Monde

Le discours sans ligne directrice d’Obama sur l’Irak

Fred Kaplan, mis à jour le 02.09.2010 à 10 h 31

Après l'intervention télévisée du président américain, il reste davantage de questions que de réponses.

Barack Obama dans le Bureau ovale, le 1er septembre 2010. REUTERS/Jim Young

Barack Obama dans le Bureau ovale, le 1er septembre 2010. REUTERS/Jim Young

Le discours prononcé par le président Obama depuis le Bureau ovale mardi soir était un étrange spectacle –un discours diffusé à une heure de grande écoute qui manquait de fond, d’un thème précis et qui ne dégageait aucune perspective pour le futur.

Il a annoncé la fin des opérations militaires en Irak, conformément au calendrier. Mais il s’est montré évasif sur le futur de ce pays encore agité par la guerre.

D’un côté: «Il ne doit pas exister de doute sur le fait que le peuple irakien aura un partenaire important en la personne des Etats-Unis; notre mission militaire st terminée, mais notre implication dans le futur de l’Irak ne l’est pas.»
De l’autre: «Dans ce chapitre remarquable de l’histoire des Etats-Unis et de l’Irak, nous avons pris nos responsabilités. Il est temps à présent de tourner la page.»

D’un côté: «Grâce à ce retrait d’Irak, nous sommes à présent en mesure d’utiliser les ressources nécessaires pour repasser à l’offensive [en Afghanistan].»
De l’autre: «Alors que la guerre en Irak touche à sa fin, nous devons faire face à des défis intérieurs [emploi, déficits, indépendance énergétique et éducation] avec autant d’énergie, de détermination et de sens du bien commun que nos hommes et nos femmes en uniforme qui ont servi hors de nos frontières.»

D’un côté: «Aucun défi n’est plus essentiel pour notre sécurité que la lutte contre al Qaida.»
De l’autre:
«Notre tâche la plus urgente est de restaurer notre économie et de redonner du travail aux millions d’Américains sans emploi. Ceci doit être notre mission principale en tant que peuple et ma responsabilité principale en tant que président.»

Rien de tout cela n’est faux. Tout ce qui a été dit méritait de l’être. Mais qu’a-t-il dit au final? Sur quelle partie voulait-il vraiment mettre l’accent? En quoi ce message nécessitait-il une diffusion télévisée à destination de la nation? (Son dernier message depuis le Bureau ovale, à propos de la fuite de pétrole de BP était également tombé un peu à plat. Peut-être devrait-il accepter que ce format ne met pas ses qualités en évidence.)

Tout le monde souhaite clairement tourner la page de l’Irak et je pense que quelles que soient les éruptions qui pourraient s’y produire ces prochains mois, il faudra en effet tourner des pages pour savoir de quoi il en retourne: l’Irak n’est plus au centre la politique étrangère américaine et sera relégué de la couverture aux pages intérieures des journaux américains.

Le président Obama ne s’est pas laissé aller au triomphalisme dans son discours. Comme ses assistants l’avaient indiqué à l’avance, le «Mission Accomplie» n’était pas à l’ordre du jour.

Mais on ne peut pas nier qu’il a considérablement minimisé les possibles dangers futurs. Il a clairement mentionné que «le peuple irakien est aujourd’hui responsable de sa propre sécurité» et qu’au cours des dernières années, les forces de sécurité irakiennes «sont progressivement montées en première ligne avec beaucoup de talent et d’allant».

Mais, jusqu’à présent, elles ont accompli cette tâche avec des soldats américains derrière eux ou à leurs côtés, avec des avions et des drones américains au-dessus de leurs têtes. Ces troupes –au nombre de 50.000– vont encore rester 16 mois en Irak, pour entraîner, conseiller et équiper les forces irakiennes. Et les commandos américains continueront de monter des opérations de contre-terrorisme (franchissant ainsi la ligne grise séparant le «soutien» du «combat»).

Puis, le 31 décembre 2011 au plus tard, «toutes les troupes américaines» –et pas seulement les unités combattantes–«se seront retirées du territoire, des eaux et de l’espace aérien de l’Irak».

Ces mots ne sont pas d’Obama. Ils viennent de l’article 24 de l’Accord sur le Statut des Forces, signé en novembre 2008 par le président irakien Nouri al-Maliki et George W. Bush, alors président des Etats-Unis.

Le gouvernement américain dispose de tels accords (dits SOFA) avec toutes les nations accueillant du personnel militaire américain. L’accord avec l’Irak était sur le point d’expirer quand il a été renouvelé en 2008. L’article 24 fut intégré à la demande des Irakiens; si Bush l’avait rejeté, l’accord n’aurait pas été signé et il aurait alors dû retirer toutes ses troupes d’Irak.

Ce SOFA requérait –et requiert toujours– que les unités combattantes américaines se retirent d’Irak avant le 31 août 2010, comme il leur était demandé de quitter les villes irakiennes avant le 30 juin 2009. Dans les deux cas, Obama n’a pas seulement mis en application ses engagements de campagne: il s’est conformé à un traité international.

Mais une question demeure: qu’arrivera-t-il à l’Irak demain et plus particulièrement à la fin de l’année prochaine? La phrase évoquant «notre implication dans le futur de l’Irak» n’est pas très claire. «Alors que nos soldats se retirent, dit Obama, du personnel civil –diplomates, travailleurs humanitaires et conseillers– montent en première ligne pour aider l’Irak.» Mais ces civils ont généralement des résultats très médiocres quand ils ne sont pas soutenus par la puissance de feu multinationale (ou américaine).

Il est troublant de constater que bien que des élections nationales ont eu lieu il y a six mois, les factions politiques irakiennes ne sont pas parvenues à s’entendre pour former un gouvernement. Obama et surtout son vice-président Joe Biden ont tenté de pousser ces factions à travailler ensemble, mais les luttes de pouvoir et les rivalités sectaires sont à ce point acérées que rien ne semble pouvoir se décider.

Selon certains indices, la violence et les morts violentes en Irak ont atteint leur taux le plus bas depuis le début de la guerre (et si l’on prend en compte tous les facteurs, sont très inférieures aux records de l’année 2006). Mais selon d’autres études, ces taux n’ont guère évolué depuis 2008 et même début 2009 et sont de toutes les façons bien trop élevés pour les standards habituels d’une société civile en paix.

Rares sont les «points de repère» fixés par le président Bush en janvier 2007 comme des indicateurs des progrès de l’Irak vers la stabilité politique, a avoir été atteints. Les factions irakiennes ne se sont pas encore mises d’accord sur une formule permettant de partager les revenus du pétrole, modérer la dé-baasification, rédiger une nouvelle loi électorale, dissoudre les milices et instaurer des quotas pour les minorités dans les élections régionales.

Dans la dernière édition de l’Irak Index, publié par l’Institut Brookings et en date du 24 août, Michael O’Hanlon et Ian Livingston écrivent:

«L’impasse des élections parlementaires de mars 2010, et particulièrement la querelle autour du refus de valider la candidature de près de 500 candidats (sunnites pour la plupart) a non seulement mis en péril les futurs progrès politiques de l’Irak, mais a pour partie anéanti certains progrès réalisés… [et provoqué] un net recul sur plusieurs questions centrales.»

La tactique de contre-insurrection mise au point en 2007 par Bush (et qu’Obama tente de reproduire en Afghanistan) a réduit la violence en Irak et permis de créer ce que son concepteur, le général David Petraeus, espérait: un espace relativement sécurisé dans lequel les élites irakiennes pourraient régler leurs disputes politiquement et pas par la violence. Le problème, c’est que les élites irakiennes n’ont pas tiré parti de cet avantage, qu’elles n’ont pas mis un terme à leurs disputes et qu’il n’est pas certain qu’elles y parviendront dans un futur proche.

Si création d’un espace sécurisé est à porter au crédit de cette stratégie globale de contre-insurrection, d’autres facteurs ont joué dans son émergence: le rejet, par les sunnites, des djihadistes étrangers, le nettoyage ethnique de districts autrefois mixtes, la construction de murs en béton dans certaines grandes villes, comme à Bagdad, pour empêcher les contacts entre des sectes hostiles; et le fait que de nombreux Irakiens, dont certains des plus éduqués (technocrates, docteurs, commerçants, etc.) ont également et tout simplement fui leur domicile –2,7 millions dans d’autres villes d’Irak et 2 millions de plus à l’étranger. (Moins de 5% d’entre eux sont rentrés.)

Mais il y a aussi des signes encourageants: la remise sur pied des services publics, parfois au niveau qui était le leur avant-guerre; une hausse du revenu intérieur; la prolifération des téléphones portables et des ordinateurs; et une amélioration de la quantité, qualité et (à en juger par des sondages locaux) de la fiabilité des forces armées irakiennes.

Comme le Secrétaire à la défense Robert Gates le disait mardi, un peu avant le président lors d’un discours sans fioriture devant l’American Legion (association de vétérans):

«Je ne dis pas que tout va ou ira nécessairement bien en Irak. Les tensions interreligieuses demeurent intenses. Al-Qaida a été vaincu en Irak, mais n’est pas parti. L’époque n’est pas aux parades victorieuses prématurées et à l’autocongratulation, même si nous pouvons être fiers de ce que nos troupes et leurs partenaires irakiens ont accompli. Nous avons encore du travail à faire et des responsabilités en Irak.»

Obama a défendu la même vision dans son discours de mardi, mais de manière plus imagée: «L’Irak a l’opportunité d’embrasser un nouveau destin», a-t-il dit, «bien que de nombreux défis demeurent posés.»

Quels sont ces défis et quel est ce destin? Quel est donc ce travail qui nous reste à faire et quelles sont nos responsabilités? Voilà des questions auxquelles le président Obama doit encore répondre.

Fred Kaplan

Traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau

Photo: Barack Obama dans le Bureau ovale, le 1er septembre 2010. REUTERS/Jim Young

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