France

L'Eglise fidèle à ses engagements

Henri Tincq, mis à jour le 04.09.2010 à 8 h 26

S’il est un domaine où l’engagement de l’Eglise a été précoce, constant, discret et non-violent, c’est celui de la défense des étrangers en situation irrégulière.

Communauté des gens du voyage, près de Nantes, août 2010. REUTERS/Stephane Mahe.

Dans un camp illégal de la communauté des gens du voyage, près de Nantes, août 2010. REUTERS/Stephane Mahe

Il faut avoir la mémoire défaillante ou être atteint d’une étrange cécité pour s’étonner de la dénonciation par l’Eglise catholique de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy. On entend certains bons apôtres faire la leçon à l’Eglise, lui rappeler que la France est une République laïque et qu’au nom de la «séparation», elle doit «s’occuper de ses oignons», comme disait déjà l’amiral de Joybert, au début des années 70, en s’adressant aux évêques qui critiquaient la force de frappe nucléaire. La laïcité n’a jamais signifié la privation de parole pour l’Eglise. Bien au contraire, la «laïcité positive», à laquelle s’est souvent référé Nicolas Sarkozy lui-même, suppose un droit constant d’intervention publique pour les religions, compatible avec leur statut et leur mission.

La médiatisation actuelle de la parole du pape et des évêques au sujet des Roms ne surprendra que ceux qui ignorent ou méprisent généralement les prises de positions de l’Eglise. Ou les réduisent à une défense crispée et réactionnaire de valeurs morales liées au sexe. Rien n’est plus intellectuellement malhonnête que de faire semblant d’ignorer que le champ de ses interventions ne se limite pas à la pilule ou au préservatif et que, dans le domaine social, son message, porté par les Evangiles ou l’enseignement des papes, n’a cessé de s’élargir.

Secourir les plus démunis

L’historien René Rémond faisait d’ailleurs observer que l’opinion tolère mieux les prescriptions de l’Eglise dans le champ de la morale collective - justice sociale, droits de l’homme, paix et solidarité - que dans celui de la morale personnelle et sexuelle.

Faut-il donc s’étonner de la parole de l’Eglise sur les Roms et les gens du voyage? Lui trouver une manière de faire diversion par rapport à ses propres difficultés? Non, son discours est clair et traditionnel: on n’a pas le droit de brutaliser les plus faibles. Et les Roms, depuis toujours, font partie de ces catégories soumises à la précarité. Ce n’est pas seulement parce que beaucoup d’entre eux sont chrétiens que l’Eglise est attentive à leur sort. C’est parce qu’ils sont les plus démunis face à la fatalité qu’ils doivent être secourus.

S’il est un domaine où l’engagement de l’Eglise a été précoce, constant, discret et non-violent, c’est bien celui de la défense des étrangers en situation irrégulière. Sur ce sujet, elle mobilise ses discours et ses écrits, ses équipes de terrain, ses associations. L’accueil est un impératif dicté par la foi. L’Eglise a pour tâche d’exprimer sa fidélité et son affection aux hommes et aux femmes immigrés, d’expliquer pourquoi ces gens quittent leur pays, de mettre en garde contre toute caricature qui tend à faire de l’étranger un menteur, un fraudeur, un voleur et contre toute logique d’exclusion.

Un discours rejeté par l'extrême droite et les intégristes

Cela passe par la bataille politique comme celle à laquelle on assiste aujourd’hui. Comment ne pas faire mémoire de deux évêques aujourd’hui décédés comme Jean-Marie Lustiger (Paris) et Albert Decourtray (Lyon) qui ne craignaient jamais de dénoncer le Front national, ses thèses «néo-païennes», son discours de haine? « Nous en avons assez de voir grandir la haine contre les immigrés. Assez des idéologies qui la justifient et d’un parti dont les thèses sont incompatibles avec l’enseignement de l’Eglise»: c’est du haut de la chaire de sa cathédrale de Lyon, en 1983, en pleine ascension du Front national, que le cardinal Albert Decourtray avait prononcé ces paroles. Il l’avait payé cher. Son nom fut traîné dans la boue par l’extrême droite et les intégristes catholiques. La presse de Jean-Marie Le Pen l’habillait en djellabah. Il recevait des crachats dans son courrier et les murs de sa résidence à Fourvière furent recouverts de l’inscription: «Islam, maître du monde».

Avec les ministres de l’intérieur, les affrontements furent célèbres. Bien avant celui qui oppose aujourd’hui Brice Hortefeux au cardinal André Vingt-Trois, président des évêques de France, Charles Pasqua, en mai 1993, avait ferraillé avec l’épiscopat. «On n’est pas en Arabie saoudite !», avait-il répliqué aux évêques critiques déjà de sa politique d’immigration. Ce qui se traduisait par ceci: le gouvernement ne supportera pas que les clercs dictent la loi à un pays qui est une République laïque, et non un repaire d’ayatollahs.

Un peu plus tard, le même Charles Pasqua renvoyait dans leurs sacristies les curés catholiques et les pasteurs protestants, également unis dans la dénonciation de ses lois: ils feraient mieux de «remplir leurs églises et d’aller évangéliser les banlieues difficiles, plutôt que de laisser les imams y prêcher l’intégrisme». Après l’occupation de l’église Saint-André de Bobigny, en 1998, le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement s’en était pris aussi à l’évêque de Saint-Denis, soupçonné de faire le jeu du Front national: «Si un jour, il y a en France un gouvernement hégémonisé par l’extrême droite, l’évêque de Saint-Denis en rendra compte au Jugement dernier!».

L'église refuge en Italie comme en France

 De telles passes d’armes sont monnaie courante en Italie où la puissante conférence épiscopale dénonce régulièrement le racisme d’un parti extrémiste comme la Ligue du Nord, qui a inscrit à son programme le rejet de l’immigré. Elle s’inspire d’un pape champion des droits de l’homme comme Jean Paul II (mort en 2005) qui a fortement contribué à cet éveil du souci de l’étranger dans les rangs catholiques. «Comment les chrétiens pourraient-ils prétendre accueillir le Christ s’ils ferment leur porte à l’étranger qui se présente à eux?», demandait-il en l’an 2000. Tous les membres de l’Eglise sont appelés «à vivre mieux que d’autres groupes sociaux cette dynamique de l’unité fraternelle et du respect des différences»

De telles références sont reprises, élargies, illustrées dans une multitude de documents et lettres d’évêques qui, comme en France et en Italie, en dépit même des réticences de leurs propres fidèles, sont aux premiers rangs des luttes pour la défense des immigrés, y compris au sein de leurs propres églises occupées. Car l’Eglise est devenue l’ultime refuge de familles étrangères placées, comme les Roms aujourd’hui ou les sans-papiers d’hier, dans des situations désespérées. Des familles qui n’ont d’autre crainte que la reconduction à la frontière et d’autre recours que la force symbolique d’un lieu de culte ou l’écoute d’associations caritatives, plus disponibles et moins embarrassées que bien des élus ou des hommes politiques, de droite comme de gauche.

Que l’Église catholique se doive d’intervenir sur ces sujets, c’est dans la logique de sa mission de gardienne des valeurs évangéliques. Surprise de la soudaine médiatisation de ses prises de position contre les expulsions de Roms et des oppositions soulevées - y compris dans ses rangs, elle n’entend pas renoncer à parler. Elle s’opposera aux décrets de la loi Besson jugés «trop durs» au sujet de la déchéance de la nationalité (Mgr Claude Schockert, chargé des migrants à la conférence des évêques, interviewé dans Le Parisien du 31 août, payant). Et, dans son tête-à-tête avec Brice Hortefeux, l’archevêque de Paris vient de rappeler que les positions de l’Eglise sur les Roms ne sont pas dictées par un soudain plan de lutte anti-Sarkozy, mais sont conformes à un engagement constant de l’Eglise en faveur de l’accueil des migrants et de la dignité humaine.

Henri Tincq

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Journaliste
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