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L'UMP fait du FN mot pour maux

Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux lors du discours de Grenoble. REUTERS

Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux lors du discours de Grenoble. Philippe Wojazer/REUTERS

Immigration = Insécurité. En une phrase, l'Elysée et l'UMP ont repris à leur compte le slogan originel FN depuis sa fondation en 1972.

Mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République en faisant le plein de voix à droite, notamment du côté des électeurs traditionnellement tentés par le vote protestataire pour le Front national. A l'époque, le report des voix du FN vers l'UMP au second tour de la présidentielle avait été exceptionnel –près de 60% selon les instituts de sondage. L'objectif était alors clairement assumé: séduire et faire tomber dans le giron UMP «tous ces sans grade, tous ces anonymes, tous ces gens ordinaires, toute cette majorité silencieuse, auxquels on ne fait pas attention, que l'on ne veut pas écouter, que l'on ne veut pas entendre» (Discours à Bercy le 29 avril 2007). Toute cette France d'en bas, ignorée et méprisée, qui exprimait jusqu'alors régulièrement son ressentiment dans le défouloir électoral lepéniste.

Mars 2010, patatras. L'UMP subit un revers important aux élections régionales, avec notamment près de 8% de ses électeurs de 2007 repartis vers le FN. Entre-temps, la crise économique est passée par là et les classes populaires n'ont pas vu leur pouvoir d'achat augmenter comme l'avait promis le président-candidat. Au contraire, elles subissent le chômage et la précarité. Signe de ce changement de climat, le débat sur l'identité nationale, lancé juste avant les élections et quelques mois après les tests ADN pour les aspirants à l'immigration, n'a même pas suffi pour mobiliser les troupes à droite.

Face à un FN qui reprend des couleurs et un électorat populaire qui, d'affaire Bettencourt en affaire Woerth, se sent trahi chaque jour un peu plus, Nicolas Sarkozy a donc décidé de réagir. En se plaçant sur le terrain qui lui a toujours été favorable depuis 2002: celui de la sécurité. Sauf que son discours-programme prononcé à Grenoble le 30 juillet 2010, va plus loin que les pistes explorées antérieurement (le texte complet du discours est ici et vidéo là).

Le tabou brisé

Dans cette allocution donnée après la mort d'un délinquant à Grenoble qui avait tiré sur les forces de l'ordre à la suite d’un braquage, le président lie volontairement banlieue, immigration et insécurité. «Les événements que Grenoble vient de connaître et leur gravité imposent de notre part une réponse ferme, mais c'est peut-être une opportunité de sortir de la pensée unique sur la politique de la ville, sur la politique de l'immigration et sur la politique de la sécurité», déclare Nicolas Sarkozy, dérivant du fait divers grenoblois à l'échec de la politique d'intégration, puis à l'expulsion de campements illicites de Roms.

Le tabou est brisé. Immigration = Insécurité. En une phrase, l'Elysée et l'UMP viennent de reprendre à leur compte le slogan originel et quasi génétique du Front national depuis sa fondation en 1972. Dans son livre-programme Pour un avenir français, le FN écrit d'ailleurs noir sur blanc que «le lien entre immigration et insécurité est (...) évident».

Jusqu'alors, la droite républicaine avait toujours été prudente dans la manipulation de ces concepts populistes. En juin 1991, Jacques Chirac, alors patron du RPR et maire de Paris, avait bien prononcé, poussé par l'aile dure gaulliste, son fameux « discours d'Orléans » dans lequel il dissertait sur «le bruit et l'odeur» des immigrés. Mais l'effet dans l'opinion avait été si désastreux pour le futur chef de l'Etat, qu'il s'était bien gardé de récidiver.

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Durant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy lui-même avait vanté dans son discours à la jeunesse du Zénith du 18 mars 2007, «une France où personne ne soit jugé sur la couleur de sa peau ou sur sa religion ou sur l'adresse de son quartier, mais sur la nature de son caractère».

A Grenoble cet été, Nicolas Sarkozy a donc renié ce «rêve» en lançant sans ambages les grands thèmes de sa politique sécuritaire. Par la suite, ses ministres Brice Hortefeux et Eric Besson n'ont fait que détailler la pensée élyséenne, calquant eux aussi leurs idées sur celle de l'extrême droite. Comparatif.

La preuve par les statistiques

Lors d'une conférence de presse le 30 août, le ministre de l'Intérieur justifie les expulsions de Roms en révélant l'existence de statistiques par nationalité, issues de fichiers de police, jusqu'ici inédites. Il affirme que les actes de délinquance perpétrés par des Roumains à Paris ont augmenté de 259% en dix-huit mois. «Aujourd'hui, à Paris, la réalité est que près d'un auteur de vol sur cinq est un Roumain» et «un vol commis par un mineur sur quatre l'est par un mineur roumain», indique le ministre. Brice Hortefeux va même au-delà de la communauté rom, expliquant qu’«il ne s'agit, en aucun cas, de stigmatiser telle ou telle population –bien d'autres étrangers sont auteurs de crimes et délits».

La démonstration par les statistiques est une des méthodes du FN qui, dans son programme, affirme que «les statistiques établissent clairement» le lien entre immigration et délinquance. «On constate que, proportionnellement, les étrangers commettent plus de crimes et de délits que les Français: un délit sur cinq», ajoute le parti d'extrême droite, s'exonérant de la tradition républicaine qui se refuse à communautariser les statistiques.

Les aides sociales et les étrangers

De son côté, Eric Besson annonce le même jour trois projets de loi qui doivent renforcer celui sur la sécurité intérieure examiné à l'Assemblée nationale le 27 septembre. Le ministre de l'Identité nationale et de l'Immigration entend étendre les possibilités d'expulsion en cas de «menace à l'ordre public à l'occasion d'actes répétés de vols ou de mendicité agressive». Il prévoit également de «sanctionner ceux qui abusent du droit au court séjour (trois mois maximum - NDLR) afin de contourner les règles plus strictes du long séjour». Un deuxième amendement doit enfin permettre «la reconduite dans leurs pays d'origine des personnes qui représentent une charge déraisonnable pour notre système d'assistance sociale». Cet été, le député UMP du Vaucluse, Thierry Mariani, sarkozyste fervent, avait également demandé de durcir les conditions d’accès à l’Aide médicale d’Etat, gratuite pour tout étranger résidant en France depuis plus de 3 mois sans titre de séjour, estimant qu'il faut «recadrer l'AME pour éviter les abus».  

Dans son programme, le FN considère que «les prestations sociales que les ressortissants étrangers» perçoivent, représentent une «menace pour la prospérité française», ajoutant que «ce ne sont pas les ressortissants immigrés “rentables” qui arrivent dans notre pays». Le parti d'extrême droite défend également le versement des allocations familiales aux seules «familles françaises» et l'interdiction de délivrer les «aides sociales» aux «clandestins».

La déchéance de nationalité

Dans son discours de Grenoble, Nicolas Sarkozy a relancé le débat sur les conditions de déchéance de la nationalité, uniquement possible actuellement en cas de condamnation pour «terrorisme» ou «atteinte à la sûreté de l'Etat». Le président, qui comme ministre de l'Intérieur avait abrogé la «double peine» en 2002, considère désormais que «la nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique. La nationalité française se mérite et il faut pouvoir s'en montrer digne».

Dans la foulée, Brice Hortefeux surenchérit en proposant d'étendre le dispositif aux «délits de polygamie, escroquerie, abus de faiblesse». Une idée nourrie par l'affaire nantaise Liès Hebbadj. Du sur-mesure pour les ressortissants bi-nationaux ou «fraîchement naturalisés», précise le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant. Le 3 août 2010, Bruno Gollnisch, vice-président du FN, avait le premier dénoncé «les assassins, fraîchement naturalisés».

La thématique de la déchéance est une autre constante du FN. Selon le parti lepéniste, doit être déchue de la nationalité française «toute personne naturalisée» qui a commis «des crimes tels que, notamment, un assassinat, un acte terroriste, une prise d’otages, un rapt d’enfant, un viol, le trafic de drogue». Un éventail plus large que celui ouvert par les ministres UMP. Le FN reste néanmoins en pointe sur le versant ultra-sécuritaire, en réclamant toujours le «établissement de la peine de mort pour les crimes les plus graves» (meurtres d'enfants, de personnes âgées, viols...). Pour l'instant, personne à l'UMP n'a pris le risque d'aller sur ce terrain miné. Jusqu'à quand?

Bastien Bonnefous

Photo: Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux lors du discours de Grenoble, le 30 juillet 2010. Philippe Wojazer/REUTERS

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