Monde

Kim Jong-il est mort

Etienne Augé, mis à jour le 19.12.2011 à 6 h 18

Depuis des mois, une guerre de succession se déroule dans l'ombre à PyongYang.

Un visiteur devant le portrait de Kim Jong-il au mémorial coréen de la guerre, à

Un visiteur devant le portrait de Kim Jong-il au mémorial coréen de la guerre, à Séoul, en mai 2010. REUTERS/Jo Yong-Hak

 

Kim Jong-il, le dictateur qui dirige d'une main de fer la Corée du nord, est mort selon la télévision d'Etat de PyongYang. Son âge est estimé à 69 ans. Son père Kim Il-sung a créé la Corée du nord avec l'aide de l'URSS après la seconde guerre mondiale.

Une guerre de succession opaque se déroule depuis des mois au sein de la famille de Kim Jong-il à PyongYang. Nous republions à l'occasion de la disparition du dictateur un article d'Etienne Augé sur la raison pour laquelle la Corée du nord se complait dans un rôle de pays voyou.

Kim Jong-il pourrait donner la Corée du Nord à son fils Kim Jong-un dans les prochaines semaines ou les prochains mois. Le nouveau leader héritera d’un pays affublé d’une très mauvaise réputation. On l’a vu durant la dernière Coupe du monde, personne n’a soutenu la Corée du nord, bien qu’elle se soit qualifiée. Il est vrai que ce pays asiatique est réputé hermétique au reste du monde et se trouve en état de guerre permanent avec le pays jumeau du Sud. Pourtant, d’autres nations, faisant également partie du club de l’Axe du Mal bénéficient d’une grande popularité dans le reste du monde. L’Iran, la Syrie ou encore le Venezuela parviennent à trouver de nombreux soutiens, y compris en Occident. Le nouvel homme fort nord-coréen pourrait bénéficier de quelques conseils pour l’amener, sinon à la démocratie, en tout cas vers plus de succès pour projeter une meilleure image de ce que l’on se borne à définir comme «la dernière dictature stalinienne du monde». La République populaire démocratique de Corée (RPDC) présente nombre de handicaps pour présenter une voix convenable dans le concert des nations. Elle peut toutefois devenir fréquentable, à l’image des autres dictatures, avec quelques ajustements dans sa politique de communication.

Utiliser les bons relais

La propagande évolue, et on n’emploie plus les méthodes des beaux jours de la Guerre froide. Pour le pouvoir nord-coréen, la première règle devrait être d’utiliser des leaders d’opinion qui relaieront la défense du système. Hugo Chavez, dirigeant populiste du Venezuela, a parfaitement compris ce principe et dépense temps et argent pour ne pas isoler son pays. Au contraire, il l’ouvre à ceux qui peuvent être d’efficaces hérauts de son action, en particulier lorsqu’ils sont américains et célèbres. La meilleure preuve de l’efficacité du système de communication du leader vénézuélien a peut-être été le jour où Sean Penn a proposé d’emprisonner les journalistes qui qualifieraient Chavez de dictateur. On se souvient également d’Oliver Stone foulant le tapis rouge de la Mostra de Venise avec Hugo Chavez à l’occasion de son documentaire sur la gauche sud américaine, South of the Border. Michael Moore constitue également un relais intéressant. Tom Wolfe, dans son brillant essai sur Le Gauchisme de Park Avenue avait évoqué cette gauche américaine mal à l’aise avec son pouvoir et son argent et qui, pour se rédimer de ce poids, encourageait les mouvements qui conduisaient précisément à son extinction. On espère que l’inventeur du New Journalism se penchera un jour sur ce nouveau «Radical chic». En attendant, Penn, Stone et Moore devraient être invités à Pyongyang pour y goûter les délices d’un été stalinien.

Se positionner clairement (ou pas)

La Corée du Nord, en multipliant les ennemis, laisse à penser qu’elle a choisi la voie du martyr. Même si on sait que le Grand Frère chinois veille sur elle, on devine également que cette bienveillance ne durera pas tant que les échanges commerciaux avec les Etats-Unis priment sur les concepts idéologiques d’autrefois. Il va donc être nécessaire au successeur de Il-sung et Jong-il d’expliquer à l’opinion publique mondiale qui sont les véritables ennemis de la RPDC. On se rappelle avec peine la théorie du Juche, établi par le Kim Il-sung, qui a pourtant subventionné des centres d’études dans le monde entier. Il est temps de trouver un combat facilement explicable dans les médias qui permette de situer la Corée du Nord.

Avec la chute de tous presque tous les régimes se réclamant du communisme, la Corée du Nord se retrouve bien seule. Largement dépassée par l’Iran dans le combat contre l’Occident, supplantée par les anti-impérialistes sud-américains dans la haine de l’Amérique, en retard sur Cuba pour l’application d’un socialisme sinon à visage humain, en tout cas d’apparence familiale, la Corée du Nord ne peut guère que s’inspirer de l’autre dictature dynastique d’origine socialiste: la Syrie. Les Assad ont établi une solide tradition de république démocratique de père en fils, et ont réussi à la faire fructifier dans une région pourtant difficile où il est préférable de se réclamer de la descendance du Prophète pour hériter du pouvoir. Le régime syrien, en plus d’être un partenaire incontournable pour la stabilité du Moyen-Orient, voit également son économie croître et les touristes affluer. Comment Bachar el Assad parvient-il à se maintenir au pouvoir et perpétuer la tradition autocratique de son père Hafez? En appliquant la théorie de la girouette si bien définie par Edgar Faure. Au lieu de camper sur ses positions idéologiques, le régime syrien sait déroger à ses principes, notamment en rejoignant la coalition menée par les Etats-Unis lors de la Guerre du Golfe de 1991, ou au contraire en soutenant les mouvements anti-occidentaux comme le Hezbollah. Ainsi, Kim Jong-il devrait, pour mieux assurer sa succession soit élaborer un message de lutte clair, soit savoir jouer des alliances. Son fils pourrait ainsi continuer de régner non seulement sur une population dévouée, mais également profiter de soutiens internationaux qui pourraient se matérialiser par des groupes facebook. Il faut tout de même se rappeler la Théorie des trois générations qui veut qu’en économie, la première génération crée, la seconde développe et la troisième ruine. Le successeur de Kim Jong-il ferait bien de se lancer dans la mystique des monarques pour garantir un soutien populaire. Il mettra également fin à une propagande raciale nauséabonde qui ne peut mener nulle part au XXIe siècle.

Relookage

Un leader fort se doit d’être un homme charismatique. Avec son uniforme laid, pourtant sur-mesure, ses lunettes de star du X et ses talonnettes, Kim Jong-il fait peu d’efforts pour charmer les foules. L’homme est pourtant réputé pour sa passion pour les films hollywoodiens où il pourrait puiser son inspiration. Kim Jong-il fait partie de cette fraternité des dictateurs en blouson, avec notamment Ahmadinejad d’Iran, qui ne font guère autorité en voulant faire trop populaire. Sans forcément prôner le costume-cravate à l’occidental, aujourd’hui, le dictateur a le choix pour rester dans le vent. Hugo Chavez affectionne le style militaire, dans la grande tradition autocrate. On pourrait aussi recommander le costume traditionnel –celui d’Hamid Karzai a fasciné l’Occident pendant des années, avant qu’on comprenne que l’habit ne fait pas le moudjahidine. N’ennuyons pas nos lecteurs plus avant avec ces détails, n’importe quel styliste pourra aider la présidence nord-coréenne à dépasser sans difficulté le stade de glamour de l’Union européenne.

Etre un bon voisin

En revanche, il serait bon de ne pas continuer la politique d’agression permanente envers ses voisins. Personne n’aime le vieux râleur du quartier qui passe son temps à crier sur les enfants parce qu’ils font trop de bruit et tirent sur les mobylettes qui pétaradent. Ainsi, la République populaire démocratique de Corée aurait coulé un navire appartenant à la République de Corée qui, en représailles, a remis en marche le système de haut-parleurs à la frontière. La RPDC a donc menacé de tirer sur les haut-parleurs s’ils étaient réactivés. La Corée du Sud, légitimement inquiète pour sa sécurité, a participé à des manœuvres militaires avec les États-Unis, et le voisin du Nord a menacé de représailles nucléaires. La Corée du Nord semble parfois oublier que la République de Corée est, avec la République Populaire de Chine, son principal pourvoyeur de dons alimentaires. Avec ses vociférations sur le programme nucléaire, la Corée du Nord admet qu’elle n’a plus les moyens d’envahir la Corée du Sud: la guerre froide est finie, le Japon est remilitarisé et la République de Corée est maintenant un des leaders mondiaux en technologie, avec une armée équipée en conséquence. La Corée du Nord, de son côté, vit encore comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le problème provient de la fermeture au monde de la RPDC. Là encore, la Corée du Nord ne parvient pas à se distinguer complètement, n’arrivant qu’en avant-dernière position dans le classement RSF de la liberté de la presse, l’Erythrée étant le pays ultime. L’internet ne profite qu’à une minorité, et n’est pas accessible au peuple. La Corée du Nord a devant elle un énorme travail de compréhension du monde moderne: une dictature peut parfaitement durer même en autorisant internet. Le monde d’aujourd’hui ne ressemble pas au 1984 d’Orwell, mais plutôt au Meilleur des Mondes de Huxley. Il est préférable d’utiliser les médias comme le fait Chavez, plutôt que de croire qu’en 2010 un pays peut avoir un avenir sans s’ouvrir au monde.  

Récemment, une exposition à Vienne a créé le scandale en montrant des œuvres d’art de propagande nord-coréenne. Fallait-il montrer ces tableaux et photos, au risque de contribuer à la promotion du régime? La question se pose pour le reste du monde: amener la Corée du Nord à une évolution vers plus de droits de l’homme, ou étouffer un régime dont les leaders invoquent un stalinisme anachronique pour affamer une population prise en otages? Contrairement à la Syrie, l’Iran, le Venezuela ou Cuba, la disparition de la Corée du Nord ne choquerait personne. Si on peut douter que le prochain leader change quoi que ce soit au régime, on peut toujours espérer qu’un jour, le drapeau de la RPDC signifie autre chose qu’un vaste parc d’attractions des horreurs du socialisme.

Etienne Augé

Photo: Un visiteur devant le portrait de Kim Jong-il au mémorial coréen de la guerre, à Séoul, en mai 2010. REUTERS/Jo Yong-Hak 

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