Culture

La prochaine controverse nabokovienne

Ron Rosenbaum, mis à jour le 11.09.2010 à 12 h 35

Une nouvelle édition de «Feu pâle» (le poème, pas le roman) nous ramène au fond de l'oeuvre de celui qui est peut-être le meilleur romancier du siècle dernier, Vladimir Nabokov.

Une allumette / metku via Flickr License CC by

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Vous connaissez la réplique: «Just when I thought I was out, they pull me back in.» (« Au moment où je pensais en être sorti, ils m’ont replongé dedans»). C’est Al Pacino, qui se plaint de la mafia dans Le Parrain 3 (ou peut-être de la culture hollywoodienne qui l’a obligé à rajouter un troisième volet à la série, souvent objet de dérision). Je vais vous parler ici du monde des controverses nabokoviennes. Il y a des personnages assez difficiles dans cette famille aussi. Là non plus il ne faut pas fâcher le parrain.

Quoi qu’il en soit, je venais d’émerger de plusieurs années de polémique au sujet du manuscrit du dernier roman de Nabokov, L’Original de Laura. (Vous vous en souvenez: il avait demandé à ses héritiers de brûler les cartes bristol manuscrites qui composaient l’ébauche fragmentaire du roman.  Son fils Dmitri, après avoir beaucoup angoissé à ce sujet –et avoir été poussé publiquement par moi à agir– décida de le publier.

Au fil de mes articles sur le sujet, j’ai changé de position au moins deux fois pour savoir si l’on devait ou non respecter la dernière volonté de Nabokov de brûler le manuscrit –toute l’affaire fut épuisante. Cependant, je dois admettre que quand le livre est enfin sorti l’automne dernier, je fus au moins vaguement satisfait d’avoir été cité dans les remerciements de Laura, bien que je me sois finalement opposé à sa publication. J’ai passé beaucoup de temps à convaincre Dmitri Nabokov de prendre une décision. Je méritais d’être reconnu. 

Tout commence par un message

Mais la vie s’est calmée depuis la sortie du livre. Puis, comme je l’ai dit, je me suis trouvé de nouveau impliqué dans l’affaire. Plus volontairement cette fois, parce qu’il s’agissait d’une polémique au sujet de ce que je considère comme le chef d’œuvre de Nabokov, son roman de 1962, Feu pâle. 

Il y a à peu près un mois, alors que j’étais à l’étranger, j’ai reçu un message vocal d’un vieil ami, Mo Cohen, qui proposait de me montrer un nouvel objet d’art nabokovien qui devait déclencher la prochaine grande controverse nabokovienne, susceptible de nous ramener –mieux que la dispute sur Laura ne l’avait fait– au fond de l’œuvre de ce qui est peut-être le meilleur romancier du dernier siècle. En même temps, il s’agissait d’une polémique similaire à l’affaire de Laura dans la mesure où elle nous conduisait à essayer de deviner les intentions d’un auteur mort. 

J’ai rencontré Mo il y a des années à Soho (quand il était responsable du magasin Spring Street Books, aujourd’hui regretté) et je savais qu’il dirigeait une respectable maison d’édition de livres d’art du nom de Gingko Press sur la côte ouest. 

Il disait qu’il voulait m’envoyer quelque chose, un objet, une sorte d’icône. Une maquette reliée en noir d’une édition du poème «Feu pâle», la clé de voûte des 999 vers du roman Feu pâle de Nabokov, une édition que lui et l’artiste new-yorkaise Jean Holabird avaient l’intention de publier en novembre. Je me suis rendu compte qu’il décrivait un objet unique, en partie livre, en partie œuvre d’art, en partie manifeste littéraire, qu’il parlait de quelque chose de plus qu’un beau livre de luxe. Avec la publication de «Feu pâle» sous forme de poème autonome, Mo jetait le gant, adressant un challenge aux lecteurs et critiques les plus ardents de Nabokov, leur disant que depuis 50 ans, la plupart d’entre eux s’étaient trompés sur un aspect central de ce qui est, sans doute, son chef d’œuvre.  

Allez (re)lire «Feu pâle»

S’il vous plaît, chers lecteurs, calmez-vous. Je sais, je sais, cela devrait sembler plus qu’ésotérique, tout cela ne présente pas le même suspense qu’un manuscrit enfermé dans le coffre fort d’une banque suisse. Mais ce n’est pas une tempête dans un verre d’eau, pour ceux qui connaissent la polémique interminable sur le poème «Feu pâle». Et la beauté et le plaisir incommensurables que le poème et le roman offrent au lecteur. De sorte que, quand vous êtes en train de déterminer comment lire –au niveau le plus fondamental– le noyau central de ce qui est peut-être le chef d’œuvre du plus grand artiste de langue anglaise de notre époque, les enjeux sont cruciaux et valent, je crois, ma tentative d’explication du sujet à ceux qui ne lisent pas Nabokov. (Evidemment, je préférais que les retardataires aillent directement lire ou relire le roman; c’est un ouvrage de pur plaisir, éminemment accessible, parfois drôle à rire à haute voix, malgré son architecture externe trompeuse de «roman expérimental».)

Mais pour ceux qui sont réticents ou incapables de le faire tout de suite, laissez-moi vous donner les bases de Feu pâle. Publié en 1962, sept ans après le succès à scandale de Lolita, il semblait presque conçu pour décourager les lecteurs et les critiques ayant commis l’erreur d’associer Nabokov avec la salacité transgressive à sensation. 

D’abord, nous lisons un court et étrange avant-propos écrit par quelqu’un qui s’appelle Charles Kinbote. Kinbote (qui se révèle fou et délirant et qui ne s’appelle pas vraiment Kinbote) nous dit qu’il s’est évadé avec un tas de cartes bristol, le manuscrit presque terminé d’un poème écrit par un de ses voisins, John Shade, qu’il a laissé derrière lui après son meurtre. 

Le poème –dont le texte suit l’avant-propos– s’appelle «Feu pâle» (d’après le vers de Shakespeare: «La lune, voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle brille» avec l’effet de résonance sur le rapport entre la réalité et son reflet). Il est clair que Kinbote est lui aussi un voleur effronté: son «Feu pâle», il l’a volé à la veuve de Shade.

Dans les notes qui suivent le poème, il est révélé que Kinbote a volé les cartes bristol et s’est enfui dans un motel bon marché de l’ouest des Etats-Unis, où il est en train de gribouiller follement ses notes délirantes pour «son» édition du poème. Dans les notes, il fait une tentative désespérée et comiquement naïve pour prouver que c’est lui, Kinbote, le «vrai» sujet du poème, et qu’il est «le roi Charles» déposé et exilé d’un pays situé au nord de l’Europe, la Zembla, et la véritable cible de la balle qui a tué son voisin et collègue, Shade.

C’est clair? Ce qui donne au roman son aspect post-moderne, expérimental, ce sont les 230 pages qui suivent le poème de 999 vers, composées de notes numérotées et souvent longues et pleines de méandres liées aux vers du poème. Ce n’est pas un roman traditionnel, pour dire le moins. C’est comme si T. S. Eliot avait fait un roman de fou à partir de ses notes à La Terre vaine.

Le schisme

Et pourtant, et je veux remettre ce point en valeur, le roman offre même à une lecture superficielle la multitude de plaisirs traditionnels du roman, qui n’ont rien de postmodernes dans leur tendresse souvent humaine et comique. Lors des deux dernières décennies, de plus en plus de chercheurs et de lecteurs nabokoviens ont dit que c’était son meilleur roman, dépassant Lolita, Le Don, et Ada ou l’ardeur. Mais il reste un schisme non résolu entre eux, et il se concentre sur le statut esthétique du poème éponyme du roman.  

Dès sa publication, il y a eu un débat parmi les lecteurs et les critiques sur le rapport entre le poème et le roman. En fait, ce n’est pas exactement vrai, maintenant que j’y pense. Depuis que je l’ai lu et ai commencé à lire à son sujet, j’ai pris comme une évidence, comme tout le monde, qu’il y avait un problème avec le poème, puisque le roman donne une telle portée à l’obsession insensée qu’un fou nourrit à l’égard de ce poème. 

Et puis, en lisant et relisant le roman, et parfois uniquement le poème, une idée m’est venue à l’esprit. Peut-être le poème n’est-il pas ce pastiche, cette parodie, cet hommage à Robert Frost qu’il prétend être. John Shade fait référence à l’influence de Frost sur lui, mais on n’est pas obligé de prendre son auto dénigrement à la lettre. En fait, je dois admettre que Frost m’a toujours laissé froid pour ainsi dire. Et quand je me suis demandé quel autre poète américain du dernier siècle a fait quelque chose de semblable au génie désinvolte de «Feu pâle», le seul qui m’est venu à l’esprit était Hart Crane dans White Buildings.

Une fois que je me suis rendu compte que le poème n’était peut-être pas une version soigneusement amoindrie des talents de Nabokov, mais Nabokov en train d’écrire à son sommet dans une forme unique et démodée (des couplets héroïques comme Alexandre Pope a employés au XVIIIe siècle), j’ai commencé à écrire des articles qui proposaient cette vision révisionniste du poème. Un de ces articles a été remarqué par Dmitri Nabokov, dont c’était la compréhension aussi: son père avait bien l’intention que son poème soit pris au sérieux.

Evidemment, la question de l’intention est compliquée. A l’Université Yale, William K. Wimsatt a dénoncé «l’illusion de l’intention», la vaine tentative pour comprendre l’esprit du poète et arriver au cœur de ses écrits. Je suis plutôt d’accord avec l’argument qui consiste à dire qu’essayer de comprendre les intentions du poète plutôt que l’intention du poème est inutile. Nabokov lui-même était comme un sphinx au sujet de la réception du poème, et quand on le lit de près, on aperçoit dans le poème le feu pâle de ses préoccupations à la fois premières et tardives. 

C’est un mélange de méditations sur la vie, la mort, l’art et l’après-mort, l’art comme après-mort, mais aussi sur la douleur après la mort de la fille du poète fictionnel. Et tous les plaisirs complexes du poème suggèrent qu’il mérite d’être revolé au voleur Kinbote et reconsidéré comme une œuvre de Nabokov qui s’est cachée comme une poupée russe à l’intérieur du roman.

Le poème enfin libéré

C’est la position prise par Mo Cohen dans sa nouvelle édition, dessinée par l’artiste et illustratrice Jean Holabird. Que le poème mérite d’être lu comme un texte autonome, solus rex pour employer une phrase nabokovienne. Indépendant. Autorisé à porter le sens réellement voulu par l’auteur. Et c’est ça la nouveauté, cette nouvelle incarnation du poème «Feu pâle» que Mo m’a envoyée.  «Feu pâle» libéré de ses chaînes, ou si vous préférez, libéré de la toile soigneusement tissée autour de lui par Feu pâle. «Feu pâle» enfin libéré pour être un poème autonome. 

Un chercheur m’a raconté que lorsque Nabokov écrivait de la poésie en russe, le critique exilé le plus reconnu de l’époque n’arrêtait pas de massacrer son œuvre. Jusqu’à ce qu’il publia quelques nouveaux poèmes sous un pseudonyme et le même critique lui troussa de très généreux éloges. Peut-être qu’en adoptant le masque de «John Shade» et en enchâssant le poème dans un roman et en l’entourant d’une clôture d’annotations émanant d’un fou, Nabokov essayait de faire quelque chose de similaire. John Shade était son guignol! C’est en tous cas une façon de le voir. Mais si c’était ça son objectif, il était peut-être trop malin. Le roman, ou plutôt les annotations du voleur délirant, sont devenues la perspective par laquelle le poème est lu.  Beaucoup de littérateurs autrement perspicaces n’ont jamais considéré le poème pour ces propres termes ; ses qualités intrinsèques n’étaient pas prises au sérieux. Or la folie des annotations d’un autre ne devrait pas nuire à son jugement en tant qu’œuvre d’art. 

Il est maintenant probable que l’objet que Mo Cohen m’a envoyé va relancer ce débat. Sauf que cette fois, je pense que ceux d’entre nous qui veulent libérer «Feu pâle» allons peut-être avoir l’avantage, parce que l’objet a l’accord non seulement de Dmitri Nabokov, le parrain, mais aussi celui de Brian Boyd, son consigliere, le biographe mondialement le plus respecté de Nabokov. Boyd a contribué au projet (pour lequel il est l’éditeur en chef) par une longue explication de texte et, ce faisant, il va faire autorité (ou être sujet des notes en bas de page) parmi ceux qui suivent les idées de Boyd vis-à-vis de «Feu pâle».   

Brian Boyd a d’abord choqué beaucoup de lecteurs en adoptant la position d’Andrew Field selon laquelle le poète John Shade, l’auteur de «Feu pâle», était aussi l’auteur (fictionnel) du roman Feu pâle. Cette idée que Shade avait créé son propre commentateur fou avec le personnage de Kinbote, qui n’existait que dans l’imagination de Shade, avait à un moment tellement de partisans qu’ils avaient leur propre nom: les «Shadéens». (Personnellement, je suis toujours convaincu par l’argument que Mary McCarthy a soutenu dans sa critique originale et brillante de Feu pâleA Bolt From the Blue dans une édition datant de 1962 du magazine New Republic– et selon laquelle un personnage assez mineur, un collègue de Shade de la faculté, du nom de V. Botkin, est le «vrai» Kinbote).

Puis, il y a une dizaine d’années, Brian Boyd a fait tourner des têtes, dont la mienne, en écrivant tout un livre sur l’auteur du poème «Feu pâle», expliquant que ce n’était pas John Shade mais plutôt le fantôme de sa fille morte, Hazel, dont la mort constitue le cœur douloureux du poème. 

Qui est l'auteur?

Maintenant, dans ce qui semble être un nouveau retournement, Boyd –dans l’essai de 30 pages qui accompagne l’édition de Mo Cohen– abandonne complètement sa théorie faisant de l’esprit de Hazel Shade l’auteur du poème (de tels changements de points de vue sont endémiques chez les chercheurs nabokoviens à l’esprit ouvert). Et s’il ne nomme pas un autre auteur, il soutient que le poème peut être lu pour ses propres mérites et rend clair qu’il pense que Nabokov voulait qu’on croit que Shade, et non pas sa fille morte, a écrit le poème. Ou plutôt que Nabokov a écrit le poème et que c’est le moment de le lui rendre. 

De toute manière, bien sûr, c’est Nabokov qui l’a écrit, et la question de savoir pourquoi et d’après qui il a modelé Shade est le sujet d’un essai également controversé qui accompagne l’édition, par le poète et professeur de poésie R.S. Gwynn.

Il y a ceux qui, en réponse à cette édition autonome, vont objecter l’argument évident selon lequel on ne peut pas ignorer que le poème fut d’abord ancré dans un roman, attribué à un de ses personnages, sans compter tous ses thèmes et ses attaches audit roman, qui interdisent de considérer le poème isolément. Mais pourquoi pas? 

Peut-être Nabokov voyait-il «Feu pâle» et Feu pâle comme à la fois séparables et inséparables. Peut-être a-t-il d’abord écrit le poème, avec l’intention qu’il soit pris pour ce qu’il est, et puis seulement après il a eu l’idée de créer un roman autour de lui pour faire place à un de ses meilleurs personnages, Kinbote.

C’est la thèse implicite, la raison d’être de l’objet sacré qui est arrivé chez moi pas longtemps après ma discussion avec Mo Cohen. Au début, j’étais censé avoir la permission de le garder une semaine avant de le rendre, mais, après une suite d’erreurs, que je vais décrire tout à l’heure, j’ai pu garder la maquette de l’édition à paraître chez Gingko Press de «Feu pâle», qui présente le poème comme une sorte de boîte magique à l’intérieur d’une boîte. Les exemplaires pour les services de presse ne seront pas disponibles avant quelques mois, mais je veux donner un premier aperçu de ce que vont être selon moi les controverses intellectuelles importantes. (N’avais-je pas raison quand je disais que le livre de Paul Berman allait déclencher une bagarre?)

Alors permettez-moi de décrire l’objet. Dessiné comme un cabinet de curiosités, il ressemble d’abord à un grand livre, sur la couverture –couleur de cendres– duquel on trouve, écrit à l’encre couleur corbeau, les mots suivants: 

PALE FIRE
A poem in four Cantos by John Shade
(FEU PALE; un poème en quatre cantiques par John Shade)

La boîte s’ouvre comme un cabinet de curiosités à trois panneaux, révélant une sorte de reposoir qui contient un livre finement imprimé, relié (illustré par une image d’un jaseur par Jean Holabird), et qui reproduit dans une typographie contemporaine le poème de 999 vers «Feu pâle». Sortez le livret, et vous trouvez dessous un nid de cartes bristol, qui contiennent la version «originale» du poème, comme John Shade l’aurait laissé, c’est-à-dire exactement comme Charles Kinbote l’aurait volé. 

L’ingéniosité et la complexité de l’architecture d’une «boîte dans une boîte» donne forme, comme ils disent, à l’ingéniosité et à la complexité de la construction en poupée russe du roman et du poème. C’est certainement l’intention de Mo Cohen. Quand sa vieille amie Jean Holabird lui a fait relire Feu pâle, il m’a dit par email:

«Après avoir lu le poème quelques fois, j’ai pensé, “whaou, en garde, John Ashbery”. Où en serait-on aujourd’hui si “Feu pâle” était le standard qu’évoquaient les poètes. Nous voulons ce livre dans le rayon Poésie, pour que le monde l’y découvre.»

Nous voulons ce livre dans le rayon Poésie. Il veut que les autres livres classés dedans essaient d’être à son niveau. L’excellence de «Feu pâle» peut vous rendre fanatique. Je le sais. Je le suis.   

Il est intéressant que ce projet artistique ait ses origines chez Fanelli’s, un bar original bien connu à Soho, où Jean Holabird était barman et a fait la connaissance de Mo dans les années 1970 quand il jouait au stick-ball dans un terrain vide à proximité.

Je lui ai demandé ce qui l’a décidée à accepter le projet de faire d’un poème un objet singulier, et elle a répondu par email:

«Je suis une artiste visuelle qui adore les mots. J’ai vécu avec un poète (Tony Towle) pendant 16 ans et nous avons souvent collaboré –son texte, mes images; après notre rupture, j’avais toujours l’intention d’employer les mots des autres. (Je travaille depuis des années sur “Un Proust botanique” et “Un Jane Austen botanique et médicinal” –juste pour m’amuser.) (Et je me rends compte en parlant de ça maintenant que les manifestations illustratives sont une façon de «posséder» les mots que j’aime.)
… Il y a quelques années (1998, selon l’inscription) on m’a donné la belle édition de Everyman’s Library de
Feu pâle, et je l’ai relu plus d’une fois.  Comme je m’intéressais déjà à chercher des références botaniques qui pourraient être traduites en aquarelle, j’ai remarqué tout de suite la quantité et la fréquence thématique des images naturelles dans le poème, et aussi que le poème EST le livre… Lors d’une relecture je suis retournée à l’avant-propos et j’ai vu une opportunité graphique unique dans la description très précise du procédé de Shade. A quoi cela ressemblerait-il?» 

Qui peut déplorer son désir de posséder «Feu pâle»? 

Je ne veux pas négliger les deux essais dans le livre appelé Pale Fire Reflections (Des réflexions sur Feu pâle) qui ont été inclus avec les deux textes du poème.  C’est juste que je ne pouvais pas les trouver au début. J’ai surtout été impressionné par le niveau d’érudition sur la poésie américaine contemporaine dont fait montre Gwynn qui soutient l’argument que, dans «Feu pâle», Nabokov voulait marquer sa désapprobation envers les tendances ouvertement trop personnelles et triviales de la poésie américaine. Un reproche à la croyance selon laquelle la poétique classique ne pouvait pas saisir les sentiments profonds. Et c’est ainsi que Nabokov a modelé John Shade sur le poète américain traditionaliste bien connu Yvor Winters, qui était partisan d’une poésie classique.

J’aurais pu ne pas lire ces textes, qui étaient si ingénument cachés dans une sorte de coffret secret dans le reliquaire «Feu pâle». En effet, ils étaient tellement bien cachés que j’ai envoyé un email à Mo pour dire que les essais auxquels il faisait référence manquaient dans mon exemplaire.  Il m’a directement envoyé un nouvel exemplaire par FedEx, mais pas avant que je n’aie découvert le coffret secret dans l’original. Maintenant j’avais les deux. Et pour s’excuser, il me disait que puisque ma première version était incomplète, je pouvais la garder, plutôt que la rendre dans une semaine comme c’était prévu. 

J’étais embarrassé (jusqu’à aujourd’hui) de lui dire qu’ils étaient là. JE NE POUVAIS PAS LE TROUVER. Mais je ne vais pas le rendre sans combattre. En fait, c’était une métaphore du fait qu’il y a des coffres secrets dans toute l’œuvre nabokovienne et que nous continuons à en découvrir tout au long de sa lecture. Et pas seulement dans Feu pâle, le poème et le roman. 

Je pense que l’édition de Gingko Press va provoquer une émotion importante, et surtout permettre au public de partager les plaisirs du poème avec ou sans ses annotations folles. Et puis nous pouvons passer à la prochaine controverse: le poème est-il complet avec ses 999 vers ou incomplet –comme insiste son commentateur fou– son dernier vers, et il insiste sur ce point, devant être une répétition du premier vers: «I was the shadow of the waxwing slain.» (C’était moi l’ombre du jaseur tué). Et ainsi s’affirment la circularité parfaite et la symétrie et tout ça. 

Je ne suis pas forcément d’accord avec la vision conventionnelle qui accepte sans objection la théorie de Kinbote. Mais c’est quelque chose à discuter entre nous, les fans purs et durs.

En fin de compte, il n’est pas absurde d’évoquer la plus grande controverse qui sous-tend tout cela: le poème et le roman sont-ils finalement une affirmation de la cohérence de l’univers ou une confirmation de son incohérence folle?

Ron Rosenbaum

Traduit par Holly Pouquet

Photo: Une allumette / metku via Flickr License CC by

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