Mort d'Amy Winehouse: la malédiction du club des 27

Amy Winehouse en 2009. REUTERS/Toby Melville

Amy Winehouse en 2009. REUTERS/Toby Melville

Les décès à 27 ans de Jim Morrison, Jimi Hendrix ou Kurt Cobain, entre autres, ont construit ce mythe.

Amy Winehouse avait, selon son assistant, exprimé sa crainte de mourir à 27 ans. Elle aurait eu 28 ans le 14 septembre 2011. Elle a été retrouvée morte à son domicile londonien le 23 juillet 2011.

Jean-Marie Pottier avait consacré en septembre 2010 un article au «club des 27», celui de ces rock stars qui n'ont pas dépassé cet âge fatidique, et dans lequel il faisait évidemment référence à Amy Winehouse.

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«Je sais que les négros meurent à 27 ans. J'en ai 26, mais je vous promets de vivre jusqu'à un putain d'âge». Fin juillet, Kid Cudi réagissait en ces termes, lors d’un concert, à sa récente arrestation pour possession de drogue. Le rappeur américain n’est pas le seul à avoir le regard fixé sur la ligne des 27 ans: par le passé, Britney Spears a exprimé selon son biographe, exprimé sa crainte de mourir à cet âge. Elle a fini par dépasser la barre fatidique, et Kid Cudi devra attendre le 30 janvier 2012, pour dire adieu au club des 27. Une mythologie qui «célèbre» ce mois-ci ses quarante ans.

Le 3 septembre 1970, Alan Wilson, le chanteur de Canned Heat, qui vient de participer au festival de l’île de Wight, meurt d’une overdose. Il a 27 ans et deux mois. Le 18 septembre, c’est au tour de Jimi Hendrix, étouffé dans son vomi suite à un mauvais cocktail alcool-médicaments (27 ans et dix mois). Le 4 octobre, Janis Joplin boucle cette saison en enfer d’une surdose d’héroïne (27 ans et huit mois). Un an avant, Brian Jones se noyait dans sa piscine au même âge. Deux ans jour pour jour après le Rolling Stone et avec autant de bougies au compteur, Jim Morrison optera lui pour la baignoire. Dans la lignée du «Hope I die before I get old» asséné par les Who, une mythologie de la mort prématurée s'installe, que le rédacteur en chef de Rock’n'Folk Philippe Paringaux grave dans un texte superbe dès novembre 1970:

«Les morts de 25 ans se succèdent et le monde, bientôt, ne s’étonnera plus. Il aura accepté, une fois pour toute, cette évidence que les musiciens pop, “avec la vie qu’ils mènent”, sont destinés à mourir plus tôt que les académiciens. Une autre tradition est en train de naître, funérailles après funérailles, pareille exactement à celle du jazz [1], qui rappellera souvent encore de la même cruelle façon que la pop music est, dans ce qu’elle a de sincère et de profond du moins, un art en marge. […] Pourquoi, demandent les gens normaux, tous ces musiciens pop meurent-ils à 20 ans? Parce qu’on les y oblige. [...] Parce qu’ils ne pourraient pas, de toute manière, faire autrement. Parce qu’ils doivent se réaliser totalement dans le temps le plus court possible et que pour eux les semaines sont des années.»

Carré VIP

On notera la mention des «25 ans» ou «20 ans»: le chiffre de 27 n’est pas encore devenu ce totem cabalistique pour jeunes gens romantiques. Il faudra attendre pour cela le suicide de Kurt Cobain, en avril 1994, et surtout la célèbre réaction recueillie par l’agence Associated Press auprès de sa mère Wendy O’Connor: «Maintenant, il est parti et a rejoint ce club stupide. Je lui avais dit de ne pas le rejoindre.» Comme l’écrira Charles R. Cross, biographe du chanteur de Nirvana et de Jimi Hendrix, «ce n’est qu’à partir du suicide de Cobain que l’idée du club des 27 s’est imposé dans l’inconscient collectif».

Ce club a donc son carré VIP à cinq places: Jones, Hendrix, Joplin, Morrison, Cobain. Ses membres fondateurs : le musicien classique brésilien Alexandre Levy (1864-1892) et, pour ce qui est du blues et du rock, Robert Johnson (1911-1938). Ses derniers arrivés: le rappeur américain Yung Hott, abattu alors qu’il tournait un clip à Atlanta mi-mai, ou Denis Wielemans, le batteur des belges Girls in Hawaii, disparu dans un accident de voiture fin mai. Ses exclus, refoulés par le physio pour s’être présentés quelques semaines trop tôt ou trop tard : Tim Buckley, Otis Redding, Big Bopper... Sa légende urbaine, enfin, qui présente le double atout d'être un Beatles et a priori non-mort: Paul McCartney, dont la disparition serait révélée par la plaque d’immatriculation LMW28IF visible en arrière-plan de la pochette d’Abbey Road, que les complotistes traduisent «Linda McCartney Weeps – 28 If» («Linda McCartney pleure – Il aurait 28 ans si…»).

Plus récemment, c’est un acteur, Heath Ledger, qui s’est fait écarter de justesse: «Il est intéressant de noter que les premiers articles sur sa mort affirmaient qu’il avait 27 ans et qu’il faisait partie du ‘club’ [2], alors qu’en fait il en avait 28», explique Eric Segalstad, co-auteur avec Josh Hunter de l'essai The 27s : The Greatest Myth of Rock’n'Roll. Ces dernières années, le mythe des 27 a essaimé dans la sphère culturelle en général, suscitant donc des livres, un film de fiction, une exposition, une comédie musicale, des noms de groupes et de fans-clubs… et bien sûr d’abondantes explications. Les plus fumeuses, et donc les plus amusantes, attribuent cette surmortalité supposée aux cycles des planètes (la Lune et Saturne mettent 27 à 29 ans à revenir à une même position zodiacale) ou bien à la numérologie de la musique classique: Mozart composa 27 concertos avant de mourir, tandis que Beethoven, Dvorak, Bruckner et Schubert s’arrêtèrent tous à neuf symphonies.

Le deuxième âge d'or du club

On pourrait en lister d’autre, mais l’intérêt d’une mythologie n’est pas tant dans le «pourquoi?» que dans le «pour quoi?». Pas dans ceux qui ont disparu, mais dans la façon dont le vivent ceux qui restent. Au premier degré, les morts célèbres du rock fournissent des repères générationnels, comme le chante Badly Drawn Boy dans son single «You Were Right» («I remember doing nothing on the night Sinatra died/And the night Jeff Buckley died/And the night Kurt Cobain died/And the night John Lennon died/I remember I stayed home to watch the news with everyone»). En creusant un peu plus, ils apportent surtout une clef d’interprétation de notre rapport à la musique ou à l’existence en général, comme l’écrit le critique américain Chuck Klosterman dans Je, la mort et le rock’n'roll à propos du suicide de Kurt Cobain:

«Soudain, Nirvana avait toujours été le groupe favori de tout le monde. Nevermind n’était plus la BO de ce qu’était la vie au début des années 90 – désormais, il en constituait l’expérience en totalité. Kurt Cobain n’avait pas seulement fait une musique culturellement importante – tout à coup, il avait fait la culture. Sa mort devint un évènement fourre-tout pour quiconque voulait trouver de la profondeur à sa propre adolescence : il était possible, à présent, d’accéder à la crédibilité par le simple fait d’un deuil rétroactif. [...] Le suicide de Kurt Cobain appartient au genre postmoderne ; sa mort a changé l’histoire des vivants.»

Après la période 1969-1971, celle de la mort de Cobain marque d’ailleurs le deuxième «âge d’or» du club des 27, avec les disparitions de deux musiciennes de son entourage (Mia Zapata des Gits et Kristen Pfaff de Hole) et d’un autre angry young man, Richey James Edwards des Manic Street Preachers, littéralement volatilisé dans la nature. En élargissant à ceux qui n’ont même pas atteint les 27 ans, on peut ajouter à cette liste des enfants perdus de Woodstock et de MTV deux des plus grandes stars du hip-hop, Notorious B.I.G. et Tupac Shakur, et l’acteur River Phoenix, mort à 23 ans devant le club de rock Viper Room. Eric Segalstad, lui, ajoute une autre charnière plus discrète, à la fin des années 70:

«Les morts de Chris Bell et Pete Ham [3] sont intéressantes car des figures majeures de deux des trois groupes originels de la power-pop (les Rapsberries étant le troisième) sont morts malheureuses et méconnues. Et même s’ils sont toujours peu connus en dehors du milieu musical, leur oeuvre, avec des chansons comme 'Without You' et 'In The Street', a infusé notre culture pop.»

Le club des 56

Et aujourd'hui ? Si l’on regarde la liste du club des 27, elle compte ces dernières années peu de noms connus. Les jeunes stars du rock ont-elles arrêté de se droguer, picoler deux bouteilles de whisky par jour, accélérer dans les virages ou monter dans des avions mal entretenus? Ont-elles simplement plus de chance que leurs aînés (oui, c'est à vous qu'on pense, Pete Doherty et Amy Winehouse)? Ou bien les disparitions multiples de la fin des années 60 et du début des années 90, à une génération d'écart, n'indiquaient-elles pas tout simplement un état particulier du rock, une situation de création ou de rébellion particulière, pas vouée à se répliquer infiniment? Sans parler d'une perte de signification de la mythologie des 27, Eric Segalstad avance une explication:

«A partir des années 60, les musiciens sont devenus des rock stars, traquées par les médias et idolâtrées par les jeunes d’une façon qui était jusque-là réservée aux stars de cinéma. Le paysage médiatique est différent aujourd’hui, car les musiciens sont toujours très respectés, mais un nouveau groupe de chéris des médias a émergé : les personnalités de la télé-réalité, qui a déjà connu une disparition très médiatisée à 27 ans avec Jane Goody de Big Brother

En comparaison, si l'on revient au rock, quelles morts nous ont marqué depuis dix ans? On citera spontanément de mémoire, et à titre personnel, George Harrison et Joe Strummer en début de décennie, Elliott Smith, Arthur Lee, Syd Barrett et Grant McLennan au milieu, Jacno, Alain Bashung, Alex Chilton, Mark Linkous, Vic Chesnutt et, last but not least, Michael Jackson, pour la fin. Une liste sans grande cohérence en apparence, avec ses superstars mondiales et ses indés cabossés. Un cadavre exquis d'exquis cadavres regroupant, hormis Smith, des musiciens disparus de 45 à 61 ans, âge «avancé» mais encore nettement inférieur à l'espérance de vie du citoyen moyen. «J'ai des doutes sur la notion de longévité», chantait Bashung sur son dernier album.

Contrairement à Hendrix, Cobain ou Jones, ces musiciens n'ont pas connu le burn out, l'explosion en plein vol après quelques années de gloire. Ni totalement le fade away des has-been, tant ils étaient capables de livrer des merveilles en fin de carrière ou suscitaient, au pire, un culte bien vivace. Ils formaient, en quelque sorte, le club des 56 (l'âge du rock cette année) tant leur destinée résume assez bien celle du genre: des triomphes et des flops, des petites morts et des rebonds, des cicatrices et des beaux souvenirs. Comme eux en leur temps, le rock est expérimenté mais pas tout à fait prêt à prendre sa retraite, parfois vieux pontifiant mais aussi capable de nouvelles jeunesses. Fourbu, mais pas encore foutu.

Jean-Marie Pottier

  • [1] De nombreux musiciens de jazz ont connu une fin prématurée : Clifford Brown (25 ans), Bix Beiderbecke (28 ans), Charlie Parker (34 ans), Eric Dolphy (36 ans), John Coltrane (40 ans), Glenn Miller (40 ans)… Le mois-même du texte de Paringaux, cela sera le cas d’Albert Ayler, retrouvé suicidé à l’âge de 34 ans.
  • [2] L'erreur sur son âge se retrouve par exemple dans la première nécrologie diffusée par le site de CNN.
  • [3] Respectivement guitariste de Big Star et chanteur de Badfinger. Le premier est mort dans un accident de voiture en 1978, le second s'est pendu en 1975, comme le fera huit ans plus tard l'autre songwriter du groupe, Tom Evans.
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