France

Brice Hortefeux franchit encore une ligne

Thomas Legrand, mis à jour le 02.09.2010 à 10 h 16

Quand, au-delà d’utiliser les mots du FN pour «recycler» ses électeurs, on transige avec les principes républicains, on n’est plus dans le recyclage mais dans la validation du FN.

Pierre Lellouche, Brice Hortefeux et Eric Besson, le 30 août 2010. REUTERS

Pierre Lellouche, Brice Hortefeux et Eric Besson, le 30 août 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Le 30 août, le ministre de l’Intérieur a donné les chiffres de la délinquance en précisant le nombre de délinquants roumains. C’est la première fois qu’un ministre de l’Intérieur donne ce genre de chiffres. Brice Hortefeux a dit: les actes de délinquance perpétrés par des Roumains à Paris ont augmenté de 259% en dix-huit mois. Il nous dit «Roumain» parce qu’il n’a pas le droit de dire «Roms», puisque la France ne reconnaît pas les races et se refuse à faire des statistiques ethniques. Bref, tant pis pour les détails, tant pis si tous les Roms ne sont pas Roumains et si tous les Roumains ne sont pas Roms, chacun comprendra…

Cette affirmation inattaquable sur le plan juridique n’en est pas moins une hérésie républicaine dans l’esprit, une atteinte à l’individualisme positif qui est notre tradition. C’est un début de reconnaissance de responsabilité collective, bref une manipulation douteuse, vaguement raciste à visées politiciennes évidentes. Brice Hortefeux n’oserait jamais –et heureusement– convoquer une conférence de presse pour dire: «La délinquance marocaine ou la délinquance algérienne ou suisse est de tant de % en France.» Cette première du 30 août est un tabou brisé. C’est justement ce qui était recherché. Quand, par populisme, on brise un tabou, on dit généralement que l’on combat le politiquement correct, que l’on ne se laisse pas avoir par les bien-pensants, la presse parisienne, la «gauche milliardaire». Cette manœuvre, aussi voyante que le nez au milieu de la figure d’un certain conseiller «opinion» de l’Elysée est, d’une certaine façon, le signe d’une extrême nervosité au sommet de l’Etat.

Cette manœuvre a déjà des effets sur l'opinion. Après un été de surenchère sécuritaire, le baromètre de popularité du Figaro-Magazine nous dit que le président gagne 4 points de popularité ce mois-ci. Et lorsque l’on regarde dans le détail, Nicolas Sarkozy gagne des points, effectivement dans l’électorat populaire –à gauche comme à droite– mais l’écart se creuse entre les tranches d’âges: il fait un bond de six points chez les retraités et en perd cinq chez les jeunes. Les électeurs lepénistes bougent moins que la moyenne (+3 points). Rien ne dit que la satisfaction de l’électeur FN l’incite à voter, le jour venu, pour Nicolas Sarkozy. Cette tactique peut aussi aboutir à renforcer l’idée selon laquelle Marine Le Pen a raison. L’un des arguments des stratèges de Nicolas Sarkozy lorsqu’il multipliait, avant 2007, les déclarations sécuritaires sans trop de précautions oratoires, était de dire qu’il fallait bien tenter de réintégrer les électeurs du FN dans le giron des partis républicains. Au moins de tenter d’endiguer la désespérance grandissante de l’électorat populaire. Et c’est vrai que la prise en compte des questions de sécurité et le souci affirmé de maîtriser l’immigration peut (c’est du funambulisme) s’exprimer sans verser dans la démagogie populiste.

Mais dès lors qu’au-delà d’utiliser les mots du Front national pour opérer un salutaire recyclage de ses électeurs, on transige avec les principes républicains, on n’est plus dans le recyclage mais dans la validation du FN. En ébauchant une responsabilité collective, en désignant des groupes, en chiffrant leurs attitudes, Brice Hortefeux franchit une ligne symbolique qui peut rapporter des points de popularité, mais aussi consolider parallèlement l’ancrage électoral du Front national et dégoûter définitivement l’électorat modéré. Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux prennent la responsabilité de faire ce qu’Alain Minc (meilleur commentateur que conseiller du prince) appelle joliment «un pari faustien».

Thomas Legrand

Photo: Pierre Lellouche, Brice Hortefeux et Eric Besson, le 30 août 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes 

Thomas Legrand
Thomas Legrand (156 articles)
UMProumainsRomsracismepopularité
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte