Le 11-Septembre comme histoire musicale

Dylan les a accompagnés, Neil Young les a commentés, Radiohead les avait prédits, John Lennon y a été censuré: voyage dans la playlist imaginaire des attentats.

Détail de la pochette abandonnée de l'album «Party Music» de The Coup.

- Détail de la pochette abandonnée de l'album «Party Music» de The Coup. -

Vous pouvez écouter la plupart des morceaux mentionnés dans cet article dans nos playlists Deezer et Spotify.

***

Quel évènement essentiel pour l'histoire de l'humanité s'est déroulé le 22 novembre 1963? Non, pas l’assassinat de Kennedy: la sortie de With The Beatles, le deuxième album des quatre de Liverpool. Ou peut-être les deux combinés, car ces événements sont plus liés qu'on ne le croit: deux mois plus tard, les Fab Four arrivaient à New York au Idlewild Airport (rebaptisé quelques jours avant... JFK) pour une tournée triomphale, point de départ d'une Beatlemania aux vertus cathartiques dans un pays traumatisé par le meurtre de Dallas.

La preuve que les grandes dates historiques sont des centrifugeuses à culture pop: elles aimantent à elles groupes, chansons, albums, paroles. Autre moment traumatique de l'histoire des Etats-Unis, le 11-Septembre, par exemple, peut se raconter comme une histoire musicale. Comme on éplucherait le tracklisting d'une compilation ou le jukebox mental d'un habitant de la Grosse Pomme, ce mardi d'il y a une décennie.

«New York City's like a graveyard»

Ce matin-là, ce New-Yorkais est sorti de chez lui tôt, vers 8 heures, le temps de passer chez un disquaire de Greenwich Village avant d'aller travailler. Quelques heures plus tôt et quelques milliers de kilomètres plus loin, ses amis français avaient pu découvrir le sixième album de Noir Désir et sa promesse d'un «grand incendie».

Lui aussi s'est offert les sorties du jour: The Blueprint de Jay-Z, numéro un des charts à la fin du mois, le premier album éponyme des Moldy Peaches et Love and Theft de Bob Dylan. Il ne s'est pas attardé, survolant pochettes et titres, le temps de voir que Kimya Dawson et Adam Green mentionnaient leur ville sous un jour mortuaire (NYC's Like a Graveyard) ou que les références du Dylan (le Mississippi, le bluesman Charley Patton ou Tweedle Dee et Tweedle Dum, ces personnages jumeaux de Lewis Carroll) sonnaient plus intemporelles que jamais. Mais bon, de toute façon, le jour de sortie d'un Dylan est forcément un jour particulier...

Il aurait dû aussi acheter le quatrième album de Wilco, initialement planifié pour ce 11 septembre 2001, mais la sortie du disque avait été retardée par l'éviction du groupe du label Reprise après la fusion AOL/Time Warner. Quand Yankee Hotel Foxtrot, immense disque de fin de l'innocence («I miss the innocence I've known/Playing Kiss covers, beautiful and stoned») paraîtra officiellement sept mois plus tard sous un ciel de cendres (le morceau Ashes of American Flags), ce sera avec une pochette représentant le complexe immobilier de Marina City, à Chicago: deux gratte-ciel de 180 mètres.

«Let's roll for freedom»

La pire attaque sur les Etats-Unis depuis Pearl Harbor, du crash du premier vol sur la première tour du World Trade Center à son effondrement, a duré 102 minutes. Il aurait eu le temps d'écouter près de deux fois Love and Theft, son «Some things are too terrible to be true» ou son «I want him dead or alive/Either one, I don't care» qui ressemblera vite à un slogan de George W. Bush. Mais lui a attendu plusieurs jours pour ce faire, contrairement à ce critique qui se l'est passé en boucle en disant que «c'était la seule musique qu'il semblait valoir le coup d'écouter, qu'il semblait possible d'écouter». Il a préféré regarder les directs à la télé, chercher avidement les dernières infos sur internet, comme tout le monde.

Dans les jours qui suivront, il lira tous les articles racontant les événements, apprenant par exemple que Todd Beamer, un des passagers du vol United 93, avait lancé aux autres passagers, avant de donner l'assaut au cockpit: «Are you guys ready? Let's roll» («Vous êtes prêts les gars? On y va»). Quelques secondes plus tard, le quatrième et dernier avion détourné s'écrasait dans un champ près de Shanksville (Pennsylvanie). Devenue un cri de ralliement, la phrase de Beamer inspirera plusieurs chansons aux titres très proches aux Bellamy Brothers, aux Stills, à dc Talk et surtout à Neil Young, qui en fera un très patriotique et mystique cri de ralliement:

«Let's roll for freedom,
Let's roll for love,
We're going after Satan,
On the wings of a dove» [1]

«Start spreading the news, I'm leaving today»

L'après-midi, il n'en pouvait plus des infos et, au bureau, s'est branché sur une radio musicale. Ce qu'il ne savait pas, c'est que l'important était ce qu'il n'entendait pas, pas ce qu'il entendait. Ces chansons que les programmateurs se sont refusés à passer, dont les titres mis bout à bout formaient comme une dépêche d'agence de presse expurgée de ses liaisons logiques: See You in September de The Happenings, Ruby Tuesday des Stones, Jet Airliner du Steve Miller Band, Great Balls of Fire de Jerry Lewis, Jumper de Third Eye Blind, Another One Bites the Dust de Queen...

Une censure résultant notamment de l'action du groupe de communication Clear Channel: ce dernier démentira l'existence d'une liste noire officielle (le «mémorandum Clear Channel») mais reconnaîtra des initiatives multiples de ses programmateurs pour éviter de diffuser certains morceaux. Sans empêcher la polémique, attisée par le choix des chansons blacklistées, très politique (l'intégrale de Rage Against The Machine) ou parfois décalé (le Imagine de Lennon ou le New York New York de Sinatra et son inusable «Start spreading the news, I'm leaving today»).

«Plane crash footage on TV, I know that could be me»

Dans les semaines qui ont suivi, il a assisté aux concerts en hommage aux victimes –le Tribute to Heroes, le Concert for New York City, le United We Stand. Il y a vu les têtes couronnées du rock interpréter, afin de lever des fonds, de nouveaux titres (Bruce Springsteen y chantera My City of Ruins, un quasi-inédit qui finira sur l'album-hommage The Rising) ou des classiques, comme ce Imagine encore persona non grata quelques semaines plus tôt, repris par Neil Young.

A l'opposé, il a appris par la presse que d'autres groupes, eux, se sont amputés dans ce contexte d'union sacrée. Alerté des attentats vingt minutes après le premier crash par un coup de fil du NME, le duo I Am The World Trade Center s'est rebaptisé brièvement I Am The World, tandis que Jimmy Eat World a effacé le titre de son album Bleed American. Des Strokes débutants ont caviardé de leur premier album le moqueur New York City Cops («New York city cops, they ain't too smart») tandis que Mac McCaughan, le chanteur de Superchunk, a effacé de sa setlist son nouveau morceau Phone Sex, et sa phrase «Plane crash footage on TV, I know I know that could be me» («Des images d'un accident d'avion à la télé, je savais je savais que cela aurait pu être moi»).

«First we take Manhattan, then we take Berlin»

Qui avait anticipé ou pressenti les attentats? Cette question, il se l'est longtemps posée, notamment en lisant, comme des millions d'Américains, le célèbre mémo du 6 août 2001 de la CIA, «Ben Laden déterminé à frapper aux Etats-Unis». Des échos de la réponse résonnaient déjà dans sa discothèque: une pochette et des paroles.

Il a gardé comme une relique l'exemplaire promo de Party Music, un album du groupe de hip-hop The Coup, qu'un ami critique lui avait offert quelques semaines avant: on y voit les membres du groupe faire exploser les tours jumelles du World Trade Center. Une vision remplacée dans la version commercialisée par un verre à cocktail mais non sans que, délais de bouclage obligent, la pochette originale ne paraisse dans certaines chroniques après les attentats.

Il a aussi réécouté avec un drôle de sentiment I'm Your Man, le chef d'oeuvre tout-synthés de Leonard Cohen, et sa déclaration de guerre du premier morceau, First We Take Manhattan:

«They sentenced me to twenty years of boredom
For trying to change the system from within
I'm coming now, I'm coming to reward them
First we take Manhattan, then we take Berlin

I'm guided by a signal in the heavens
I'm guided by this birthmark on my skin
I'm guided by the beauty of our weapons
First we take Manhattan, then we take Berlin» [2]

«It's been a bad day, please don't take a picture»

Deux ans et deux guerres ont passé. Il a entendu d'innombrables chansons sur le 11-Septembre, mais les trouve souvent trop directes –il a toujours préféré décoder ou déchiffrer paroles et clips. En octobre 2003, il achète In Time, un best-of des années Warner de R.E.M., et y découvre un inédit, Bad Day. La chanson vient de loin: esquissée pour la première fois en 1985, lors d'un concert à Albany, elle a servi de matrice à It's the End of the World as We Know It (And I Feel Fine), un single de 1987, avant de réémerger quinze ans plus tard. Alliage des deux tendances de R.E.M. (le discours-fleuve dylanien et l'hymne émotionnel), elle ne mentionne pas une seule fois les événements, mais il ne peut s'empêcher d'y repérer des références implicites partout –l'atmosphère fin du monde meets CNN, le jet de venin sur la «teflon whitewashed presidency» («présidence Teflon») de Bush Jr., et bien sûr le refrain «It's been a bad day, please don't take a picture» («Cela a été une mauvaise journée, s'ils vous plaît ne prenez pas de photos»).

R.E.M. publiera quelques mois plus tard un album traitant plus directement du 11-Septembre, Around the Sun, mais Bad Day reste leur chanson du 11-Septembre. Avec ses scènes de cyclone et d'inondation, elle deviendra ensuite leur chanson de Katrina. Puis, avec ses indices boursiers en surimpression, leur chanson de crise financière. Leur chanson, LA chanson des années Bush Jr.

«Heaven is a place where nothing ever happens»

Dix ans après, il écoute toujours Dylan, les Moldy Peaches, Wilco, R.E.M. –les vieux albums, du moins. Il a continué à suivre Jay-Z, qui a raconté son 11-Septembre dans la chanson The Bounce («Rumor has it The Blueprint classic couldn't even be stopped by Bin Laden/So September 11th marks the era forever of a revolutionary Jay Guevero» [3]) et a publié The Blueprint 3 huit ans pile après les attentats, donnant un concert caritatif à cette occasion. Régulièrement, il s'étonne des mini-polémiques culturelles entourant le 11-Septembre, d'un concert de Explosions in the Sky le 11 septembre 2011 à la pochette autocensurée d'un disque de Steve Reich.

Il a aussi compris que d'autres gens que lui avaient vécu cette journée particulière en musique. Dans son livre Je, la mort et le rock'n'roll, le critique Chuck Klosterman explique qu'il a parcouru Akron (Ohio) le jour des attentats en écoutant en boucle Kid A de Radiohead. Un «story-board musical pour ce jour particulier», une  «bande-son originale officielle du 11 septembre 2001, même s'il est sorti le 3 octobre 2000», avec son scénario musical allant du ciel matinal tranquille de Manhattan (Everything in its Right Place) au paysage d'apocalypse (How to Disappear Completely).

 «Je ne dis pas qu'il aurait dû nous servir d'avertissement, ou que John Ashcroft aurait dû passer Kid A en 2001 et dire: "Vous savez, il faudrait vraiment que nous renforcions la sécurité des aéroports"», s'amuse néanmoins Klosterman, en faisant de Thom Yorke un «visionnaire par accident» (pléonasme?), composant ses paroles en écrivant des bouts de phrases sur des morceaux de papier déposés puis retirés d'un chapeau, comme en son temps David Byrne des Talking Heads.

Les Talking Heads, justement, avaient composé en leur temps le disque qui, pour notre New-Yorkais ordinaire, reste la meilleure BO du 11-Septembre, Fear of Music. Un manuel de survie en temps de guerre (Life During Wartime) sorti en 1979, l'année de l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS et de l'accident nucléaire de Three Miles Island. Des titres de chansons comme autant de mots-clé des attentats: Paper, Cities, Air. Des couplets qui s'entrechoquent sur les images de cette journée: «Religion won't change you», «It's dark, dark in the daytime», «This is a crime against the state, this is the meaning of life» [4]. Une atmosphère de fin du monde urbaine.

Le soir, parfois, quand il marche pas loin de Ground Zero, il entend dans sa tête Heaven, triste et limpide comme un gigantesque cimetière sous la Lune, et la voix blanche de David Byrne qui scande «Heaven is a place, a place where nothing, nothing ever happens» [5]. 

Jean-Marie Pottier


[1] «Allons-y pour la liberté/Allons-y pour l'amour/Nous pourchassons Satan/Sur les ailes d'une colombe». Revenir à l'article

[2] «Ils m'ont condamné à vingt ans d'ennui/Pour avoir tenté de changer le système de l'intérieur/Je reviens maintenant, je reviens les récompenser/D'abord nous prendrons Manhattan, ensuite nous prendrons Berlin/Je suis guidé par un signal du paradis/Je suis guidé par cette marque de naissance sur ma peau/Je suis guidé par la beauté de nos armes/D'abord nous prendrons Manhattan, ensuite nous prendrons Berlin». Revenir à l'article

[3] «La rumeur dit que même Ben Laden n'a pu arrêter le classique The Blueprint/Le 11-Septembre marque donc pour jamais l'époque du révolutionnaire Jay Guevero». Revenir à l'article

[4] «La religion ne vous changera pas», «Il fait sombre, sombre en plein jour», «C'est un crime contre l'Etat, c'est le sens de la vie». Revenir à l'article

[5] «Le paradis est un endroit, un endroit où rien, jamais rien ne se produit». Revenir à l'article 

Une première version de cet article était parue le 8 septembre 2010.

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Rédacteur en chef adjoint de Slate.fr. Il a notamment travaillé à Challenges, SoFoot, Télérama et Ouest-France et est l'auteur de «Brit Pulp», un essai sur Pulp et la culture pop anglaise (éd. Les Cahiers du rock). Le suivre sur Google+. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
Le groupe Explosions in the Sky peut-il jouer le 11 septembre?
D'autres ont aimé »
Publié le 08/09/2010
Mis à jour le 09/09/2011 à 12h49
4 réactions