France

CGT Le Reste vs Thibault : un syndicat, deux voix, deux stratégies

Gilles Bridier, mis à jour le 12.09.2010 à 14 h 35

Face à la réforme des retraites, les deux figures de la CGT incarnent deux stratégies syndicales.

Didier Le Reste et Bernard Thibault en octobre 2007. REUTERS/John Schults

Didier Le Reste et Bernard Thibault en octobre 2007. REUTERS/John Schults

Une grève « carrée » – grève d’une journée, dans le langage cheminot. Pour témoigner, montrer ses muscles, se compter. Mais d’une journée seulement. Didier Le Reste, secrétaire général de la Fédération CGT des cheminots, était partisan d’un mouvement plus dur pour s’opposer à la réforme des retraites. Une bonne grève reconductible, un vrai bras de fer pour faire plier l’adversaire, l’obliger à renoncer à son projet comme en 1995 face au gouvernement Juppé à propos, déjà, des régimes spéciaux de retraite.

La stratégie syndicale unitaire ne l’a pas permis: le 7 septembre, pour que chacun puisse mesurer l’impopularité de la réforme, il fallait avant tout rassembler. Pour être plus fort, le coup de semonce devait être collectif. Bernard Thibault à la tête de la CGT marcherait au côté de François Chérèque de la CFDT. Les troupes de Didier Le Reste à la SNCF, comme les autres cheminots, ont dû respecter la consigne et ne pas se démarquer. Pas question qu’une fédération semble s’accaparer le mouvement.

Une deuxième journée d’action est d’ores et déjà prévue le 23 septembre. En fait, quels que soient les amendements apportés au projet de réforme, des manifestations auront lieu: il faut vider l’abcès. Mais puisque Nicolas Sarkozy s’est engagé à ne pas céder sur le fond de la réforme, elle pourrait être suivie de nouvelles grèves, cette fois reconductibles ; elles sont dans la logique d’un mouvement qui se durcit crescendo. Alors, un bras de fer plus musclé devrait s’engager.

Le Reste, la ligne dure

Cette stratégie-là, Didier Le Reste la comprend mieux. A la SNCF, depuis qu’il a succédé à Bernard Thibault à la tête des cheminots CGT, il en a mené, des affrontements! Adhérent de la CGT depuis l’âge de 18 ans puis militant communiste, il intègre la SNCF quatre ans plus tard et devient en 2000, à 45 ans, le patron d’une des plus puissantes fédérations syndicales en France. Semblant toujours sur ses gardes, le sourire un peu crispé, il est de ceux qui ne cherchent pas à masquer leur rigidité et creusent leur sillon obstinément pour faire céder l’adversaire sous la pression.

La CGT, qui a perdu maintes citadelles historiques, exerce toujours son pouvoir à la SNCF: aux dernières élections professionnelles qui ont révélé l’ascension de l’Unsa et de Sud Rail, elle a seulement perdu un petit point  et continue de devancer haut la main les autres syndicats avec 39% des voix. Aussi, pour Didier Le Reste, la CGT- cheminots est toujours co-gestionnaire de l’entreprise. Le ton utilisé dans des lettres adressées au secrétaire d’Etat aux Transports Dominique Bussereau ou au président de la SNCF Guillaume Pépy, ne laisse planer aucun doute.

Contestation contre réformisme

Le patron des cheminots CGT dénonce l’ouverture à la concurrence, s’insurge contre la filialisation de certaines activités et la «casse» du fret, réclame la dissolution du gestionnaire de réseau RFF pour le réintégrer dans la SNCF, son berceau d’origine… Et à la stratégie d’ouverture lentement mise en place à la tête de la confédération par Bernard Thibault qui évolue vers un syndicalisme réformiste, Didier Le Reste oppose l’inflexibilité d’un syndicalisme contestataire que la CGT représentait au siècle dernier. Ce qui lui permet de contenir la progression des radicaux de Sud Rail, le syndicat rival, parmi les cheminots. Et d’affirmer sa différence «au risque de cultiver la paranoïa d’une entreprise qui se vit comme une forteresse assiégée», commente Patrice Salini, économiste et spécialiste des transports.

Contre le gouvernement et la direction de l’entreprise qu’il accuse de mener une «politique de la terre brûlée», Didier Le Reste prône la manière forte et politise les mouvements qu’il déclenche. C’est une autre ligne de fracture avec la doctrine Thibault qui, lui, veut dissocier le syndicalisme du politique et a déjà refusé de se laisser instrumentaliser par la gauche. Le Reste, homme de convictions, persiste.

La grève et ses excès

Pourtant, il n’a pas enregistré que des succès. En 2005 contre l’introduction de l’intéressement, la grève qu’il déclenche fait presqu’un flop: mauvaise appréciation de la mobilisation des cheminots. En 2007, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite, il part bille en tête. Mais l’Histoire ne repasse pas les plats. Il ne parvient pas à rendre le mouvement populaire, les cheminots sont perçus comme des privilégiés, d’autres syndicats quittent le mouvement au milieu du gué. Bernard Thibault élargit le débat, et obtient du gouvernement des négociations, entreprise par entreprise. La réforme passera, mais sérieusement étalée dans le temps.  

Didier Le Reste a la nostalgie de la SNCF de sa jeunesse, celle des années 70/80, et de l’action syndicale de l’époque. Au congrès confédéral de 2006, pour la sauvegarde des services publics, il fustige l’ouverture européenne. Au même congrès, Bernard Thibault déclare que les syndicalistes sont «sur des enjeux qui dépassent le seul cadre national».  Déjà, les deux hommes se sont opposés sur le dossier européen à propos du traité constitutionnel. Au congrès de 2009, Thibault est reconduit pour un quatrième mandat et Le Reste ne fait plus partie de la direction confédérale resserrée. La ligne confédérale est confirmée. Le patron fait taire les critiques qui avaient fusé lorsqu’une partie de sa base lui avait reproché de trop composer avec Nicolas Sarkozy. Entre les deux cégétistes, les divergences sont de plus en plus visibles.

Envie de politique

Arrive 2010, et la fin du mandat de Didier Le Reste à la tête de la CGT-cheminots. Lui qui, à 55 ans, caresserait le projet de se lancer en politique, souhaite-t-il partir sur un coup d’éclat? En avril, la grève sur des motifs très corporatistes tourne au conflit personnel avec Guillaume Pépy et le mouvement s’éteint sans avoir réellement pris à l’exception de certaines régions. La CGT-cheminots voulait obliger la direction à négocier sous la pression; elle n’y parvient pas. A la fin d’un mouvement de quinze jours, Bernard Thibaud jugera que la grève a été trop longue pour tour le monde, bien conscient que l’image de la CGT dans l’opinion publique s’est dégradée. Et de façon un peu énigmatique, il regrettera que les discussions à tous les échelons aient été impossibles, semblant désigner le leader syndical du mouvement aussi bien que la direction. Avant les mobilisations contre la réforme des retraites qui pointe, d’autres syndicalistes jugeront cette grève inopportune.

Aujourd’hui, pour l’avenir même de la CGT et le renouvellement des adhérents, il ne faut plus que l’action syndicale apparaisse le domaine réservé d’une minorité dont la Fédération des cheminots est le fer de lance. Le mouvement syndical, et la CGT avec lui, veut recruter dans les autres secteurs et les entreprises privées. Encore faut-il que leurs préoccupations soient portées par le mouvement. Les grèves par procuration ne fonctionnent plus. C’est une mutation qui s’opère, sous la houlette de Bernard Thibault qui était pourtant le leader des cheminots en 1995. Elle implique une nouvelle forme de dialogue et d’action. C’est aussi un des enjeux – moins visible – de l’opposition à la réforme des retraites, qualifiée de « marqueur social » par le leader cégétiste. Mais à quelques semaines de la fin de son mandat, Didier Le Reste, intransigeant et symbole d’une ligne plus dure, ne montera pas dans ce train-là.

Gilles Bridier

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Journaliste
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