Retraites: la réforme au poker menteur
Nicolas Sarkozy n'est plus maître du jeu et la suite de son quinquennat dépend de sa réponse aux manifestations du 7 septembre. Mais la gauche va devoir apprendre à gérer son avantage.
- A Nantes, le 7 septembre 2010 durant la manifestation contre la réforme des retraites. REUTERS/Stephane Mahe -
Comme prévu, Nicolas Sarkozy reste ferme sur le fond de la réforme des retraites –le passage de 60 à 62 ans de l’âge légal— et il cède sur l’un des éléments de la pénibilité, en proposant de ramener son seuil de déclenchement de 20% à 10%. La pénibilité, c’est l’une des questions les plus sensibles. Mais on est loin de la demande de la CGT, qui était d’ouvrir une négociation globale sur la réforme, incluant l’âge légal.
La réponse présidentielle en reste donc au prévisible, au prévu; à la partition qui était écrite à l’avance dans un consensus tacite avec les principaux syndicats (hors Force Ouvrière qui est sur une ligne d’extrême gauche et de rejet total). Ce qui n’est pas écrit en revanche, c’est… la suite. Laquelle va être dictée, non seulement par les syndicats, mais par les Français eux-mêmes, après l’incontestable succès de la journée du 7 septembre: le rassemblement le plus important contre le gouvernement qui ait eu lieu, à ce jour, au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Personne ne sait, à la vérité, ce qui peut se passer et qui peut se dérouler selon deux scénarios principaux.
Scénario n° 1
C’est celui que semblent vouloir mettre en place les syndicats qui, estimant le gouvernement et le président suffisamment affaiblis, enclenchent un processus d’amplification du mouvement. On se rassemble un samedi de façon à ce que les familles et le secteur privé puissent eux aussi défiler, sans perdre une journée de salaire. Succès garanti.
Ou on refixe une journée de grève (les syndicats ont annoncé le 8 septembre en fin de journée qu'ils appelaient à une nouvelle journée de grève le 23 septembre) et, selon l’ampleur de celle-ci, on passe à la grève reconductible, etc. On tient, en tous cas, le gouvernement sous cette menace avec une démonstration irréfutable: chaque tentative de réforme, qui a suscité une protestation forte dans la rue, s’est achevée par l’échec électoral des promoteurs de la réforme.
C’est la séquence 1984: 2 millions de personnes de Versailles à Paris contre le service public unifié de l’éducation; 1986: François Mitterrand contraint à une première cohabitation, celle-là avec Jacques Chirac; 1995: la paralysie du pays contre la réforme des régimes spéciaux de retraite; 1997 : la géniale dissolution initiée par Chirac et Villepin, qui installent Lionel Jospin au gouvernement. On pourrait ajouter 2006 et les manifestations contre le CPE, principal fait d’armes de Dominique de Villepin et la victoire de l’homme de la «rupture» avec le chiraco-villepinisme, à savoir Nicolas Sarkozy.
Dans ce scénario, en tous cas, si les cortèges s’amplifient, si la contestation se radicalise, l’étape 2 du quinquennat de Nicolas Sarkozy s’engage sous la contrainte, dans un contexte de crise qui ne pourrait bien sûr que faciliter l’alternance. En sachant que, dans ce cas de figure, la réforme elle-même, mais aussi les principaux syndicats qui savent qu’elle est indispensable, et le Parti socialiste, qui serait plutôt heureux de retrouver le pouvoir sans avoir à affronter la question des retraites, seraient aussi perdants.
Scénario n°2
S’appuyant sur le fait que l’opinion admet la nécessité de la réforme, même si elle trouve celle-ci injuste, acceptant de valoriser les concessions faites comme autant de gains obtenus par les manifestants, la réforme passe. Le Parlement joue son rôle et, entre une majorité radicale et des manifestants nombreux, le gouvernement parvient à donner l’idée que, sans céder sur l’essentiel, il a concédé ce qui pouvait l’être.
Nous sommes alors fin octobre et Nicolas Sarkozy peut engager la phase ultime de son quinquennat. Remaniement, nouveau gouvernement, nouveaux départs: une équipe de droite au sein de laquelle l’aristocratie chiraquienne a repris toute sa place, et, sur le fond, un retour au centre avec la création d’un risque «dépendance» (à moi les seniors!). Dans ce schéma, nous restons dans la ritualisation de la protestation, l’opinion est globalement hostile mais résignée, jouant le jeu d’une protestation à la fois nécessaire et inutile. En attendant bien sûr de solder les comptes, comme dans toute bonne démocratie, en 2012.
Quelques remarques, sans revenir sur le fond de la réforme elle-même
1 – Comme de coutume, dans le processus de construction-déconstruction qui le caractérise, Nicolas Sarkozy s’est désarmé lui-même. Avant l’été, tout paraissait devoir tourner autour de l’art et la manière de faire passer la réforme des retraites. Après l’été, et le trop fameux discours de Grenoble, voilà le Président et son gouvernement encore plus affaiblis dans l’opinion. Et surtout, avec une partie des Français, irrités, énervés, colérisés, moins par le discours sécuritaire du chef de l’Etat que par ses tristes ornements idéologiques au nom de sa recherche d’un électorat populaire dont la droite craint qu’il ne gonfle de nouveau les voix du Front national.
Il est clair, en effet, que les Français ont tout lieu d’être exaspérés par une insécurité que la une des journaux nous rappelle quotidiennement. Mais une bonne partie du pays n’est pas prête, heureusement, à rallier le mot d’ordre fondateur du Front national, à savoir le lien entre immigration et délinquance et est encore moins prête à accepter l’amalgame «gens du voyage/roms», la politique du chiffre à l’encontre des Roms et les manipulations autour de la déchéance de la nationalité.
Au lieu d’avoir présenté un profil plus consensuel, le temps d’obtenir la réforme des retraites, Nicolas Sarkozy a, comme toujours, choisi de tout faire en même temps: les retraites, mais aussi la recherche d’arêtes idéologiques, de clivages propres à ses yeux à ressouder l’électorat de la droite. Il va bien sûr jouer bientôt la partition du capitaine courageux, capable, au milieu des protestations, de tenir son cap. Mais il aborde cette phase avec des faiblesses dont il aurait pu faire l’économie.
2 – L’opposition, dans ce contexte, engrange bien sûr. Mais elle a pourtant tort de ne pas concéder sur l’essentiel, à savoir l’impossibilité d’éviter de repousser l’âge légal comme élément clé du financement du système de répartition. Elle prétend, dans ce domaine comme dans d’autres, «faire payer les riches» et en appeler à l’impôt. Mais, outre que l’impôt contredit le fondement même du système de répartition, on ne pourra pas, si la gauche revient au pouvoir, lever des impôts pour financer toutes les autres promesses qui figurent dans le catalogue qu’a présenté Pierre Moscovici –augmentation du smic, des petites retraites, création d’une allocation pour les jeunes, d’une allocation dépendance, ré-embauche de fonctionnaires, etc.
Dans l’état connu des finances publiques, il faudra faire des choix et on ne peut pas prétendre tout régler par ce seul slogan. Mais surtout, une fois de plus, en France, l’opposition favorise un consensus anti-jeunes. Aux jeunes, dont les conditions d’études sont déjà difficiles, on retarde au maximum leur entrée sur le marché du travail. Et lorsqu’ils y entrent, ils ont, si l’on suit l’opposition et si l’on rétablit la retraite à 60 ans, comme seule perspective de payer beaucoup plus que leurs aînés pour financer les retraites de leurs ainés.
Car, dans notre système de répartition, tel qu’il est, il n’y a pas d’autre issue: les actifs d’aujourd’hui paient pour les retraités d’aujourd’hui. Ces derniers sont de plus en plus nombreux. Et ils vivent de plus en plus longtemps. Il faudra donc que les jeunes acceptent de payer davantage pour ces retraités-là, qu’ils acceptent en outre une charge fiscale nécessairement plus lourde, alors même qu’ils ont été victimes d’un consensus national. Ne sommes-nous pas le champion toutes catégories du chômage des jeunes! N’en jetez plus, la coupe est pleine: c’est la jeunesse qui devrait donc être dans la rue, mais pour des raisons inverses de celles qui ont conduit près de 3 millions de personnes dans la rue le 7 septembre.
3 – Ce qui s’est passé le 7 septembre, et ce qui se passera lors des prochains rassemblements, va fortement influencer le rapport des forces politiques dans le pays. Pour le moment, le pays est majoritairement anti-sarkozyste. Si ce climat perdure, la gauche gagnera. Mais elle est minoritaire aux présidentielles. Elle aurait donc tout à gagner à y réfléchir dès maintenant en sachant qu’au moment du vote, une majorité de Français récusera celles et ceux qui persisteraient à lui promettre que, dans ce contexte, on peut encore raser gratis…
Jean-Marie Colombani
Photo: A Nantes, le 7 septembre 2010 durant la manifestation contre la réforme des retraites. REUTERS/Stephane Mahe
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Article mis à jour le 8/09/10 avec l'appel à la grève le 23 septembre.
Mis à jour le 08/09/2010 à 18h21











![[Le 20'12 #7] Dominique de Villepin: «Il faut une politique d'union nationale, sinon nous sommes perdus» [Le 20'12 #7] Dominique de Villepin: «Il faut une politique d'union nationale, sinon nous sommes perdus»](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/villepin_4_0.jpg)






























Et c'est bien là que le bât blesse. Je ne dis pas (je ne souhaite jamais parler en absolu...) qu'il ne doit pas être envisagé de toucher à ce symbole, mais dire qu'il est "impossible" de ne pas repousser cette limite est faux.
Outre que cela défavorise principalement les personnes ayant commencé à bosser avant leur 20 ans (ceux ayant commencé à bossé après, avec 41 ans de cotisation, ne peuvent partir en retraite à taux plein avant 61 ans), qui sont généralement des populations aux salaires faibles, il a été démontré (dont ici même, sur Slate, si mes souvenirs sont bons) que cette mesure ne permet que d'apporter de l'argent frais pour les 10 années à venir, sans toucher au fond du problème.
Asséner ainsi vos certitudes semble logique dans un article d'opinion, mais pourquoi s'entêter sur ce symbole en oubliant qu'il s'attaque aux plus pauvres ??
Pourquoi ne pas envisager de limiter la retraite versée ?? Ne pas taxer les retraités à haut revenus ?? Il s'agit ici de solidarité, et le dogme de l'âge de la retraite ne me parait pas plus aberrant que celui de la taxation des hauts revenus et des retraites élevées !
Je ne prétend pas avoir la solution du problème du financement des retraites. Mais une chose est sûre : avec cette réforme, la droite reste dans le dogme, et non dans la négociation. Preuve en est la manière dont a été menée cette réforme jusque là : le pouvoir propose, et ensuite on arrondit les angles ! (ce que vous démontrez fort bien dans cet article).
Pourquoi ne pas avoir lancer les discussions dès 2007 ?? Pourquoi avoir imposé comme préalable un passage aux 62 ans dont tout le monde savait qu'il ferait ruer les syndicalistes ?? Pourquoi n'avoir pas posé des bases de négociations connues et acceptées (pas de hausse des cotisations, pas de remise en cause de la répartition), et ensuite laisser les différentes parties trouver ensemble des solutions !
Partant de bases saines, les syndicats réformistes (oublions les malheureusement largués FO et SUD, le plus souvent aussi extrémistes dans leur vision que les plus libéraux du MEDEF) auraient pu d'eux même en venir à la conclusion qu'une remise en cause de certains régimes spéciaux [au passage, quid des militaires et des policiers, qui partent en retraite bien avant 60 ans... ou même des profs ??], un allongement de la durée de la cotisation et pourquoi pas une ou deux années de plus après les 60 ans fatidiques en échange d'une véritable prise en compte de la pénibilité, d'un minima de retraite permettant une vie décente pour les plus mal lotis et d'un retour à l'équilibre prenant en compte un chômage élevé... Nous aurions peut-être (permettez moi de rêver) vu éclore des solutions originales.
Enfin, quid du vrai problème Français (qui fait écho à votre diatribe sur le chômage des jeunes) : si la France a le plus fort taux de chômage pour les - de 25 ans, n'avons nous pas aussi le plus faible taux d'emploi des plus de 55 ??
Mr Colombani, je vous sais gré de votre engagement journalistique, mais asséner des contre-vérités politiques ne mène qu'à dé-crédibiliser le reste de votre discours, au demeurant (et même si je ne partage pas toutes vos opinions) intéressant.
Maintenant, si j'ai ici asséné moi-même des contre vérités, n'hésitez pas à m'en faire part.
Mais en vous arcboutant sur ces 60/62 ans, vous ne cherchez pas une solution négociée, mais vous soutenez un choix politique.
Tout comme la réforme de l'éducation nationale, de l'assurance maladie ou bien d'autres sujets, ce n'est pas en imposant une solution que l'on négocie. C'est en négociant que l'on imposera une solution.
Néanmoins je ne suis pas d'accord sur l'âge légal. L'âge légal n'est pas du tout un "élément clé". Il peut rester à 60 ans ou pourrait même être abaissé à 55 ou 50 ans, cela ne changerait absolument rien au fond du problème des retraites. Ce que la gauche doit accepter plus qu'elle ne le fait aujourd'hui, c'est qu'il faut reculer l'âge effectif de départ, qui est principalement déterminé par le nombre d'années de cotisation au terme desquelles il est possible de percevoir une retraite à taux plein. Et vous avez raison, elle ne peut pas prétendre qu'élever les impôts sera une solution à tous les problèmes, d'autant plus que la retraite est un revenu de remplacement, qui a vocation a être financé par des cotisations.
En revanche élever l'âge légal de la retraite de 60 à 62 ans est une façon mesquine de récupérer un peu d'argent sur le dos de salariés qui pourraient choisir, pour telle ou telle raison (pénibilité, conditions de travail, absence de perspectives sur un marché du travail qui reste très difficile d'accès aux seniors), de partir plus tôt en percevant une retraite moindre. Tout le monde sait que cette mesure touchera principalement les salariés modestes qui ont commencé à travailler très tôt. Mais ce n'est pas cela qui modifiera fondamentalement l'équilibre financier du système. Rappelons aussi que dans le même temps, on ne remet pas en cause les avantages fiscaux très nombreux dont jouissent de nombreux retraités aisés simplement en raison de leur qualité de retraités...
Pourquoi empêcher les gens de partir à 60 ans, ou même demain à 55, à 50, ou même avant, s'ils ont cotisé auparavant, donc acquis des droits, et acceptent de ne percevoir qu'une fraction (d'autant plus faible qu'ils choisissent de partir tôt) de la retraite qu'ils auraient perçu à 65, 67 ou, comme ce sera sans doute la norme dans quelques décennies, 70 ans ? Aucune raison financière sérieuse ne s'y oppose.
Les syndicats et la gauche ont donc parfaitement raison de réclamer une autre réforme des retraites qui ne remette pas en cause l'âge légal à 60 ans. Là où l'on peut les critiquer, c'est sur le fait qu'ils sous-estiment le recul nécessaire de l'âge effectif étant donné l'évolution démographique actuelle. Car même la réforme Woerth telle qu'elle est proposée n'est pas suffisante pour garantir le retour à l'équilibre financier du système.
Guy de Guisbourne
Sarkozy va continuer de jouer sa carte d'Insécurité Sociale qui fera plaisir à plus d'un (la majorité des Français sont pour l'expulsion des Roms - une honte)mais cela ne suffira pas pour gagner en 2012.
Car le vrai problème ce sont les déficits. Pour les réduire des mesures impopulaires sont inévitables - seul manger moins permet de maigrir pour de bon - et les Français n'aiment pas manger moins.
Quand vous êtes le président qui promettait de gagner plus (en travaillant plus)il y a peu de chance qu'on survive à une crise financière d'une ampleur rarement connue. Surtout quand on n'était pas en super forme pour la confronter - déficits bugétaires déjà, chômage séculaire, 35 heures, retraite à 60 ans etc.
Mieux donc laisser les tâches ingrates aux autres. 2012 sera une très bonne élection à perdre pour que la France comprenne une fois pour toute que 1/ le socialisme est mort depuis longtemps 2/ le neo-liberalisme aussi depuis la chute de Bush et son gang 3/ les défilés à dormir debout ne servent à rien 4/ le bonus du PAC ne permet plus à la France de travailler moins que ses voisins.
Le modèle allemand mérite sérieusement à être étudié - consensus plutôt que contestation, travail, investissements intelligents, modération dans tout.
Mais j'aimerais pas être à la place de celui qui doit apprendre aux Français cette leçon-la.
DSK peut-être?
Il faut trouver d'autres ressources fiscales, faisons payer ceux qui s'exposent par leur comportement à s'acquitter, avec leur consentement, d'impôts directs ou indirects : alcool, tabac, médicaments inutiles ou de confort (plus de remboursement pour ces derniers), assurance vie, placements financiers spéculatifs, c'est-à-dire autres que les actions et obligations des entreprises, successions (la France est un des pays de l'OCDE ou les droits de succession sont les plus faibles), plus-values foncières lourdement taxées (à plus de 80 %) pour freiner la spéculation foncière inadmissible, et applicable quel que soit le revendeur, personne physique ou morale, d'un bien immobilier, rétablissement de la TVA sur les produits de luxe à 33 % voire plus, rétablissement de la taxe sur les animaux de compagnie non professionnels (pourquoi cette taxe a été supprimée ? 100 euros par chien non professionnel), etc, etc...
Toutes ces taxes seraient indolores, contrairement à des augmentations des CSG et autres CRDS qui sont des impôts directs auxquels les salariés ne peuvent pas échapper.
La réduction du train de vie de l'Etat est parallèlement nécessaire : en premier lieu, une réduction drastique du budget de la défense non redéployable sur d'autres postes budgétaires car même un déficit de 3 % est insupportable, privatisation progressive de l'éducation nationale, même si ce sujet est sensible, en repensant l'éducation avec internet : 25 ordinateurs coutent bien moins cher qu'un professeur ( ! ) et il faut de manière urgente développer le téléenseignement en développant en parallèle l'internet haut débit avec des abonnements dédiés pour l'éducation. Des entreprises privées pourraient parfaitement s'acquitter de cette mission même si, encore, beaucoup de dents risquent de grincer.