Life

Le mal de mères

Jarod Barry, mis à jour le 02.09.2010 à 6 h 59

Bien que toutes aimantes, il y a deux sortes de femmes: celles qui ont hâte de tenir dans leur bras le bébé qui va naître, et celles qui ont hâte d’expulser l’être qui pousse en elles, sans savoir comment le tenir dans leurs bras.

Maternity-23 / Herkie via Flickr

Maternity-23 / Herkie via Flickr

Un heureux événement, l’enfantement? Rien que de poser la question, on passe déjà au mieux pour une naïve qu’il faut absolument éduquer, au pire et le plus souvent pour une toute jeune mère déjà indigne. Ecartons d’emblée ces femmes dont les grossesses sont teintées de drame, comme à la suite d’un viol ou dont l’enfant à naître souffrira d’un handicap grave, ou encore celles qui deviendront des porteuses d’infanticide, ces cas relevant bien entendu d’une autre analyse, et restons-en, ce qui n’est déjà pas si mal, à toutes ces vies ordinaires de toutes ces femmes simplement enceintes; et que tous, proches ou anonymes, félicitent comme s’il s’agissait d’un diplôme obtenu. A qui tout le monde sourit comme si être enceinte suffisait à mériter une gentillesse gratuite, un sourire. En réalité, les félicitations comme les sourires anonymes laissent vraisemblablement présager du bonheur certain que va procurer la présence d’un enfant dans ce qui va devenir une famille.

Mais personne ne se soucie alors de ce temps court ou long, mais toujours indéterminé, qui précède parfois ou qui suit presque toujours l’accouchement, qui ne laisse rien pressentir de ce bonheur promis. Ce temps fait de douleurs physiques et psychologiques se succédant de minutes en heures, et en silence parce que taboues de génération en génération. De la promesse tacite du bonheur parfait ne reste qu’une obligation de sourire, de paraître. Heureuse, forcément.

Peut-être parce que le monde tient à la certitude de la maternité. Le maintien de son ordre est conditionné à ne surtout pas sonder les profondeurs de la maternité. La médecine d’aujourd’hui semble se faire garante et gardienne de cet enfermement. Pour la bonne cause?

Tabou et culpabilité

Car bien que toutes aimantes, il y a deux sortes de femmes: celles qui ont hâte de tenir dans leur bras le bébé qui va naître, et celles qui ont hâte d’expulser l’être qui pousse en elles, sans savoir comment le tenir dans leurs bras. Les premières semblent avoir la maternité facile, pas les secondes. Elles sont perdues à l’idée même du bébé autant qu’à son arrivée, elles naissent en même temps que lui. Elles ne retrouvent plus le chemin de leur propre vie, elles ont la sensation que la sage-femme (quelle étrange appellation!) leur a vidé le cerveau en même temps que le ventre. Pareilles à des automates, elles s’occupent consciencieusement du petit chose parce qu’elles en sont responsables, elles sont dans le «faire», non dans l’«être». Ce blanc affectif les fait souffrir affreusement tandis que l’entourage aveuglé est joyeux. D’une souffrance pas flagrante, presque invisible. Et sans en souffler mot, pas même à elles-mêmes, sujet tabou et culpabilité obligent. La société humaine ne hisse-t-elle pas depuis la nuit des temps le tout puissant instinct maternel au rang de sentiment premier, primaire, féminin par excellence, doté de super pouvoirs protégeant de toutes les difficultés possibles? Entre déception et effroi, la réalité est bien là: certaines femmes ont des difficultés à être mère, ressentent une difficulté maternelle.

Les médecins, des hommes souvent, après s’être refugiés derrière des explications d’ordre moral (mauvaise mère), physiologique (modifications hormonales), ou psychologique (dépression «classique»), ou social (difficultés matérielles) ont cru avoir résolu la question grâce au désormais universel et incontournable concept de baby blues. Ils le plaquent au nez des accouchées à la moindre pâleur, comme l’effet secondaire normal d’un traitement lourd, la grossesse. Il serait donc parfaitement normal de se sentir «désorientée» après un accouchement! Désorientée, bel euphémisme.

Leur mal est discret, silencieux, inapparent mais la gravité de ses effets, variables d’une femme à l’autre et d’un enfant à l’autre, indéniable. Et son intensité dépend évidemment de la manière dont sera ou non prise en charge la souffrance maternelle: fragilité du lien mère-enfant, troubles du développement, absence de l’attachement, risque de maltraitance... Du côté de l’enfant, tout se joue ici aussi et à ce moment-là, celui des débuts dans le monde du petit d’homme, à travers les conditions affectives qui vont lui permettre de se construire. Tout se joue là, dans ces premières heures, ces premières semaines, ces premiers mois.

Les réponses creuses du monde médical

C’est là que se trouve le problème. Ne considérant ce temps douloureux que comme passager, banal, anecdotique, le corps médical ne propose que des réponses désespérément creuses, et son attitude indifférente est le reflet de la non prise en charge de toutes ces mères –80.000 en France chaque année, soit une sur dix, et ce chiffre n’étant le reflet que de celles qui en parlent– pour qui la maternité n’est pas une compétence naturelle.

Aucune spécificité n’est reconnue à leur souffrance, malgré toute la complexité et la diversité des problèmes. L’abord médical réduit toute souffrance post-natale au plan psychiatrique et l’aspect psychique de la maternité n’est examiné qu’en cas de pathologie comme la dépression du post-partum (entre 10 et 30% des accouchées) ou la gravissime, et heureusement rare psychose puerpérale (1‰) pouvant mener au suicide ou à l’infanticide, maladies qui sont traitées comme il se doit par traitement médicamenteux. Alors on assiste à des erreurs lourdes: des pédopsychiatres croient ainsi diagnostiquer une dépression du nourrisson quand il aurait fallu au minimum se pencher sur les relations mère-enfant, et chercher d’abord à traiter la mère. Et lorsque c’est le cas, celle-ci n’est examinée que sous l’angle psychiatrique (toutes les unités mères-enfants existantes en France sont des services psychiatriques) et mise presque systématiquement sous antidépresseurs, classant la douleur maternelle dans l’une de deux rubriques connues, post-partum ou psychose, sans l’envisager comme la cause de la dépression, mais forcément comme sa conséquence.

Cette approche est justifiée quand il s’agit de traiter une maladie mentale, pas une difficulté dans le ressenti de la maternité! Et faute de ne reconnaître et de ne traiter que les pathologies graves, toute autre souffrance post accouchement est forcément considérée comme légère, secondaire, voire inexistante. La médecine en la matière se trouve dans le gouffre qui sépare la théorie de la réalité.

La plupart des accouchées sortent de l’hôpital souvent trop rapidement (entre deux et trois jours pour un accouchement dit «normal»), et hâtivement parce que livrées à elles-mêmes et à leur nourrisson. Sans autre suivi ni précaution ni apprentissage. Les sages-femmes les plus consciencieuses se trouvent elles-mêmes désemparées face aux obligations de «vider» les chambres, qui prévalent dans les maternités de niveau II et III, à la pointe de la technologie mais qui fonctionnent comme des usines.

Pourtant, une discipline a bien vu le jour dans les années 1980: la maternologie. Elle se définit comme la prise en compte des aspects psychiques de la maternité, de la naissance, et de la parentalité. Il s’agit d’une «démarche thérapeutique qui s'attache à la dimension psychique de la maternité et qui prend en compte les difficultés de la relation mère-enfant» (définition du Grand Robert de la langue française, éd. 2001). Discipline aux confluents de la pédopsychiatrie, de la psychologie et de la puériculture, la maternologie se dit être une démarche thérapeutique (donc non médicamenteuse) qui prend en compte les difficultés de la relation filiale. Elle prétend réaliser «une prévention précoce efficace des maladies de la naissance psychique, des troubles du développement de l'enfant et des risques de maltraitance». Elle cherche à séparer cet évènement qu’est l’enfantement en deux étapes distinctes, considérant que la naissance (comme réalisation psychique) ne serait pas la conséquence naturelle de l’accouchement (comme réalisation obstétricale), et dénonce l’occultation de la «naissance psychique de l’enfant», par et au profit de la recherche exclusive de la sécurité physique de la mère et de l’enfant lors de l’accouchement. Une seule clinique en France (Clinique de St-Cyr-l’Ecole, dans les Yvelines) reconnaît la difficulté maternelle «comme un problème de santé publique» et pratique un traitement étiologique, selon des soins tels que l’écoute des mères sans morale ni référence à aucune norme, une observation rigoureuse de la relation mère-enfant notamment lors de l’allaitement au sein ou au biberon, puis la mise en place d’une psychothérapie sur la base d’un diagnostic des troubles et des difficultés. L’idée paraît séduisante, pourtant la proposition de loi, discutée en première lecture devant l’Assemblée nationale en 2004, qui visait «à favoriser le développement en milieu hospitalier de services de maternologie prenant en compte les difficultés de la relation mère-enfant», n’a jamais abouti. La diversité des possibles raisons est telle qu’on ne peut en tirer de conséquences certaines. Mais on peut tout de même relever que le discours du très controversé Pr Jean Marie Delassus, inventeur de la maternologie et fondateur du service de maternologie de la clinique de St Cyr, passe pour être une «imposture», manquant de clarté comme de rigueur scientifique. 

«Dé-moraliser» la maternité

Le flou artistique en la matière nous montre que nous en sommes aux balbutiements de la reconnaissance d’une difficulté d’investissement de la fonction maternelle autre que la dépression ou la psychose. Mais il constitue tout de même le reflet d’un vide autant que d’un besoin de la part de ces femmes-mères, à la fois malgré elles et contre tous.

Il est temps d’envisager la maternité autrement que dans l’unique dimension prise aujourd’hui en compte, sa dimension physique obstétricale, mais en y intégrant comme une entière part du processus tous ses bouleversements psychiques inconscients et ne relevant pas forcément de la psychiatrie, ni même de la biologie. Il est temps de «dé-moraliser» la maternité, pour laisser place au soutien, à l’écoute et au guidage des mamans, sans jugement ni pression. Il est temps de changer de discours et d’expliquer à toutes ces mères qui vivent leur maternité comme un vertige, surtout les primipares, que s’il est indéniable que l’instinct maternel existe, il a besoin d’être stimulé pour servir la relation et il n’a rien de commun avec une baguette magique. Ce secteur oublié de la réalité humaine ne doit plus laisser les pouvoirs publics ni le corps médical passifs, indifférents, au risque pour eux de recevoir en boomerang les conséquences dévastatrices d’un tel choix.

Jarod Barry

Photo: Maternity-23 / Herkie via Flickr License CC by

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