Monde

Les lâchetés d'Obama

Jacob Weisberg, mis à jour le 06.09.2010 à 17 h 31

Le président refuse de prendre position en faveur de l’immigration, des droits des homosexuels et de la liberté religieuse.

Août 2010, embarquement à bord d'Air Force One. Jim Young / Reuters

Août 2010, embarquement à bord d'Air Force One. Jim Young / Reuters

Barack Obama vient de re-décorer le bureau ovale en y adjoignant une petite touche personnelle: un tapis orné, sur ses bords, de ses citations préférées d’Abraham Lincoln, John F. Kennedy, des deux présidents Roosevelt et de Martin Luther King. La citation de King est devenu emblématique de l’engagement du président: «L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice.»

Mais si l’on analyse les faits, un des principaux problèmes de la présidence Obama est la différence entre ce qui est écrit sur son tapis et ce qui est poussé dessous – la distance entre sa vénération affichée de la morale et son incapacité, jusqu’à présent, à nous en faire la démonstration.

Cet été, Obama n’a pas manqué d’occasions pour affirmer ses convictions sur plusieurs questions cruciales: la brutale loi anti-émigrés votée par l’Arizona, la bataille autour de la proposition 8 et le mariage des homosexuels et la campagne de presse contre ce que la Fox News continue de baptiser «la Mosquée de Ground Zero». Ces batailles soulèvent des questions fondamentales touchant à l’identité nationale, à la liberté et aux droits individuels. Lorsque Lindsey Graham propose de réviser la Constitution afin de modifier la clause de citoyenneté liée à la naissance dans le 14e amendement, lorsque Newt Gingrich propose que le modèle saoudien soit pris en exemple pour la liberté de religion, ils prennent des positions diamétralement opposées aux idéaux de l’Amérique. Mais la prudence caractéristique d’Obama l’a empêché de poser ces questions comme des questions liées à la morale ou aux droits civiques. Sur aucun de ces sujets, il n’a fait montre de rien que l’on puisse apparenter à du courage.

Navigation à vue

En s’exprimant sur la polémique née de la construction de la mosquée, Obama s’est montré légaliste et technique. Lors d’un Iftar (repas du soir brisant le jeûne lors du Ramadan) organisé par lui à la Maison Blanche, le président a soutenu les droits des musulmans à «bâtir un lieu de culte et à disposer en propriété d’un centre communautaire à Manhattan» — une tolérance, sans plus. Le lendemain, il prenait encore plus de distance en affirmant à des journalistes: «je ne me suis pas prononcé et ne me prononcerai pas sur la question de l’opportunité de bâtir une mosquée en ce lieu». Cette navigation à vue, alors qu’une défense ardente de la liberté de culte semblait s’imposer, a laissé à Michael Bloomberg, nouveau héros du jour, le soin de nous faire savoir, lors d’un autre Iftar organisé par ses soins à New York, que cette question constitue «un test de notre volonté de défendre les valeurs morales de l’Amérique.»

Sur la bataille autour de la proposition 8, Obama s’est défilé d’une autre façon, en refusant de rejoindre le consensus social émergeant. Obama a déjà critiqué la proposition 8 de la Californie, ce référendum d’initiative populaire qui présente les mariages entre personnes du même sexe comme «facteur de division». Mais sa position officielle – à laquelle personne ne croit – est qu’il est contre la légalisation du mariage homosexuel. Les Américains changent d’avis sur cette question avec une rapidité déconcertante. Le changement d’opinion du juge Vaughn Walker sur cette question a fourni à Obama l’occasion de se prononcer en faveur de l’égalité des droits des personnes homosexuelles.

Au lieu de ça, il sort sur la pointe des pieds, et en grommelant, par l’autre porte. Il est décevant de constater que le premier président noir des Etats-Unis va rentrer dans l’histoire en esquivant le dernier des combats pour les droits civiques.

Sur le tapis sous le tapis

Dans le domaine de l’immigration, Obama s’est avéré incapable de répliquer au nouveau nativisme représenté par Sarah Palin, Glenn Beck et le gouverneur de l’Arizona, Jan Brewer. Certes, son département de la Justice a intenté une action visant à empêcher la mise en application de la loi scélérate de l’Arizona. Mais lorsqu’il s’est exprimé sur le sujet, Obama a fait dans la demi-mesure et n’a parlé qu’en son nom: «J’ai indiqué que je n’approuvais pas la loi votée par l’Arizona…». Il n’a rien dit de fort ou de particulièrement mémorable sur la place de l’immigration dans la vie de l’Amérique, pas plus que sur les droits des non citoyens, dont les droits des enfants à l’éducation et aux soins médicaux, ni sur le fait que 11 millions de résidents illégaux ne peuvent et ne doivent pas être renvoyés là d’où ils viennent.

Dans ce domaine comme dans d’autres, la politique actuelle ne favorise pas les vues libérales. Mais lisez donc ce qu’il y a d’écrit sur le tapis: «le bien-être de chacun de nous dépend fondamentalement du bien-être de nous tous» (Theodore Roosevelt). Obama laisse passer les occasions les unes après les autres – comme la récente suggestion des Républicains de réviser la partie de la Constitution qui garantit l’application de la loi selon les procédures prévues – afin de rendre l’obtention de la citoyenneté américaine plus restrictive.

Rares sont ceux qui pourraient prétendre que la défense de principes libéraux sert les intérêts d’Obama à court terme. Selon un récent sondage, les Américains sont opposés à la construction d’une mosquée à Manhattan et soutiennent la loi votée par l’Arizona de manière plus nette encore. Mais quand bien même certaines personnes n’aiment pas l’Islam, les émigrés illégaux ou le mariage gay, ils pourraient se montrer sensibles à un discours rappelant que notre société est fondée sur la liberté de conscience et l’égalité devant la loi. S’il appliquait ses talents littéraires et oratoires à ses principes, l’électorat démocrate d’Obama, aujourd’hui déprimé, pourrait reprendre espoir. Cela permettrait même à une nation de plus en plus bougonne de se souvenir des raisons pour lesquelles elle l’a élu.

Jacob Weisberg

Traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau

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