’un avantage compétitif sans commune mesure avec toutes les autres générations.

Monique Dagnaud

Photo: capture Chocolate Rain

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