Monde

Afghanistan: rien ne se fera sans le Pakistan et l'Inde

Fred Kaplan, mis à jour le 06.09.2010 à 14 h 20

La guerre en Afghanistan n'est pas gagnable tant que Karachi et Delhi s'y combattent par procuration.

Exercice de l'armée pakistanaise  Reuters

Exercice de l'armée pakistanaise Reuters

L’article de Dexter Filkins signé depuis le Pakistan et publié par le New York Times repose la question qui hante depuis longtemps beaucoup de monde. Y compris de nombreux partisans de la guerre menée par les Etats-Unis en Afghanistan. L’Amérique s’est-elle engagée dans une expédition qu’elle est incapable de maîtriser?

Dexter Filkins nous apprend que la tant adulée coopération américano-pakistanaise dans le cadre de la lutte contre les djihadistes (l’arrestation conjointe, en début d’année, d’un important chef militaire des talibans) n’était en réalité qu’un stratagème. L’homme appréhendé, Abdul Ghani Baradar, avait secrètement engagé des pourparlers de paix avec le président afghan, Hamid Karzaï. Les agents de sécurité pakistanais ont collaboré avec la CIA (Agence centrale de renseignement) pour retrouver la piste de ce chef taliban précisément dans le but de bloquer toute initiative de paix dont le Pakistan serait exclu.

Le Pakistan, craignant pour sa sécurité, fait durer la guerre!

Dans les semaines qui ont suivi l’arrestation de Baradar, poursuit Filkins, les forces de sécurité pakistanaises ont capturé pas moins de 22 chefs talibans, ce a qui eu pour effet de mettre fin aux pourparlers de paix. Le journaliste cite un responsable pakistanais: «Nous avons arrêté Baradar et les autres parce qu’ils essayaient de passer un accord sans nous».

Ce même responsable a confié à Filkins que son équipe a intimé aux chefs talibans capturés de ne pas mener d’autres pourparlers avec le gouvernement afghan sans l’autorisation du Pakistan. Un «ancien diplomate occidental ayant une longue expérience de la région» confirme, pour sa part, que les services secrets pakistanais ont adressé une mise en garde à leurs «protégés» talibans. Le message était le suivant: «pas de flirt» (sic).

Voici donc la situation: tous les hauts responsables américains, le président Obama, le chef d’état-major des armées et leurs subordonnés directs, ont fini par conclure qu’une victoire américaine en Afghanistan implique de conclure un accord avec les talibans «les moins fermés à la réconciliation». Et, paradoxe, voilà que le premier allié de l’Amérique dans cette guerre – dont l’aide est indispensable pour espérer la remporter – se met à capturer tous les talibans qui s’essaient à la réconciliation.

Lorsque le général Petraeus dirigeait encore les opérations américaines en Irak, il a posé cette question: «Comment tout ça va finir?». Désormais chef des opérations en Afghanistan, il doit être en train de se la reposer, plissant encore plus les sourcils…

Des enjeux complexes

L’Irak était un terrain d’action autrement plus «hospitalier» (toutes proportions gardées) que l’Afghanistan! La différence ne tient pas seulement au fait qu’il était possible de rallier les insurgés irakiens au combat américain en raison de la menace des djihadistes étrangers (alors que les talibans afghans sont du pays), ou que le sectarisme irakien se limite pratiquement aux sunnites, aux chiites et aux Kurdes (tandis qu’en Afghanistan, les divisions se situent au niveau des tribus; elles sont multiples et plus complexes) ou que l’Irak est un pays relativement moderne et alphabète (contrairement à la société afghane, encore archaïque).

La différence majeure – celle qui réside au cœur du problème du Pakistan – est que les enjeux de la guerre d’Irak se trouvaient essentiellement en Irak. Ceux de la guerre d’Afghanistan sont à chercher du côté du Pakistan, dont les inquiétudes sont principalement liées à l’Inde.

Il est de notoriété publique que les chefs militaires pakistanais s’investissent mollement dans la lutte contre les combattants talibans sur leur frontière ouest (entre le Pakistan et l’Afghanistan). Car, à leurs yeux, la principale menace vient de leur ennemi juré qui se trouve derrière l’autre frontière, à l’est: l’Inde.

Dans un article publié, il y a trois ans, dans la revue Foreign Affairs, Barnett Rubin , spécialiste de la région et professeur à l’Université de New York résume bien les choses. 

L’establishment militaire pakistanais a toujours envisagé les différentes guerres en Afghanistan et dans les environs en fonction de ses principaux intérêts institutionnels et de sécurité nationale: d’abord et avant toute chose, peser les risques liés à l’Inde [!], un pays ultrapeuplé qui dispose d’une quantité considérable de ressources, et dont les élites ne considèrent pas l’existence du Pakistan comme totalement légitime (du point de vue des Pakistanais, en tout cas).

En attendant, l’Inde a investi 1,2 milliard de dollars [950 millions d’euros] dans divers projets de reconstruction en Afghanistan et a déployé 4.000 ouvriers pour y participer, ainsi que 500 paramilitaires pour les protéger. L’inde estime qu’entretenir des bonnes relations avec l’Afghanistan lui ouvre des possibilités de commerce en Asie centrale. Le voisin pakistanais, lui, voit ces initiatives comme une stratégie d’encerclement du Pakistan.

Une guerre indo-pakistanaise par procuration

Autrement dit, si la guerre d’Afghanistan est non seulement compliquée, mais quasiment ingagnable, c’est parce que le Pakistan et l’Inde – les principales puissances rivales de la région, toutes deux dotées de l’arme nucléaire – la considèrent comme une guerre indo-pakistanaise par procuration.

Les chefs militaires pakistanais ont une expression pour désigner leur politique vis-à-vis de l’Afghanistan: «profondeur stratégique». Selon eux, rester bien implantés en Afghanistan est vital du point de vue de la sécurité nationale. Ils se disent que c’est indispensable pour empêcher l’Inde de cerner leur pays.

Voilà pourquoi l’armée et les services secrets pakistanais ont contrecarré les efforts des chefs talibans visant à négocier, dans leur coin, la paix avec le président afghan, Hamid Karzaï. Ce n’est pas tant la «paix» qui les inquiètent, c’est le «dans leur coin»

Les Pakistanais ont donc poussé Karzaï à passer un accord avec la faction talibane dirigée par Djalalouddine et Siraj Haqqani , lesquels ont mené des incursions particulièrement violentes dans le sud de l’Afghanistan depuis leur refuge situé de l’autre côté de la frontière, au Waziristan du Nord. Les responsables américains sont sceptiques: la famille Haqqani est depuis longtemps en lien avec al Qaida; on la soupçonne d’être à la solde des factions plus radicales des services secrets pakistanais.

Les agents du renseignement pakistanais disent pouvoir «négocier» un accord entre les Haqqani et Karzaï. (Evidemment, les Haqqani travaillent pour leur compte.)

L’idée n’a toutefois pas été rejeté d’emblée. Si les Pakistanais voient qu’ils peuvent conclure un accord leur permettant de garder un pied en Afghanistan, sous la condition qu’ils rompent tout lien avec al Qaida – et qu’ils décident de combattre l’organisation –, ils pourraient l’envisager, à un moment donné.

Le Pakistan, allié indispensable des Etats-Unis

Quelle que soit l’issue de ces pourparlers ou d’autres discussions à venir, aucun accord ne pourra être trouvé sans le concours du Pakistan. En outre, aucun accord de paix durable n’est possible en l’absence d’une certaine détente entre le Pakistan et l’Inde.

L’administration Obama en est pleinement consciente. A plusieurs reprises, le président Obama, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et d’autres responsables politiques ont fait savoir que c’est au niveau régional qu’il faut trouver la solution au conflit afghan. Barnett Rubin, l’auteur de l’article de 2007 publié dans Foreign Affairs, est l’un des premiers conseillers de Richard Holbrooke, l’émissaire spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan. (Bien que les relations du diplomate avec Karzaï soient pour le moins instables, il est, dit-on, en bons termes avec les dirigeants pakistanais.) 

C’est pourquoi les gouvernants américains tentent de convaincre leurs homologues pakistanais et indiens d’apaiser leurs tensions et d’explorer les intérêts communs qu’ils peuvent avoir. Le Pakistan par exemple, persiste à interdire à l’Inde tout transit sur le territoire pakistanais lors de ses échanges de marchandises avec l’Afghanistan. Conséquence, l’Inde recherche une route commerciale de remplacement via le port de Chabahar, dans le sud de l’Iran. D’un point de vue rationnel, le gouvernement pakistanais devrait se méfier davantage d’une alliance Inde-Iran que d’un commerce élargi entre l’Inde et l’Afghanistan (dans ce sens, sa politique ne sert pas au mieux ses propres intérêts).

Hélas, prendre la mesure de la guerre afghane et analyser tous les aspects du conflit n’équivaut pas à en tenir la solution. De même, sur le plan strictement militaire, la mobilisation des commandants les plus talentueux et la mise en œuvre de stratégies finement élaborées ne sont pas synonymes de victoire. Dans les deux cas, de nombreux facteurs échappent simplement au contrôle des acteurs étrangers à cette région.

Et chaque jour qui passe, ici en Occident, je me rends compte à quel point nous sommes étrangers.

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Exercice de l'armée pakistanaise  Reuters

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte