Ne pas faire le ramadan est dangereux en terre d'Islam

Mosquée El Houda à Alger, en août 2010. REUTERS/Louafi Larbi

Mosquée El Houda à Alger, en août 2010. REUTERS/Louafi Larbi

Au Maroc ou en Algérie, il faut désormais se cacher pour ne pas suivre le ramadan.

Avec la sortie du film Des dieux et des hommes de Xavier Beauvois, le débat sur le massacre des moines de Tibéhirine en 1996 est à nouveau ravivé. Se pose encore la question du «Qui tue qui?». Qui est responsable de cette tragédie: les islamistes ou l'armée algérienne? Un débat jamais tranché. Les médias français s'intéressent bien davantage à cette question que leurs homologues algériens. Mais ce drame pose aussi une autre question, sans doute fondamentale celle-là, et présente dans bien des esprits en Algérie et au Maroc: la capacité de ces pays à accepter d'autres religions sur leur sol et ceux qui pratiquent peu ou pas l’islam. 

Des musulmans modérés, des chrétiens ou des athées s'inquiètent de l'évolution de leur pays. Dans la région, il n'y a guère qu'en Tunisie qu'ils peuvent s'écarter ouvertement des dogmes de l'islam. L'évolution est particulièrement frappante au Maroc. A Tanger ou Tétouan, des chrétiens avouent bien volontiers qu'ils se sentent en «liberté surveillée». «Ce n'est pas un hasard si la cathédrale a été installée en face du commissariat. Même les prêtres sont de plus en plus inquiets», m'a confié Alain, un Camerounais de Tanger qui se rend chaque dimanche à l'église.

D'Alger à Casablanca, les conversions de musulmans au christianisme donnent lieu à des levées de boucliers. Les évangéliques américains qui tentent de faire du prosélytisme au Maroc comme en Algérie sont obligés de se dissimuler. Quand leurs «activités coupables» sont découvertes, ils sont souvent expulsés. Un citoyen américain a été assassiné en 2009 par des islamistes en Mauritanie. Il était notamment accusé de prosélytisme. Les rares cas de conversion en Kabylie mettent la société en émoi. Les médias y consacrent les gros titres et des unes tant le sujet fait fantasmer l'opinion. Les «convertis» témoignent le plus fréquemment sous couvert d'anonymat.

Près de vingt ans après le début de la guerre civile en Algérie, les islamistes n'ont certes pas pris le pouvoir. Mais ils réussissent progressivement à imposer leurs idées. «En Algérie, Abdelaziz Bouteflika a fait un deal avec eux, affirme Aziz, un enseignant, effaré par le pouvoir croissant des islamistes dans son pays. Il leur a dit: vous nous laissez le pouvoir politique et nous, on vous laisse le contrôle de la société civile.»

Cette question se pose avec d'autant plus de force pendant le ramadan. En Algérie, des ouvriers ont été arrêtés pour avoir bu de l'eau durant le «mois sacré». Une dizaine de personnes de la région de Bejaïa (en Kabylie) devraient être jugés ce mois-ci pour non respect du jeûne. Une affaire qui scandalise le quotidien Liberté, l'un des derniers défenseurs de la laïcité en Algérie:

«Les non jeûneurs concernés, selon les informations disponibles et qui n’ont pas été démenties, avaient pris soin de ne heurter la sensibilité de personne et n’ont commis aucun outrage puisqu’ils ont été arrêtés dans des endroits privés et non publics et dans des locaux fermés.»

Liberté ajoute:

«Quant à cette accusation d’atteinte aux préceptes de l’Islam dont on les accable, elle ne tient pas la route, la liberté de culte et les libertés individuelles étant reconnues et consacrées par la Constitution. Si manger ou boire pendant le ramadan est un acte qui relève des tribunaux, car constituant une atteinte aux préceptes de l’Islam, alors les policiers devraient arrêter ceux qui se trouveraient dans la rue, au marché ou au volant de leur voiture à l’heure de la prière au motif qu’ils ne se sont pas rendus à la mosquée.»

Le journaliste algérien Akram Belkaïd prend aussi la plume pour défendre le droit des non jeûneurs:

«La religion est une affaire individuelle et chacun est libre de respecter ou pas les commandements divins. On ne peut obliger les gens à être de “bons musulmans” et, d'ailleurs, quel prix pourrait-on accorder à des jeûnes imposés par la coercition? Ne pas jeûner, ce n'est pas insulter l'Islam ou les musulmans. C'est faire un choix qui ne regarde personne d'autre que l'individu lui-même. D'ailleurs, la logique policière qui veut que l'on fasse la chasse aux non jeûneurs est quelque peu spécieuse. Pourquoi alors ne pas embastiller celles et ceux qui ne prient pas, la prière étant aussi l'un des cinq piliers de l'Islam?»

Ce chroniqueur du Quotidien d'Oran ajoute:

«Pour finir, la question du droit à ne pas jeûner et les polémiques qui l'entourent, prouve une urgence. Il est en effet plus que temps que la société algérienne se débarrasse des oripeaux d'une religiosité obsessionnelle et qu'elle réalise que la liberté de conscience n'est en rien une menace pour l'Islam. Bien au contraire, cela montrerait que cette religion est sûre d'elle-même, qu'elle n'est pas sur la défensive et, plus que tout, qu'elle peut parfaitement s'accommoder de l'existence de non pratiquants, ou de non-croyants, au grand jour.»

Loin d'être anecdotique, cette «affaire de Béjaïa» semble traduire un durcissement des autorités. Les arrestations de non jeûneurs se multiplient. Parfois, les contrevenants sont tabassés par la police, sans autre forme de procès. Une attitude d'autant plus étonnante que l'Algérie compte une minorité chrétienne, notamment en Kabylie.

Une partie de la société tente de s'opposer à cette évolution. Certains utilisent Internet, et notamment Facebook, pour se faire entendre du plus grand nombre et relayer les voix isolées. Comme ces jeunes blogueurs marocains appartenant au collectif Mali (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles) qui réclament le droit de ne pas jeûner pendant le ramadan. Ou le collectif algérien SOS Libertés.

D’autres préfèrent désormais se cacher. «Il y a dix ans, manger pendant le ramadan ne posait pas de problème. Mais aujourd'hui, je suis obligé de me cacher pour le faire», explique un intellectuel marocain. Du coup, pendant le «mois sacré», il s'exile le plus souvent possible en Europe. De Dakar à Alger en passant par Casablanca, de plus en plus de musulmans recourent désormais à cette stratégie.

Pierre Malet

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