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L'exaspérante rengaine du dialogue social

Dans la manifestation parisienne du 7 septembre 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Dans la manifestation parisienne du 7 septembre 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Après chaque manifestation d'ampleur, on a droit aux mêmes déclarations, alors qu'en coulisses, chacun sait sur quoi il va céder.

Les manifestations ont eu lieu, le Président a répondu, et les leaders syndicaux aussi... Et la mécanique répétitive, lassante du dialogue social de sourds ou de dupes, à la française, suit son cours, toujours le même depuis des lustres… Les déclarations de l’exécutif, les réponses des syndicats ressemblent à s’y méprendre aux déclarations de l’exécutif, aux réactions des syndicats, après chaque manifestation d’ampleur, depuis que j’ai l’âge de lire le journal et d’écouter la radio. Et maintenant, je parle à la radio et j’ai l’impression d’avoir déjà lu cent fois ce que je m’apprêtais à écrire et à dire au lendemain des annonces de l’Elysée à la suite de la grève du 7 septembre... Vous allez reconnaître tous ces termes! J’allais jauger, l’air docte, le fameux «rapport de forces» pour savoir qui va gagner: le pouvoir «va-t-il céder?», «la rue va-t-elle faire plier le gouvernement?». Le gouvernement, justement, ou plutôt ce qui en tient lieu, c'est-à-dire l’Elysée, prend acte de la mobilisation, tente de la minimiser mais reconnaît qu’il faut entendre le «message de la rue». Il fait des concessions –il appelle cela des «avancées»–, les syndicats trouvent que «le compte n’y est pas», que le pouvoir reste «sourd à la grogne sociale» et que l’on modifie le texte «à la marge». Vous la connaissez par cœur cette musique. Si la contestation s’amplifie, au pire l’exécutif peut vider la loi de sa substance pour n’en garder l’enveloppe, on dira alors qu’il a «sauvé la face»…

En réalité, derrière ce théâtre d’ombres, les leaders syndicaux et le ministre en charge du dossier chaud se voient en douce ou bien ce sont leurs émissaires qui négocient discrètement ce qui sera convenu d’appeler «des portes de sorties honorables». Sous Nicolas Sarkozy, la seule différence, c’est que ça ne se passe pas entre le ministre et les syndicats mais entre l’Elysée (et singulièrement le surpuissant conseiller Raymond Soubie) et les syndicats. Le Parlement sera simplement chargé d’enregistrer le résultat de ces concessions préprogrammées. Les syndicats prévoient une autre journée d’action. On s’arrange pour que personne ne soit humilié à la fin, pour que chacun et surtout le perdant puisse «sortir par le haut» du conflit –un autre terme consacré.

Est-ce à dire que tout est joué en coulisses, que tout est prévu? Non, mais les mécanismes de ce faux dialogue sont toujours les mêmes. Ce ne serait pas grave si c’était un mécanisme pour aboutir à un consensus ou de larges accords. Ce n’est pas le cas, puisqu’il faut gagner contre les autres. Alors les mécanismes sont toujours les mêmes et chacun y trouve son compte. La gauche peut entretenir le romantisme du pavé avec sa charmante odeur d’insurrection et la droite, qui adore ça, peut bomber son torse d’autorité responsable et courageuse. Un numéro de Musclor qu’a pu exécuter mercredi après-midi le Président devant les députés UMP. «Regardez comme je suis fort, ma réforme survie à deux million de manifestants.» Les syndicats ont fixé leur prochaine journée d’action pour le 23 septembre... Le texte sera encore au Sénat.

Il est probable que Raymond Soubie sache déjà ce qu’il va céder si la prochaine mobilisation est forte. Il est même probable que les leaders syndicaux sachent ce que Raymond Soubie a prévu de céder. Il est donc assez probable que les journalistes spécialisés ne soient pas loin de le savoir aussi! Je souhaite bien du courage à mes collègues qui tiennent les chroniques éco, et particulièrement à mon camarade Philippe Lefébure, pour nous raconter tout ça dans les prochains jours... sans dire, c’est un défi: «La rue va-t-elle faire plier le gouvernement?», «le compte n’y est pas», le pouvoir reste «sourd à la grogne sociale», le texte est modifié «à la marge» ou il est «vidé de sa substance», les syndicats «sauvent la face» ou trouvent une «porte de sortie honorable».

Thomas Legrand

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