France

Poker et roulette russe au programme des jeunes profs

Titiou Lecoq, mis à jour le 02.09.2010 à 9 h 26

Fifi, Riri et Loulou sont trois jeunes enseignants; trois cas particuliers qui illustrent le malaise grandissant de la profession.

A Vincennes en 2008. REUTERS/Charles Platiau

A Vincennes en 2008. REUTERS/Charles Platiau

Cette rentrée scolaire est annoncée comme l’Armageddon, l’apocalypse qui emportera sur son passage tout notre système éducatif. Suppressions de postes, réforme des programmes du lycée, les difficultés sont chaque année les mêmes ou presque. Les syndicats parlent toutefois d’une rentrée exceptionnelle – en termes de problèmes. Les suppressions vont créer des situations ingérables (depuis 2007, 49.400 postes d’enseignements ont disparu, et ce, sans compter les manques en assistants d’éducation — aka pions, infirmières, documentalistes etc. alors que 17.000 élèves en plus seraient attendus au collège cette année. 

Mais à cette litanie s’est ajoutée la réforme de la formation des enseignants, inextricablement compliquée par des dysfonctionnements de la grosse machine Education nationale. J’ai choisi trois cas problématiques de jeunes profs, vacataires et contractuels —une partie de ceux qui vont enseigner à plus de 5 millions de collégiens et lycéens— même si un seul est directement concerné par la réforme, pour démêler des situations ubuesques que même le ministère a du mal à appréhender. L’Education nationale estime en effet à plusieurs milliers le nombre de professeurs engagés chaque année, mais ne sait pas précisément combien ces trois cas emblématiques représentent d’enseignants à qui on demandera bientôt un niveau de bac +5 (à la place d’une licence à l’heure actuelle) pour travailler dans des conditions toujours aussi précaires.

Fifi, mi-mi

Si vous êtes Fifi, vous avez réussi le concours l’an passé selon l’ancienne formule, mais cette année vous aurez une formation nouvelle formule. La réforme de la formation des enseignants laisse plus de place au volet pédagogique. Auparavant, on privilégiait les connaissances pures, on pensait qu’un bon élève faisait mathématiquement un bon prof. On formait donc des étudiants et non des enseignants. Après avoir réussi son Capes de lettres, Fifi était capable de traduire avec aisance Pline le Jeune mais n’avait jamais rencontré un élève. Désormais, en préparant le concours, les futurs profs font des stages dans des classes, sont formés à l’enseignement et l’année suivante ils sont censés être à peu près opérationnels. Le problème de cette rentrée, c’est que Fifi a beaucoup fréquenté Pline le Jeune l’année dernière, mais maîtrise mal le concept de «classe».

Cette année, selon l’ancien système, aurait donc dû être son année de formation à l’enseignement. Mais, réforme oblige, Fifi se retrouve directement en charge de classes. Heureusement, le ministère a fini par se rendre compte de cette absurdité. Résultat: Fifi a son affectation, mais ne fera pas la rentrée en tant que prof. A partir de cette semaine, elle sera simplement observatrice, une formation de trois semaines à la fin de laquelle elle récupérera ses élèves. Oui mais en attendant, qui va se charger de ses classes? Et bien, des profs de l’établissement ou des remplaçants.

Ces élèves-là, petits veinards, changeront donc de profs trois semaines après la rentrée. Pour le reste de l’année, théoriquement, les textes prévoient que Fifi aura un tuteur, un de ses collègues, pour l’épauler. Sauf que pour marquer leur désaccord avec la réforme, nombre de profs ont refusé de jouer le jeu. Evidemment, au final, ils aideront leurs jeunes collègues mais officieusement, donc sans la prime qui va avec. Ou comment, au final, un mouvement social fait faire des économies.

Riri, Kafka

Vous avez fini votre stage de formation l’année dernière, vous êtes enfin un professeur à temps complet.

Votre préoccupation principale, ce n’est pas la réforme, c’est votre affectation. L’affectation, c’est à peu près aussi simple qu’une partie de kamoulox qui se joue en deux manches: interacadémique et intracadémique. Attention, on se concentre.

En sortant de l’IUFM, vous possédez deux lots de 21 et 50 points. Les 21 points, vous les misez cette année alors que les 50 points vous avez trois ans pour les utiliser. (Ne me demandez pas pourquoi.) La partie commence.

Interacadémique. Riri habite Paris. Il sait donc que dans cette manche, il peut tomber sur Paris intra-muros, Versailles ou Créteil. Et là, chaque stratégie révèle une philosophie de la vie. Plusieurs profs, pour éviter de tomber en Seine-Saint-Denis (Créteil), ont fait le calcul suivant: si je mise tous mes points sur Paris et que je ne l’ai pas, je vais me retrouver à Créteil. Donc je vais parier sur Versailles par sécurité.

Riri, plus aguerri au poker, s’est dit: «Tout le monde va demander Versailles en pensant qu’il est impossible d’avoir Paris, donc ça me laisse une chance pour la capitale. Je tente.» Et  ça marche, Riri a eu Paris. Il sort donc vainqueur de la première manche.

Intracadémique. Toujours 21 et 50 points à remiser. Riri se renseigne, il veut le lycée pro dans lequel il était surveillant les années passées et où un poste est vacant. Il en parle à la proviseure qui lui dit que c’est jouable. Il mise donc d’un coup ses 71 points sur cet établissement.

Sauf que c’est un coup de bluff, puisque si un autre prof avec plus de points mise aussi dessus, c’est lui qui remporte le lot et qu’aucun des joueurs, évidemment, ne connaît la main des autres. C’est ce qui est arrivé à Riri. Il a perdu. Et comme il avait misé tous ses points sur son premier choix, il s’est retrouvé avec rien.

Dans ce système, rien s’appelle «TZR», à savoir prof remplaçant. Et ce pour un nombre d’année indéterminées, puisqu’il faut de nouveau cumuler des points pour pouvoir rejouer. (Dans la vie des profs, un mariage = 150 points, un enfant = 50 points.) Pour le moment, Riri ne sait toujours pas dans quel établissement il va bosser, ni quelle classe il aura –mais il y a des chances pour que, pendant trois semaines, il remplace Fifi. Il ne peut donc pas préparer ses cours et il ne fera pas non plus la pré-rentrée avec ses collègues ce qui, pour une première année d’enseignement, est un peu embêtant. Elève, je pensais naïvement que les profs remplaçants soit avaient choisi d’être remplaçant pour des raisons obscures, soit étaient des mauvais profs qui avaient eu le concours de justesse et qu’on mettait là. En fait non, ce sont juste des profs qui jouent mal au poker.

Loulou, lumpen

Loulou n’a pas d’affectation, mais ça ne l’étonne pas, c’est pareil tous les ans. De toutes façons, Loulou ne sera pas payé avant le mois de novembre, comme d’habitude. Loulou a fait 11 établissements en 9 ans. Loulou est contractuel. C’est-à-dire qu’il passe après les TZR. Là où ça se complique, c’est que les modalités d’affectation changent en fonction des académies. Dans sa galère, Loulou est quand même content, parce que le contractuel a un contrat avec des dates fixes (qui incluent donc les vacances scolaires).

Evidemment, le problème c’est que, même après des années d’enseignements, son salaire est aligné sur celui d’un enseignant de première année. Si on ne lui donne que la moitié des heures, il touche la moitié des sous. Mais Loulou a connu  pire, Loulou a été en-dessous de ça, très loin dans les bas-fonds de l’enseignement, Loulou a été vacataire. Le vacataire n’est rien, le vacataire n’a rien. Une vacation n’est pas un contrat de travail, elle n’est donc pas soumise au code du travail. C’est d’ailleurs pour cela que ce régime n’existe pas dans le secteur privé. Le vacataire est limité en nombre d’heures (environ 200), souvent il fait 6h par semaine, et pour ne pas dépasser ces 200 heures, il quitte ses élèves trois semaines avant la fin officielle de l’année scolaire.

Le vacataire n’est pas payé pendant les vacances, le vacataire n’a pas le droit à un congé maladie, ni à un congé maternité, ni à des allocations chômage. Bref, le vacataire ne coûte pas cher, ce qui peut expliquer une absurdité: dans un établissement avec 12h à donner à un prof, qui irait très bien pour un contractuel, le rectorat préférera diviser en deux et prendre deux vacataires.

Aux vacataires et contractuels, on propose n’importe quoi. Sur le forum qu’ils ont créés pour s’entraider, on trouve des messages comme: «Le rectorat m'a rappelé et a proposé autre chose... sur trois établissements ce qui me ferait 750 km/semaine pour 11heures....j'hésite...» Réponse des autres: réfléchis bien, tout ton salaire y passera. (Il n’y a évidemment pas d’indemnité kilométrique.) Mais comme tout bon précaire, le vacataire a peur. S’il refuse un poste, il risque d’être blacklisté. «L'an dernier j'avais 630 kms pour 9h. Il faut aimer son boulot et être super motivée. Mais j'ai accepté de peur d'être ensuite mise aux oubliettes!»

***

Ces cas montrent que les dysfonctionnements à l’Education nationale ne datent pas de la réforme. Les suppressions massives de postes, la précarisation de certains enseignants, les absurdités administratives forment autant de carences qui vont en s’aggravant chaque année. Les deux réformes, formation des profs et réforme des programmes du lycée, risquent surtout de cristalliser un malaise qu’on évoque à chaque rentrée.

Titiou Lecoq

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