Culture

L'esprit de Tibhirine

Henri Tincq, mis à jour le 24.09.2010 à 18 h 09

Des hommes et des dieux, le film lumineux de Xavier Beauvois, décrit le cas de conscience de sept hommes qui ont accepté le sacrifice de leur vie par amour pour Dieu et l’Algérie en pleine guerre civile.

Des Hommes et des Dieux réalisé par Xavier Beauvois Copyright

Des Hommes et des Dieux réalisé par Xavier Beauvois Copyright

Ils s’appellent Christian, Christophe, Luc, Michel, Bruno, Célestin, Paul, puis Amédée et Jean-Pierre qui échapperont au massacre. Ce sont des «veilleurs» de l’Atlas algérien, témoins d’une présence chrétienne, respectueuse et silencieuse, en terre d’Islam. Les moines de Tibhirine crèvent l’écran d’un film rare, Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, qui a obtenu le Grand prix du festival de Cannes. Avant l’enlèvement des sept premiers nommés par un commando d’une vingtaine d’hommes armés, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, et leur fin –ils sont égorgés– révélée au monde le 21 mai suivant, le film explore le cheminement intérieur de cette poignée d’hommes dévorés par leur amour de Dieu et de leur prochain, coincés entre leur vocation de trait d’union entre peuples et religions et une Algérie défigurée par des années de guerre civile et de terreur.

Le film commence quand la communauté elle-même glisse au cœur de la tourmente. Tibhirine se trouve à quelques kilomètres de Médéa, au sud d’Alger, fief de l’islamisme, dans une montagne devenue le théâtre d’affrontements entre terroristes et forces gouvernementales. En octobre 1993, le GIA (Groupe islamique armé) menace les étrangers qui ont un mois pour décamper. Le 14 décembre suivant, douze ouvriers croates, de confession chrétienne, sont exécutés par un premier commando d’hommes armés. Ils travaillaient sur un chantier proche du monastère de Tibéhirine et se joignaient parfois, les jours de fête religieuse, à la prière des moines. Christian de Chergé, le prieur, écrira:  

«Impossible de ne pas nous sentir plus directement exposés(…). Mais si nous nous taisons, les pierres de l’oued, encore baignées de leur sang sauvagement répandu, hurleront la nuit.» 

La menace se précise le 24 décembre 1993, veille de Noël, quand des hommes armés font irruption dans l’enceinte du monastère. Ils demandent à voir «le pape» des lieux. Le chef du commando, Sayah Attiya, et Christian de Chergé se font face. L’homme de prière résiste à l’arrogance de l’homme en armes: «Jamais personne n’est entré ici avec des armes. Si vous voulez discuter avec nous, entrez, mais laissez vos armes dehors. Si ce n’est pas possible, allons dehors». Ils sortent. Les terroristes réclament une aide matérielle, des médicaments et le secours du médecin de la communauté, le frère Luc. Christian de Chergé ne cède rien, accordant juste aux visiteurs la possibilité d’être soignés par le frère médecin, non pas dans la montagne, mais au dispensaire comme tout autre habitant. Le chef rebelle finit par s’excuser d’avoir troublé la nuit de Noël: «Je ne savais pas». Et s’en va, en prévenant qu’il reviendrait.

A partir de cette scène originelle, le film se noue autour du dilemme suivant: faut-il partir ou rester? Partir, comme les y invitent les autorités françaises et algériennes, préoccupées par la sécurité des moines. Rester, comme le leur demandent leurs voisins algériens: «Si vous partez, on ne saura pas où se poser». Terrible cas de conscience: rester, c’est exposer sa propre vie, voire celle des autres. Partir, c’est faire le jeu de terroristes qui veulent tirer un trait définitif sur toute trace de colonisation et ajoutent, dans leur folle surenchère contre les étrangers et le pouvoir à Alger, la prétendue légitimation d’une guerre de religions. Mais pourquoi se maintenir à tout prix? Ne vaut-il pas mieux s’effacer d’un pays qui se cherche dans la souffrance et dans la violence? Le film de Xavier Beauvois, qui a choisi de braquer ses caméras sur les mois qui ont précédé l’enlèvement, repose tout entier sur cette tension dramatique entre la sécurité qui pousse à partir et la fidélité qui impose de rester.

Ce choix radical constitue la trame de toutes leurs prières et réunions communautaires. Les moines de Tibhirine ont offert leur vie à Dieu et à la population qui les entoure. Ils se partagent entre les travaux manuels et les célébrations, les repas silencieux et les temps d’office. Il n’y a aucun prosélytisme dans leur démarche d’accueil et d’échange avec leurs voisins musulmans. Cette vie humble, donnée et partagée, cette quête de fraternité est au cœur de leur vocation à Tibhirine. Hommes de paix, ils refusent de se laisser identifier par l’un des deux camps en guerre: celui des «frères de la montagne», comme ils appellent les groupes armés qui se terrent dans les replis de l’Atlas et ne sortent que la nuit; celui des «frères de la plaine», forces de l’ordre des villes et des villages qui vivent au grand jour. Ils maintiennent une sorte de neutralité pour rester libres de contester pacifiquement les armes et les moyens de la violence et de l’exclusion.

Partir, rester, accepter la protection des autorités: entre doute, angoisse et fidélité à leur engagement, les moines s’interrogent sur leur avenir, sur ce qu’ils doivent faire. Le grand mérite du film est qu’il laisse mûrir la réponse jusqu’à une sorte d’évidence collective, reçue dans les «chapitres» quotidiens, dans la vie de prière et les chants que Xavier Beauvois filme dans des  plans d’une admirable beauté. Ils prennent la décision de rester. Elle va leur coûter la vie, mais devenir le meilleur de leur héritage, appelé «l’esprit de Tibhirine».

D'abord, ils ne veulent pas paraître trahir une population algérienne dont ils partagent la vie et qui est, de très loin, la première victime de la violence. Les moines entendent témoigner d’une coexistence entre moines chrétiens et paysans musulmans qu’ils veulent croire encore possible. Accepter de partir, c’est considérer comme inéluctable l’exclusion des minorités, diminuer les chances d’équilibre et de paix, se résigner au choc de civilisations. Maintenir «l’esprit de Tibhirine» passe, ensuite, par un devoir de fidélité vis-à-vis de tous ces musulmans, dans ce pays comme à l’étranger, qui rejettent une religion intégriste et totalitaire et veulent vivre un Islam ouvert au pluralisme des tendances, des options politiques, des cultures et accueillant aux autres religions. Si pour les extrémistes, le maintien des moines en Algérie est une provocation, pour les autres, il est un service rendu au nécessaire effort de révision et de conversion de l’islam qui ne peut venir que des musulmans eux-mêmes.

Ce film met donc en scène, avec beaucoup de rigueur, des hommes de foi qui, non sans peur ni hésitation - ce ne sont pas des héros - , pèsent le pour et le contre avant d’accepter, dans l’abandon à la volonté divine, leur probable mar­tyre. Il constitue une belle illustration des paroles prémonitoires du frère Christian de Chergé dans le célèbre testament spirituel écrit en 1994, juste après la première incursion d’un commando armé au monastère, et qui est lu à la fin du film:  

«S’il m’arrivait un jour - et ce pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma commu­nauté, mon Église, ma famille, se sou­viennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays»

Le film de Xavier Beauvois s’arrête quand commence le récit de leur enlèvement et de cette lente montée de deux mois vers le martyre, toujours envisagé, jamais recherché, ni consenti. Loin des polémiques sur les raisons et les responsables de leur assassinat - les terroristes selon la version officielle ou une bavure de militaires algériens corrompus - , le réalisateur plonge, avec beaucoup de justesse, au cœur du mystère de ces hommes qui, portés par leur amour infini de Dieu et de leur pays d’adoption, nous disent pour­quoi ils sont restés. Jusqu’au sacrifice de leurs vies.

Henri Tincq

Photo: Des Hommes et des Dieux réalisé par Xavier Beauvois Copyright

 

Henri Tincq
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Journaliste
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