La «rigueur-juste», la rigueur «de gauche»

Free Angel Tears / Pink Sherbet Photography via Flickr

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Les responsables socialistes promettent, en off, du «sang et des larmes». Sans nous dire vraiment quelles économies pourraient nous faire pleurer.

Au PS, c’est la mode du «sang et des larmes»… L’idée d’une victoire possible en 2012 rend la gauche euphorique et perplexe à la fois. Quand les micros sont fermés, les responsables socialistes vous glissent, l’air grave: «La situation financière est terrible, on ne pourra pas tenir nos promesses.» On a envie de leur dire «Ne faites pas de promesses intenables!», mais cette remarque semblerait sans doute aussi incongrue que si on leur proposait de sauter d’un avion sans parachute. Pourtant, le ton change. Laurent Fabius, qui incarnait ces dernières années l’aile gauche du parti, peut dire: «Il n’y aura pas de redressement sans efforts et cela dans tous les domaines», c’est Jean-Louis Bianco qui parle de «sang et de larmes» dans son dernier livre et François Hollande répète à l’envi qu’il faudra faire des choix budgétaires.

A la question des économies, les socialistes répondent par une liste de priorités à ne pas toucher. Toujours la même, bien compréhensible: éducation, recherche, santé à laquelle s'ajoute aujourd'hui justice et sécurité. Mais quid des sacrifices à faire? Si vous insistez (c'est ce qu’on a fait sur France Inter avec Michel Sapin, la semaine dernière et avec Ségolène Royal mardi), vous finissez par obtenir une liste de postes budgétaires qui peuvent maigrir: nombre de fonctionnaires au ministère des Finances, rationalisation de la dépense des collectivités locales, redéfinition des aides publiques allouées aux entreprises. Ces deux dernières propositions sont toujours inchiffrables et aux conséquences imprévisibles.

Donc vous obtenez au total une dénonciation des déficits et rien de vraiment convaincant sur la façon de les résorber et surtout rien d’objectivement douloureux. Ni sang, ni larmes, comme si la posture néo-churchillienne suffisait à elle-même pour donner l’éclat du courage et le son de la responsabilité.

Mais votre critique n'est-t-elle pas la marque d'une vision libérale de la question des déficits?

Et bien non, parce que si l'on demande aux socialistes quelles sont les dépenses à supprimer, c'est parce qu'eux-mêmes considèrent les déficits comme une catastrophe. Dominique Strauss-Kahn fait le tour du monde pour le dire à la terre entière. Aucun d'eux ne prétend qu'une simple réforme fiscale suffira pour les résorber. Ça n'a rien à voir avec une vision libérale des problèmes, ça a à voir avec la cohérence d’un discours. Si vous interrogez Jean-Luc Mélenchon ou les responsables du Parti communiste, ce n'est pas la peine de leur demander quelles économies ils comptent faire, leur discours (pertinent ou pas, c'est à chacun de juger) est plus cohérent puisqu'ils considèrent, eux, que les déficits ne sont pas, en soi, un problème, que ça dépend de quels déficits on parle et que si l'on dépense pour investir ou injecter de l'argent qui servira à la consommation, la croissance repartira. Les socialistes ne tiennent pas –ne tiennent plus– ce discours, mais ils ne vont pas au bout de leur raisonnement. Pour l'instant, la réponse des strauss-kahniens est: «Il faut de la rigueur, mais il y plusieurs façons de faire de la rigueur, juste, avec nous ou pas juste, avec la droite.» Certes, mais tant que l'on ne nous dira pas ce qui doit être supprimé dans les dépenses publiques pour faire de la «rigueur-juste», l'argument aura tout d'une demande de blanc-seing. La posture churchillienne du sang et des larmes est certainement valorisante... Mais le vrai courage politique (donc le risque politique) serait de la détailler…

Thomas Legrand

 Photo: Free Angel Tears / Pink Sherbet Photography via Flickr License CC by