France

Fignon, Giraudeau: cancers publics

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.09.2010 à 8 h 36

Un sportif, un acteur et une journaliste viennent de faire publiquement état de la nature du mal dont ils souffraient. Un changement.

Laurent Fignon en juin 1986. REUTERS/Luc Novovitch

Laurent Fignon en juin 1986. REUTERS/Luc Novovitch

Le «cancer» change-t-il progressivement de visage? Sans doute pas. Les processus cancéreux sont là, identiques à eux-mêmes, toujours aussi mal compris dans leurs véritables causes premières, de plus en plus fréquemment vaincus, encore trop souvent vainqueurs. Il n’empêche. Depuis une décennie, le regard collectif que nous portons sur le cancer évolue rapidement. Le temps n’est plus, par exemple, où «cancer» était un mot tabou dans les avis d’obsèques sur papier journal ; les défunts s’en tenaient alors à la  formule rituelle de la «longue et cruelle maladie». La périphrase ne trompait personne, bien au contraire. Mieux, elle désignait paradoxalement la cause précise de la mort alors que dans la plupart des autres avis d’obsèques cette cause n’était jamais spécifiée.

Cette méchante transparence, ce dire sans dire semblait alors remplir une fonction magique: protéger les vivants d’une plaie invisible, incurable et – qui sait? – contagieuse. Pour cela ne pas la nommer par son nom après la mort. Corollaire: ne pas en parler à haute et intelligible voix du vivant du malade; un malade condamné à taire la nature même de son mal. Il existait ainsi, jamais écrite, une frontière entre les maladies avouables, presque nobles et les autres, indicibles: cancers et sida.

Mais les temps, progressivement, changent. Certains se souviennent encore sur ce thème des premières et courageuses sorties de Pierre Desproges,  méchant amuseur directement touché. Avec lui, le cancer entrait en scène. Aujourd’hui, trois noms sont, depuis peu, à ajouter à la liste: Laurent Fignon, ancien coureur cycliste professionnel, l’acteur –réalisateur-écrivain Bernard Giraudeau et la journaliste Marie-Dominique Arrighi. Trois cas certes forts différents mais qui ont en commun l’exposition publique, médiatisée et revendiquée, du fait d’être atteint et de souffrir d’un cancer. Avec, en sous-titre, la chronique écrite ou parlée de leur mort à venir. Et puis, aucun hasard, ces trois cas coïncident avec la sortie d’un étrange film signé Bertrand Blier (Le bruit des glaçons) qui met face à face un malade (Jean Dujardin) et sa lésion maligne incarnée par Albert Dupontel; film réalisé en partenariat avec la Ligne nationale contre le cancer. Des sociologues nous apporteront-ils, un jour, leurs lumières sur un tel phénomène?  

Marie-Dominique Arrighi (sein). Son propos était clair. En témoigne, le contenu de son blog de Libération qui vient de faire l’objet d’un ouvrage bouleversant  dont j’ai parlé ici même. Objectif affiché: raconter au plus près, ce qu’il peut en être de lutter contre une récidive du cancer du sein. Objectif atteint au terme d’une bien courte croisière –moins d’un an– entre rires et pleurs; avec  —comme toujours chez les grands– cette petite musique perçue de très loin et qui –via la Toile ou sur le papier– demeure longtemps  imprimée dans les synapses neuronales des auditeurs-acteurs.

Bernard Giraudeau (rein). Il avait, comme dit une triste mais parlante formule, «tout pour lui».  Tout; autant dire des qualités le plus souvent antinomiques: notoriété,  aura, grâce, talent, regard et plastique corporelle. La «classe». Soit  la réincarnation de Gérard Philipe mort à 36 ans d’un –dit-on– cancer du foie «foudroyant» maquillé, par d’autres, en «crise cardiaque». En novembre 1959, le cœur soudain défaillant était autrement plus présentable qu’un foie arrivé, trop tôt, à bout de souffle.

Bien avant sa mort en juillet 2010, Bernard Giraudeau avait, lui, eu le temps de décider; sinon de son sort, du moins de parler de son nouvel état: celui d’un homme atteint d’un cancer du rein et un état allant s’aggravant. Premier diagnostic en 2000; découverte d'une métastase pulmonaire cinq ans plus tard. Changement de vie alors pour partie activement consacrée à aider les malades, et ce via de multiples relais associatifs et médiatiques. Dernière traversée, exemplaire, pour un marin au long cours qui savait mieux que d’autres, marins ou pas, «faire des phrases».

Laurent  Fignon (pancréas). A la différence de Bernard Giraudeau, ce champion cycliste n’a pas transformé son combat  personnel en une cause publique;  du moins pas directement. L’aurait-il voulu qu’il lui aurait fallu entrer dans de bien torturantes entrailles. Gérard Philipe, Marie-Dominique Arrighi, Bernard Giraudeau ne pouvaient pas imaginer d’autre alternative que celles du hasard ou de la fatalité.

Dopage et cancer

Rien de tel avec Laurent Fignon, puisque le diagnostic de son mal coïncidait plus ou moins avec la reconnaissance publique de certaines pratiques dopantes; pratiques dont il n’a jamais voulu savoir si elles avaient un lien avec ce cancer. Au lendemain de sa mort, Jean-Louis Le Touzet résume au plus juste l’affaire, en quelques lignes, dans les colonnes de Libération: «Quand on lui posait la question sur la possible corrélation entre prise d’amphétamines et son cancer Fignon avait l’honnêteté de répondre qu’il ne “savait pas” mais pensait que “non, il n’y avait pas de lien: et puis je ne suis pas médecin…”» «Honnêteté»? Sans doute. C’est aussi dire mieux que personne ce qui peut être du dit et du non-dit; aujourd’hui exercice quotidien chez les artistes, sportifs ou pas.

Au-delà des performances —amphétaminées ou pas— de Laurent Fignon, le plus remarquable tient à son obstination, le mal venu, à ne pas disparaître ni des écrans télévisés ni des ondes radiophoniques. Fignon ou la figure renversée de Lance Amstrong et de son cancer testiculaire préalable à toutes ses victoires; bouclier à toutes les attaques pour dopage. Amstrong (sur Twitter): «Laurent Fignon était un ami cher et un cycliste de légende. Tu vas nous manquer, Laurent.» Tous les amateurs de cyclisme de l’été 2010 garderont en mémoire sa voix crânement perchée aux frontière de l’insupportable.

«A l'occasion du Tour de France 2010, Laurent Fignon, donnait souvent cette impression de mettre en scène ces derniers instants. Le dernier jour, en éteignant la télé avant l’interminable moment du podium, je lui avais dit dans ma tête: «A l’année prochaine!» Evidemment, comme tous les spectateurs, j’avais remarqué l’aggravation de sa maladie. Mais je pensais (j’espérais?) qu’il en avait encore au moins pour un Tour supplémentaire. Sa voix, très caverneuse, due à son cancer, semblait venir d’outre-tombe. Au point que, lors de la première étape, je m’étais demandé si le son était bien réglé Nous, les spectateurs, on était optimiste; on pensait qu’il avait touché le fond et qu’il ne pouvait que remonter ensuite», écrivait il y a peu ici Quentin Girard.

Oui et non, Quentin. Ton «son» était parfaitement réglé. Cette voix ne venait pas «encore» d’outre-tombe. Chateaubriand avait tout croisé, sauf la Petite Reine. Les spectateurs n’étaient pas tous «optimistes» et Fignon ne mettait pas en scène «ces» («ses»?) derniers instants. Il continuait, critique véritable et non pauvre bateleur, à commenter un spectacle qu’il connaissait trop bien.

Sifflement

«Penser à la retraite quand on est coureur cycliste est une vraie destinée de bagnard. C’est pourquoi le coureur cycliste se recycle souvent dans le commentaire. Fignon y excellait, écrit Jean-Louis Le Touzet. Mais à la fin, pour être franc, on ne l’entendait plus. C’était comme un sifflement douloureux à l’antenne. Pourtant il a continué jusqu’au bout.»  Non, Jean-Louis. Pour notre part, nous avons toujours «entendu» ce «sifflement»; et ce jusqu’au bout. Rien de médical ici. Et rien ne dit que cette prise de parole, publique et «sifflante» lui était douloureuse. Bien au contraire. On pourrait ici inverser la proposition: qu’il vivait encore en partie grâce à son verbe; au risque de mettre mal à l’aise (mais pourquoi donc?) ceux qui, alors, l’écoutaient. De ce point de vue, l’histoire reste à écrire des débats, controverses et atermoiements qui (au sein des directions de France Télévisions et d’Europe 1) ont au final  tranché: accepter de maintenir  à l’antenne l’image et la voix d’un cancéreux promis à une mort prochaine. On applaudit bien évidemment.

Dans ces trois témoignages, pas d’apitoiements, pas d’accusations ou de déclarations de guerre; sinon contre soi-même et (rarement) le corps des soignants. Tenir bon, en somme. Plus précisément savoir «se tenir» et, via la parole ou l’image, aider l’autre, depuis Desproges jusqu’à Fignon.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte