Culture

Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010

Vincent Glad, mis à jour le 08.11.2010 à 14 h 51

Pour la quatrième fois consécutive, le Houellebecq nouveau avait le niveau d'un Goncourt et, pour la première fois, il l'a eu.

capture d'écran viamichelin.com

capture d'écran viamichelin.com

Mise à jour 8 novembre 2010: La Carte et le Territoire, de Michel Houellebecq, a obtenu le prix Goncourt 2010, au premier tour du scrutin. Il a été notamment préféré à Apocalypse bébé de Virginie Despentes, qui, elle, est lauréate du prix Renaudot.

Michel Houellebecq s'est exprimé après avoir reçu le prix, au micro des journalistes présents:

«Je suis très content... Je pense que finalement c'était peut-être nécessaire dans ma vie... mais en tout cas, c'est une très bonne chose.
Il se peut que dans tous les gens qui vont découvrir mes livres grâce à ce prix...  j'espère que je les décevrai pas, qu'ils seront contents, que ça les incitera à lire.
C'est souvent j'imagine des gens qui lisent au départ peu qui achètent le Goncourt. (...)
[Ce livre, la Carte et le Territoire], c'est une bonne entrée parce qu'il n'y a pas de sujets trop compliqués comme les parties scientifiques des Particules étaient probablement difficiles à lire, malgré les efforts que j'ai fait donc non, c'est pas mal.
Je ne pense pas que c'est moi qui ai changé vraiment, mais disons que les thèmes sont moins violents.» 

Nous republions la critique du Houellebecq parue en septembre.

***

«A quoi comparer Dieu? D’abord évidemment à la chatte des femmes», écrivait Houellebecq dans Plateforme. Après s'être adonné dans ses ouvrages précédents à quelques cultes païens pour tromper la misère sexuelle (les communautés new age, le tourisme sexuel, le raëlisme), Michel Houellebecq s'est résigné dans son cinquième roman, La carte et le territoire, à vivre en dehors du monde et de la sexualité. Dans une société des années 10 où a globalement disparu toute forme de relation d'interdépendance entre individus, Jean-Pierre Pernaut représente le dernier prophète, accomplissant «une tâche messianique consistant à guider le téléspectateur, terrorisé et stressé, vers les régions idylliques d'une campagne préservée, où l'homme vivait en harmonie avec la nature, s'accordait au rythme des saisons».

De la «chatte des femmes» à Jean-Pierre Pernaut, Michel Houellebecq a forcément un peu vieilli. Il a passé la cinquantaine et l'écrivain générationnel qu'il était n'est plus qu'un vieillard en devenir. Quand la conscience de la mort se fait de plus en plus sensible et que le bilan de la vie personnelle s'avère modeste, pour ne pas pas dire désastreux, reste la fierté du travail accompli. La carte et le territoire se veut ainsi un roman sur l'artisanat, tout à la fois réflexion épistémologique sur le travail de l'artiste Michel Houellebecq et méditation sur le retour en grâce d'une France rurale. Le livre paraît cette fois bâti pour le Goncourt avec son cynisme drolatique, sa profondeur de vues, sa structure à la fois fluide et complexe et un degré de provocation bien inférieur à d'habitude (les Arabes et les femmes sont cette fois épargnés). C'est en quelque sorte l'album de la maturité, comme on a pu l'écrire pour Lorie.

(Les particules élementaires, Plateforme et La possibilité d'une île étaient, il est vrai, également faits pour le Goncourt, cette observation relève de la pure coutume journalistique)

L'introduction en bourse de l'action Beate Uhse

Le personnage principal du roman, Jed Martin, est un artiste qui devient célèbre en prenant en photo des agrandissements de cartes Michelin, adoptant ainsi «le point de vue de Dieu». «La carte est plus intéressante que le territoire», proclame le titre de l'exposition, manière de hausser le niveau en abordant la question de la représentation du réél. Houellebecq rend ici hommage au Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, dont la lecture, jeune, l'a bouleversé comme il l'a expliqué dans un texte publié en février sur Médiapart. 

Tournant le dos à la photographie, Jed Martin se lance ensuite dans une ambitieuse série picturale «Les métiers» qui fera de lui un des plus grands artistes contemporains. L'intitulé des tableaux emprunte autant à Jean-Pierre Pernaut qu'à l'art de la titraille dans Les Echos: «Ferdinand Desroches, boucher chevalin», «Claude Vorilhon, gérant de bar-tabac», «Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant de l’avenir de l’informatique», «Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l'art», «L'introduction en bourse de l'action Beate Uhse». La description des tableaux laisse peu de place au doute: tout est pompeux comme de la propagande maoïste.

Houellebecq-personnage

En glorifiant cet art pompier faisant de l'artisanat et de l'art industriel un horizon esthétique indépassable, Houellebecq arrive au bout de sa logique d'un monde marqué par «un effacement progressif des relations humaines» où le seul lyrisme pourrait se trouver dans les rayons d'un Monoprix. Ses différentes tentatives romanesques pour décrire un sentiment humain sont toujours restées au niveau du tome 2 des Magnifiques métiers de l'artisanat de Jean-Pierre Pernaut, ouvrage cité dans La carte et le territoire.

Dans Plateforme, l'amour est présent à travers le personnage de Valérie, mais il n'est jamais défini que par sa technique, la fellation au petit matin représentant le degré suprême de la civilisation. «Valérie, femme aimante» aurait pu s'appeler le tableau érotique de Jed Martin. Dans La carte et le territoire où des valeurs telles que l'amour et la famille sont jugées annexes, seule la question de la mort reste un véritable enjeu. Mais là encore Houellebecq en fait un art manufacturier, réduisant la problématique à un bâtiment de la banlieue de Zürich, où l'euthanasie connaît un franc succès commercial —en tout cas plus que le Babylon FKK Relax-Oase, la maison close située dans la même ruelle. 

Le dernier tableau de Jed Martin aurait ainsi pu s'appeler «Alexander von Bergen, croque-mort» mais il optera pour «Michel Houellebecq, écrivain». Pour complexifier encore la lecture de ce roman foisonnant, Houellebecq-écrivain —qui s'incarne comme toujours dans ses personnages– rajoute un niveau d'autofiction supplémentaire en créant un Houellebecq-personnage auquel Jed Martin va rendre visite à plusieurs reprises. Qui ressemble le plus au vrai Houellebecq? On se perd dans l'autofiction dans l'autofiction comme on se perd dans le rêve dans le rêve d'Inception.

L'artiste, ce looser

Houellebecq-personnage mène une vie quasi monacale en Irlande, préférant l'hiver à l'été. «La nuit tombe à quatre heures. Alors je peux me mettre en pyjama, prendre mes somnifères et aller au lit avec une bouteille de vin et un livre». De tous les personnages qui ont traversé l'oeuvre houellebecquienne, celui-là est probablement le plus sinistre, ce qui n'est pas une mince performance. Ce naturalisme un peu exagéré rend Jed Martin plus fidèle à Houellebecq que ne l'est son clone fictionnel. La morale autobiographique du livre semble contenue dans ce passage de son analyse de Schopenhauer qui rappelle Jed Martin:  

«Le point originel, le point générateur de toute création [...] consiste dans une disposition innée —et, par là même, non enseignable– à la contemplation passive et comme abrutie du monde. L'artiste est toujours quelqu'un qui pourrait aussi bien ne rien faire, se satisfaire de l'immersion dans le monde, et d'une vague rêverie associée. [...] L'individu ambitieux, actif et plein d'entregent, qui a l'ambition de faire carrière dans l'art, n'y parvien­dra en général jamais ; la palme reviendra à des minables presque amor­phes que tout semblait au départ désigner au statut de loosers.»

On trouve également un moment de grâce autofictionnelle dans La carte et le territoire, mais il intervient ironiquement dans la description du chien Michou que la nature a rendu impuissant:  

«Ce pauvre chien non seulement n'aurait pas de descendance mais ne connaîtrait aucune pulsion, ni aucune satisfaction sexuelle. Il serait un chien diminué, incapable de transmettre la vie, coupé de l'appel élémentaire de la race, limité dans le temps —de manière définitive»

 Julien Lepers dans la postérité

Comme d'habitude, Michel Houellebecq prend comme toile de fond une réalité totalement prosaïque (Patrick Le Lay, la parka Camel Legend, Julien Lepers) que la postérité aura bien du mal à appréhender. Pierre Assouline s'en énerve sur son blog:

«Le comique de situation dans lequel les fait évoluer l’auteur n’est compréhensible que par rapport à leur personnalité et leur rôle dans la société d’aujourd’hui. En 2020, un lecteur de 20 ans se demandera comment de si médiocres ”héros” ont pu passionner les Français».

C'est oublier que c'est l'essence de la fiction houellebecquienne, la chronique d'un monde où la littérature la plus usuelle est celle d'un paquet de céréales. Sur cette échelle de valeur, Jean-Pierre Foucault —avec son «humanité» et sa «rondeur matoise»– mérite amplement l'hommage qui lui est rendu. Les lecteurs de demain (et les étrangers) auront bien assez des notes de bas de pages pour qu'on boude aujourd'hui notre plaisir.

Jean-Pierre Pernaut gay

Les pages consacrées à Jean-Pierre Pernaut —qui font déjà le buzz sur Internet en vertu de leur caractère bien lol– relèvent d'un tout autre procédé. Houellebecq en tire une des thèses principales du livre: alors que les crises économiques continueront de se succèder à rythme soutenu dans les 30 prochaines années, la France résistera aux tourmentes en capitalisant sur son art de vivre, devenant pour l'essentiel un pays agricole et touristique. Le tournant s'amorcera au début des années 10 avec le succès des émissions culinaires et surtout le coming out de Jean-Pierre Pernaut, rendant définitivement tendance le retour au terroir.

Houellebecq fait un parallèle entre Pernaut et le Mitterrand de 1981 et son slogan «La force tranquille»: «[Jed Martin] revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages. Il avait 13 ans à l'époque et c'était la première fois de sa vie qu'il prêtait attention à un slogan politique». On pourrait aussi relever malicieusement que l'hymne de la campagne de Jospin en 95 était «Il changeait la vie» de Jean-Jacques Goldman, une chanson dont les paroles rappellent étonnamment la série des Métiers de Jed Martin: «C'était un cordonnier, sans rien d'particulier», «C'était un professeur, un simple professeur». Encore une fois Michel Houellebecq brouille le clivage gauche-droite en séduisant un public progressiste avec ses idées a priori réacs.

Le délire autour de Jean-Pierre Pernaut est aussi divertissant que celui sur Raël dans La possibilité d'une île. Mais sans doute laisse-t-il ce livre un cran en-dessous de ses trois premiers romans (Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme). Houellebecq a t-il encore assez d'acuité pour saisir la société des années 10 aussi bien qu'il avait saisi celle des années 90 et 2000? Plateforme se terminait sur de violentes diatribes anti-musulmanes après que Valérie a été tuée par un attentat en Thaïlande. Quelques semaines après la parution du livre, le World Trade Center s'effondrait et 9 ans après, on polémique encore sur l'installation d'une mosquée à Ground Zero. Cette fois-ci, il est à craindre pour Houellebecq que Jean-Pierre Pernaut soit bien hétérosexuel.

Vincent Glad

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Journaliste
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