Monde

Le vrai coût de la guerre en Irak

Anne Applebaum, mis à jour le 31.08.2010 à 14 h 44

Ce que sept années de combats ont coûté à la société américaine.

Mémorial à J.W.M. Herbert, soldat américain tué en Irak en 2003.

Mémorial à J.W.M. Herbert, soldat américain tué en Irak en 2003.

Ce mardi, le président Obama va prononcer un discours sur l’Irak. Avec encore 50.000 soldats encore présents en Irak en tant que «conseillers militaires», il ne peut décemment proclamer la victoire et se contentera donc de fêter «la fin des opérations militaires». S’il reste dans la droite ligne de ceux qui se sont déjà prononcés sur la question, il concentrera ses commentaires sur l’état de la démocratie en Irak, le degré de violence et l’impact de sept années de guerre sur la société irakienne.

Rien à redire à cela. Mais j’espère qu’il en profitera pour dresser également le bilan de sept années de guerre sur la société américaine -et sur la politique extérieure des États-Unis. J’ai soutenu l’invasion de l’Irak. Je pense que ce mouvement est un succès et je crois qu’un Irak démocratique constituera un pôle révolutionnaire pour tout le Moyen-Orient. Mais si la violence baisse, et même si les troupes américaines rentrent au pays, cette victoire a été payée au prix fort, un prix bien plus élevé que celui que nous avons pour habitude d’évaluer.

Si l’on met de côté le sang versé et l’argent dépensé en Irak, d’autres pertes sont à déplorer, dont certaines sont difficiles à chiffrer et à classer. En voici quelques-unes:

La réputation d’efficacité des États-Unis

La victoire fut rapide, mais l’occupation s’est avérée chaotique. L’insurrection semble avoir pris Washington par surprise, ce qui n’est pas étonnant: le Pentagone se chicanait avec le Département d’Etat, les soldats n’avaient reçu aucune instruction et ne parlaient pas la langue locale. L’impression générale qui en est ressortie, en Irak et dans le reste du monde, est celle de l’incompétence américaine – renforcée de surcroît,  après l’épisode d’Abu Ghraïb, par celle de la cruauté et de la stupidité. Il y a deux ans de cela, un sondage a montré que bon nombre de nos bons amis considèrent que l’occupation de l’Irak –et pas son invasion– a constitué un choc des plus rudes pour les alliés des États-Unis.

Perte de soutiens

Il n’est donc pas étonnant que la capacité des États-Unis à organiser une coalition en ait également pâti. La participation à la guerre en Irak a coûté à Tony Blair sa réputation et au gouvernement espagnol une défaite électorale. Malgré le soutien initial de certains États, l’occupation de l’Irak est devenue impopulaire même au sein de pays où les États-Unis sont appréciés, comme en Italie et en Pologne. Pratiquement aucun des pays ayant participé à ce conflit n’en a tiré des bénéfices diplomatiques ou économiques. Aucun n’a reçu de soutien des États-Unis, pas même la Géorgie qui, malgré l’envoi de 2.000 soldats, n’a pas reçu le moindre soutien des États-Unis lors de sa confrontation militaire avec la Russie.

Il sera donc bien difficile de convaincre un des membres de la «coalition militaire en Irak» de combattre à nouveau à nos côtés. L’Irak est une des clés du manque d’enthousiasme à propos de l’Afghanistan et de la difficulté à mettre sur pied une pression internationale concertée sur l’Iran.

Une puissance affaiblie

Une autre victime du conflit est l’influence des États-Unis au Moyen-Orient. Il faut reconnaître que nous n’avons jamais été, dans cette région, particulièrement brillants, mais le chaos qui règne en Irak a clairement renforcé l’Iran. L’invasion n’a eu aucun impact positif sur le conflit israélo-palestinien. En entraînant une augmentation du prix du pétrole durant plusieurs années – cette guerre était censée être une «guerre pour le pétrole», vous vous souvenez? - le conflit a également renforcé l’Arabie saoudite, le pays dont sont originaire 15 des 19 participants aux attentats du 11 septembre.

Bien sûr, la hausse du prix du pétrole a également renforcé la Russie et le Venezuela –bien que personne n’y prête attention– car une des autres victimes de la guerre en Irak fut la capacité des États-Unis à penser comme une puissance globale. Même si nous parvenons à nous retirer d’Irak, nous nous sommes trouvés embourbés dans ce pays durant la décennie qui a vu la Chine se hisser au rang de puissance mondiale, l’Amérique latine glisser politiquement vers la gauche extrême et la Russie faire usage de la diplomatie du pipeline pour diviser l’Europe –des mouvements de fond qui n’ont que très peu attiré l’attention de l’administration Bush et encore moins de celle d’Obama.

Conséquences internes

Enfin, plusieurs victimes intérieures sont régulièrement ignorées. L’une d’elles m’inquiète tout particulièrement: la capacité des États-Unis à prendre soin de ses vétérans infirmes. Rapporté à d’autres conflits, le nombre de tués américains est relativement faible: 4.400 morts, comparés aux 60.000 morts de la guerre du Vietnam. Mais grâce, pour l’essentiel, à d’extraordinaires progrès médicaux, le nombre de vétérans grièvement blessés –des hommes et des femmes qui nécessiteront les soins médicaux et psychologiques les plus élevés jusqu’à la fin de leurs jours- est bien plus important qu’autrefois. Il nous faut des programmes innovants –des programmes comme Musicorps, que je décrivais l’an dernier- mais il faut pour cela que l’administration se mette fortement en branle pour les créer et les financer. Or l’administration est, comme on peut le comprendre, fatiguée.

Tout cela pour dire que l’évaluation du coût de la guerre en Irak est une tâche qui ne pourra être accomplie que dans une dizaine d’années et pas la semaine prochaine. Avant de s’exprimer mardi, Obama devrait méditer les mots de Chou en-lai, qui, lorsque Nixon lui demandait ce qu’il pensait des effets sur le long terme de la Révolution française, lui aurait répondu: «Il est trop tôt pour le dire».

Anne Applebaum

Traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau

Photo: Washington, mémorial à J.W.M. Herbert, soldat américain tué en Irak en 2003. Joe Mabel via Wikimedia Commons, License CC

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