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Anthrax: l'étrange amnésie

Une lettre contenant des spores militarisées d'anthrax envoyée au sénateur Leahy

Une lettre contenant des spores militarisées d'anthrax envoyée au sénateur Leahy Reuters

Le chaos et la psychose de l'automne 2001 ont été comme effacés des mémoires, refoulés.

Mardi 7 septembre à 22h35, Arte diffuse un documentaire de Bob Cohen, «Anthrax, l'étrange amnésie». En partenariat avec la chaîne franco-allemande, Slate.fr vous rappelle cette étrange affaire, la plus grande attaque de bioterrorisme sur le sol américain, quasiment oubliée. (Vous pouvez regarder des extraits ici).

Pendant des années, George W. Bush s'est glorifié d'avoir réussi à empêcher toute nouvelle attaque terroriste sur le sol américain après le 11 septembre 2001. Il a été réélu en novembre 2004 grâce à cela. Mais il avait un sérieux trou de mémoire. Il avait oublié les sept lettres contenant des spores d’anthrax (ou maladie du charbon) qui en septembre et octobre 2001 ont infecté au hasard onze personnes par les voies respiratoires, en tuant cinq. Six ont survécu. Deux postiers, un éditeur de photographies, une infirmière et une retraitée de 94 ans ont été tués. Dix-sept autres personnes ont développé un anthrax cutané et ont toutes été guéries. George Bush n’est pas le seul à les avoir oubliés. Les médias, les parlementaires, la population américaine dans son ensemble, sont victimes encore aujourd'hui de cette même amnésie. Le chaos et la psychose d’alors ont été comme effacés des mémoires, refoulés. Il en va de même de «la plus grande enquête de son histoire» lancée par le FBI (plus de mille agents avaient été mobilisés). Le bilan en est désastreux.

Elle a duré près de huit ans et demi et s'est conclue en février 2010, laissant bien plus de questions que de réponses. Plus de 1.000 pistes ont été explorées et plus de 10.000 personnes interrogées. Le département de la Justice et le FBI ont clos l'affaire en affirmant que l'auteur supposé des courriers empoisonnés, Bruce Ivins, un scientifique américain travaillant pour l'armée sur les armes bactériologiques à Fort Detrick dans le Maryland, «a agi seul pour concevoir et exécuter ces attentats». Il n'a jamais été arrêté et s'est suicidé le 29 juillet 2008 tandis que la justice américaine réunissait des preuves pour le mettre en examen. Il a toujours nié être l'auteur de ces lettres à l'anthrax; sa famille et ses proches ont toujours aussi rejeté les accusations. Bruce Ivins, tueur solitaire, est le suspect idéal. Pas besoin d'un mobile, il était fou, pas besoin de monter une accusation publique, il n'est plus là.

Une souche contrôlée par l'armée américaine

De fait, les conclusions des enquêteurs résumées dans un document de 92 pages ne sont pas parvenues à convaincre grand monde. Et cette affaire est considérée, pas seulement par les adeptes habituels des théories du complot, comme l'un des plus grands fiascos de l'histoire du FBI au même titre que l'enquête sur l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy en novembre 1963.

L’étude génétique des spores expédiées dans sept enveloppes à Boca Raton, en Floride, à New York et à Washington, a prouvé qu’elles provenaient toutes d’une même souche appelée Ames, du nom d’une vache texane morte en 1981. Cette souche, la plus virulente connue, est contrôlée par l’armée américaine et essentiellement utilisée par les laboratoires militaires travaillant sur le programme secret de défense biologique. En théorie, les Etats-Unis ne fabriquent plus d’armes de ce type depuis une décision prise par Richard Nixon en 1969 et après avoir signé en 1972 un traité de contrôle des armements avec l’ex-URSS.

Les lettres avaient été envoyées depuis la ville de Trenton dans le New Jersey les 18 septembre et 9 octobre 2001. Elles étaient adressées à deux sénateurs démocrates, Tom Daschle et Patrick Leahy, à Washington et cinq groupes de médias, AMI qui publie de nombreux magazines populaires à Boca Raton et CBS, NBC, ABC et le New York Post à New York. Les enquêteurs ont d’abord poursuivi la piste al Qaida puis celle de l’Irak. Les attaques survenaient seulement quelques jours après celles du 11 septembre et la rhétorique des textes manuscrits dans les enveloppes était de type islamique: «mort à l’Amérique, mort à Israël, Allah est grand». Les lettres avertissaient aussi qu’elles contenaient de l’anthrax et recommandaient aux destinataires de prendre des antibiotiques.

La piste intérieure

«L’expéditeur voulait assez grossièrement se faire passer pour un étranger islamiste écrivant mal l’anglais, mais cela n’était pas très crédible», expliquait John Collingwood, ancien directeur adjoint du FBI. L’hypothèse d’une vengeance de Saddam Hussein a été encore plus rapidement abandonnée. Le 22 décembre 2001, un haut responsable des services de renseignement déclarait au New York Times: «nous avons cherché le moindre début de preuve qui nous conduirait à une origine étrangère. Il n’y en a tout simplement pas».

L’enquête s’est alors orientée vers la piste du terrorisme intérieur et d’extrémistes comme ceux ayant commis l’attentat d’Oklahoma City en avril 1995 qui a fait 168 victimes. Mais pas pour longtemps. Même si d’après les experts, l’anthrax a pu être produit et raffiné dans le cadre «d’une opération plutôt limitée» qui n’a pas dû coûter «plus que quelques milliers de dollars», elle nécessite une grande expertise en microbiologie pour séparer les spores dormantes de celles qui sont actives, pour les sécher afin de les rendre plus volatiles sans les tuer et raffiner la poudre. «Cela ne peut pas être quelqu'un qui a accumulé les informations sur Internet. C’est une personne qui a passé un temps important à travailler sur le développement des spores et la façon de les purifier», affirmait le colonel David Franz, ancien responsable de l’Institut de recherche médical de Fort Detrick.

Il a fallu huit mois au FBI pour finalement concentrer son enquête sur quelques dizaines de scientifiques travaillant sur le programme de défense biologique du pays qui avaient les connaissances techniques nécessaires et étaient en contact avec la souche Ames. La police fédérale l’a fait avec une grande réticence et s’est heurtée à la mauvaise volonté du Pentagone et de la CIA (Agence centrale de renseignements). Il a fallu les pressions répétées et publiques des médias et de plusieurs scientifiques de renom pour que la police fédérale ose s’en prendre au Département de la défense.

Deux vagues d'attaque

Le docteur Barbara Rosenberg a joué un rôle clé et cela lui a coûté cher. Elle est devenue la cible de ceux, dans le camp conservateur, qui pour protéger le Pentagone et la CIA, défendaient à tout prix la piste étrangère et islamiste. Professeur à l’Université d’Etat de New York et directeur alors du programme sur les armes chimiques et biologiques de la fédération des scientifiques américains (Federation of American Scientists), Rosenberg a multiplié les rapports et les appels aux médias et aux parlementaires. Donald Foster, professeur à l’université Vassar, spécialiste de la linguistique, connu pour avoir aidé le FBI dans le passé à faire le profil de criminels dans de nombreuses affaires, a aussi beaucoup pesé pour que l’enquête change de direction. Après avoir étudié les textes des lettres se trouvant dans les enveloppes contenant de l’anthrax, il a établi un profil de l’auteur des attaques, de ses motivations et même un scénario de leur déroulement chronologique. Il l’a résumé dans un article écrit pour le magazine «Vanity Fair» en octobre 2003:

«Onze septembre, l’Amérique est attaquée. M. Joe, combattant biologique américain sait que si l’ennemi passe des avions suicides aux attaques biologiques et à l’anthrax, nous aurons d’énormes problèmes. Trop peu est dépensé pour défendre le pays contre une guerre de ce genre. La direction de la santé a même arrêté la production du seul vaccin disponible. Il faut absolument mettre la nation en alerte. Des enveloppes bien scellées empêcheront les spores de s’échapper avant que les lettres atteignent leurs destinations. Et les messages mettant en garde vont assurer que les destinataires prendront des antibiotiques et s’en sortiront. Les guerriers américains de la biologie auront alors les moyens, le respect et la reconnaissance qu’ils méritent».

Mais le scénario ne fonctionne pas.

Cela expliquerait l’existence de deux vagues de lettres différentes. La première est envoyée le 18 septembre à d’importants médias new-yorkais dont les trois grandes chaînes de télévision nationales et en Floride à AMI non loin de l’endroit où ont vécu bon nombre des pirates de l’air du 11 septembre. Comme l’écrit M. Foster: «quelqu'un cherche à délivrer un message». Mais personne ne le reçoit.

Les lettres passent inaperçues. Le 4 octobre, un éditeur de photographies travaillant pour AMI meut de l’anthrax. Les autorités penchent d’abord pour une cause naturelle. Le 9 octobre, le bioterroriste décide cette fois de frapper un grand coup et envoie deux lettres, toujours de Trenton, aux deux sénateurs démocrates en y mettant son meilleur matériau, l’anthrax le plus pur et le plus dangereux dont il dispose. Sa concentration est estimée dix fois supérieures à celle des lettres précédentes et représente mille milliards de spores par gramme. Elles tueront quatre personnes, une partie des spores les plus fines, un à trois microns, passeront à travers les enveloppes et contamineront des centres de tri postaux et d’autres courriers. «Il y a vraiment peu de personnes qui ont les connaissances techniques pour faire cela», reconnaît le colonel David Franz. En franchissant cette étape, en utilisant un anthrax qualifié de «militaire», le tueur dévoile aussi son niveau de compétence.

Le budget consacré à la biodéfense explose

Le 12 octobre, la lettre expédiée le 18 septembre à NBC est finalement découverte. La panique se répand aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde. Les auteurs de lettres anonymes s’en donnent à cœur joie. En octobre, uniquement sur le sol américain, dix milles enveloppes contenant divers poudres imitant l’anthrax sont expédiées. Le trafic postal dans tout le pays est gravement perturbé, deux centres de tri majeurs fermés pendant des mois, un immeuble du Sénat est évacué pour la première fois de l'histoire des Etats-Unis, des milliers de personnes sont traités préventivement. Les pharmacies sont prises d’assaut. A New York et Washington, il y a pénurie de l’antibiotique le plus efficace contre l’anthrax.

Si l’objectif du tueur était d’attirer l’attention sur les menaces biologiques, il est largement atteint. Les moyens des grands laboratoires militaires ou civils sont multipliés presque instantanément. En 2005, le budget de la défense biologique est 18 fois supérieur à celui de 2001. En tout depuis 2001, le gouvernement américain a consacré plus de 50 milliards de dollars à la biodéfense. Quant à la grande peur des armes de destruction massive dans la population américaine, elle a joué un rôle majeur pour faire accepter l’invasion de l’Irak… et s'est évaporée. Aujourd'hui plus personne ne s'en souvient…

Eric Leser

Photo: Une lettre contenant des spores militarisées d'anthrax envoyée au sénateur Leahy  Reuters

Le dossier d'Arte, Marchands d'Anthrax

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