France

Retraites: la réforme au poker menteur

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 08.09.2010 à 18 h 21

Nicolas Sarkozy n'est plus maître du jeu et la suite de son quinquennat dépend de sa réponse aux manifestations du 7 septembre. Mais la gauche va devoir apprendre à gérer son avantage.

Manifestation à Nantes 7 septembre 2010. REUTERS/Stephane Mahe

A Nantes, le 7 septembre 2010 durant la manifestation contre la réforme des retraites. REUTERS/Stephane Mahe

Comme prévu, Nicolas Sarkozy reste ferme sur le fond de la réforme des retraites –le passage de 60 à 62 ans de l’âge légal— et il cède sur l’un des éléments de la pénibilité, en proposant de ramener son seuil de déclenchement de 20% à 10%. La pénibilité, c’est l’une des questions les plus sensibles. Mais on est loin de la demande de la CGT, qui était d’ouvrir une négociation globale sur la réforme, incluant l’âge légal.

La réponse présidentielle en reste donc au prévisible, au prévu; à la partition qui était écrite à l’avance dans un consensus tacite avec les principaux syndicats (hors Force Ouvrière qui est sur une ligne d’extrême gauche et de rejet total). Ce qui n’est pas écrit en revanche, c’est… la suite. Laquelle va être dictée, non seulement par les syndicats, mais par les Français eux-mêmes, après l’incontestable succès de la journée du 7 septembre: le rassemblement le plus important contre le gouvernement qui ait eu lieu, à ce jour, au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Personne ne sait, à la vérité, ce qui peut se passer et qui peut se dérouler selon deux scénarios principaux.

Scénario n° 1

C’est celui que semblent vouloir mettre en place les syndicats qui, estimant le gouvernement et le président suffisamment affaiblis, enclenchent un processus d’amplification du mouvement. On se rassemble un samedi de façon à ce que les familles et le secteur privé puissent eux aussi défiler, sans perdre une journée de salaire. Succès garanti.

Ou on refixe une journée de grève (les syndicats ont annoncé le 8 septembre en fin de journée qu'ils appelaient à une nouvelle journée de grève le 23 septembre) et, selon l’ampleur de celle-ci, on passe à la grève reconductible, etc. On tient, en tous cas, le gouvernement sous cette menace avec une démonstration irréfutable: chaque tentative de réforme, qui a suscité une protestation forte dans la rue, s’est achevée par l’échec électoral des promoteurs de la réforme.

C’est la séquence 1984: 2 millions de personnes de Versailles à Paris contre le service public unifié de l’éducation; 1986: François Mitterrand contraint à une première cohabitation, celle-là avec Jacques Chirac; 1995: la paralysie du pays contre la réforme des régimes spéciaux de retraite; 1997 : la géniale dissolution initiée par Chirac et Villepin, qui installent Lionel Jospin au gouvernement. On pourrait ajouter 2006 et les manifestations contre le CPE, principal fait d’armes de Dominique de Villepin et la victoire de l’homme de la «rupture» avec le chiraco-villepinisme, à savoir Nicolas Sarkozy.

Dans ce scénario, en tous cas, si les cortèges s’amplifient, si la contestation se radicalise,  l’étape 2 du quinquennat de Nicolas Sarkozy s’engage sous la contrainte, dans un contexte de crise qui ne pourrait bien sûr que faciliter l’alternance. En sachant que, dans ce cas de figure, la réforme elle-même, mais aussi les principaux syndicats qui savent qu’elle est indispensable, et le Parti socialiste, qui serait plutôt heureux de retrouver le pouvoir sans avoir à affronter la question des retraites, seraient aussi perdants.

Scénario n°2

S’appuyant sur le fait que l’opinion admet la nécessité de la réforme, même si elle trouve celle-ci injuste, acceptant de valoriser les concessions faites comme autant de gains obtenus par les manifestants, la réforme passe. Le Parlement joue son rôle et, entre une majorité radicale et des manifestants nombreux, le gouvernement parvient à donner l’idée que, sans céder sur l’essentiel, il a concédé ce qui pouvait l’être.

Nous sommes alors fin octobre et Nicolas Sarkozy peut engager la phase ultime de son quinquennat. Remaniement, nouveau gouvernement, nouveaux départs: une équipe de droite au sein de laquelle l’aristocratie chiraquienne a repris toute sa place, et, sur le fond, un retour au centre avec la création d’un risque «dépendance» (à moi les seniors!). Dans ce schéma, nous restons dans la ritualisation de la protestation, l’opinion est globalement hostile mais résignée, jouant le jeu d’une protestation à la fois nécessaire et inutile. En attendant bien sûr de solder les comptes, comme dans toute bonne démocratie, en 2012.

Quelques remarques, sans revenir sur le fond de la réforme elle-même

1 – Comme de coutume, dans le processus de construction-déconstruction qui le caractérise, Nicolas Sarkozy s’est désarmé lui-même. Avant l’été, tout paraissait devoir tourner autour de l’art et la manière de faire passer la réforme des retraites. Après l’été, et le trop fameux discours de Grenoble, voilà le Président et son gouvernement encore plus affaiblis dans l’opinion. Et surtout, avec une partie des Français, irrités, énervés, colérisés, moins par le discours sécuritaire du chef de l’Etat que par ses tristes ornements idéologiques au nom de sa recherche d’un électorat populaire dont la droite craint qu’il ne gonfle de nouveau les voix du Front national.

Il est clair, en effet, que les Français ont tout lieu d’être exaspérés par une insécurité que la une des journaux nous rappelle quotidiennement. Mais une bonne partie du pays n’est pas prête, heureusement, à rallier le mot d’ordre fondateur du Front national, à savoir le lien entre immigration et délinquance et est encore moins prête à accepter l’amalgame «gens du voyage/roms», la politique du chiffre à l’encontre des Roms et les manipulations autour de la déchéance de la nationalité.

Au lieu d’avoir présenté un profil plus consensuel, le temps d’obtenir la réforme des retraites, Nicolas Sarkozy a, comme toujours, choisi de tout faire en même temps: les retraites, mais aussi la recherche d’arêtes idéologiques, de clivages propres à ses yeux à ressouder l’électorat de la droite. Il va bien sûr jouer bientôt la partition du capitaine courageux, capable, au milieu des protestations, de tenir son cap. Mais il aborde cette phase avec des faiblesses dont il aurait pu faire l’économie.

2 – L’opposition, dans ce contexte, engrange bien sûr. Mais elle a pourtant tort de ne pas concéder sur l’essentiel, à savoir l’impossibilité d’éviter de repousser l’âge légal comme élément clé du financement du système de répartition. Elle prétend, dans ce domaine comme dans d’autres, «faire payer les riches» et en appeler à l’impôt. Mais, outre que l’impôt contredit le fondement même du système de répartition, on ne pourra pas, si la gauche revient au pouvoir, lever des impôts pour financer toutes les autres promesses qui figurent dans le catalogue qu’a présenté Pierre Moscovici –augmentation du smic, des petites retraites, création d’une allocation pour les jeunes, d’une allocation dépendance, ré-embauche de fonctionnaires, etc.

Dans l’état connu des finances publiques, il faudra faire des choix et on ne peut pas prétendre tout régler par ce seul slogan. Mais surtout, une fois de plus, en France, l’opposition favorise un consensus anti-jeunes. Aux jeunes, dont les conditions d’études sont déjà difficiles, on retarde au maximum leur entrée sur le marché du travail. Et lorsqu’ils y entrent, ils ont, si l’on suit l’opposition et si l’on rétablit la retraite à 60 ans, comme seule perspective de payer beaucoup plus que leurs aînés pour financer les retraites de leurs ainés.

Car, dans notre système de répartition, tel qu’il est, il n’y a pas d’autre issue: les actifs d’aujourd’hui paient pour les retraités d’aujourd’hui. Ces derniers sont de plus en plus nombreux. Et ils vivent de plus en plus longtemps. Il faudra donc que les jeunes acceptent de payer davantage pour ces retraités-là, qu’ils acceptent en outre une charge fiscale nécessairement plus lourde, alors même qu’ils ont été victimes d’un consensus national. Ne sommes-nous pas le champion toutes catégories du chômage des jeunes! N’en jetez plus, la coupe est pleine: c’est la jeunesse qui devrait donc être dans la rue, mais pour des raisons inverses de celles qui ont conduit près de 3 millions de personnes dans la rue le 7 septembre.

3 – Ce qui s’est passé le 7 septembre, et ce qui se passera lors des prochains rassemblements, va fortement influencer le rapport des forces politiques dans le pays. Pour le moment, le pays est majoritairement anti-sarkozyste. Si ce climat perdure, la gauche gagnera. Mais elle est minoritaire aux présidentielles. Elle aurait donc tout à gagner à y réfléchir dès maintenant en sachant qu’au moment du vote, une majorité de Français récusera celles et ceux qui persisteraient à lui promettre que, dans ce contexte, on peut encore raser gratis…

Jean-Marie Colombani

Photo: A Nantes, le 7 septembre 2010 durant la manifestation contre la réforme des retraites. REUTERS/Stephane Mahe

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Article mis à jour le 8/09/10 avec l'appel à la grève le 23 septembre.

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