Economie

Crise: le dernier craquement américain

Jacques Attali, mis à jour le 30.08.2010 à 22 h 24

Le Trésor des Etats-Unis a cessé de soutenir l'immobilier dans la crainte de ne pouvoir se financer. La menace d'une rechute dans la récession se précise.

Une maison en cours de construction à vendre en Virginie Kevin Lamarque / Reuter

Une maison en cours de construction à vendre en Virginie Kevin Lamarque / Reuters

Le mois d’août 2010 aura marqué un nouveau tournant dans la crise financière. Non pas, comme certains pouvaient le craindre, en raison d’une crise de change ou du système bancaire mais à la suite d’une décision dramatique et discrète que le gouvernement américain n’a pas pu ne pas prendre: abandonner à son sort le secteur immobilier.

De fait, l’immobilier est un élément clé de l’économie américaine. En faisant croire pendant des années aux Américains qu’ils étaient riches, et qu’ils pouvaient emprunter et consommer, le logement a representé alimenté les deux tiers de la croissance. C’est par lui qu’a commencé la crise, avec les prêts subprimes, et c’est par lui que le gouvernement a cru sortir de la crise, en nationalisant pratiquement tout son financement. La Réserve fédérale américaine (Fed) a ainsi offert 400 milliards de dollars de garanties aux organismes de financement du logement, permettant aux investisseurs privés de continuer de les financer.    

Depuis 2009 cela semblait être un succès. La valeur des patrimoines immobiliers a cessé de décroitre, ce qui a permis aux ménages de maintenir leur consommation. Les gouvernants ont pensé créer ainsi un cercle vertueux: la dépense publique crée la croissance, qui augmente la valeur de l’immobilier, qui pousse à la consommation, qui augmente la croissance et les recettes fiscales, qui financent la dépense publique. Autrement dit, l’immobilier étant le moteur du patrimoine, donc de la consommation, il est la condition du financement de la dette publique. Etrange situation, où on pensait qu’il fallait aggraver la dette (en finançant l’immobilier) pour trouver les moyens de la financer (par la croissance que provoque l’immobilier!)!

Mais cela n’a pas suffit et ce cercle vertueux est en train, à l’heure même où nous écrivons, de se transformer en cercle vicieux. 

D’une part, malgré tous les soutiens et tous les financements garantis, les prix de l’immobilier neuf  et ancien recommencent à chuter. Les gens ne peuvent plus les financer. Ils doivent renoncer à leurs maisons. Le nombre de saisies  immobilières  augmente et  le nombre des ventes de logement est le plus faible depuis quinze ans.

D’autre part, la dette publique ne se réduit pas: elle dépasse 13 trillions de dollars (13 mille milliards de dollars), dont 4,5 trillions de dette intra-gouvernementale et 8,5 milliards de dettes à l’égard du marché, financées à parts égales par les investisseurs américains et les  étrangers.  Parmi les étrangers qui possèdent la dette publique américaine, un tiers sont des détenteurs privés et donc deux tiers des détenteurs publics. Le financement de cette dette est de plus en plus difficile: chaque mois, le Trésor doit trouver jusqu’à 700 milliards de dollars pour se refinancer.

Pour y parvenir, le Trésor a longtemps espéré que la croissance y pourvoirait. Comme elle a chuté, malgré tous les stimulants, il a du prendre  deux décisions dramatiques: d’abord, en début de l’année 2010, il a du cesser de soutenir la croissance par la dépense publique, ce qui a entrainé une réduction de la croissance du PIB (qui pourrait n’avoir été que de 1,2% au deuxième trimestre). Mais, à ce moment-là, le Trésor continuait de financer l’immobilier, dernier moteur de la croissance, même au risque d’aggraver encore la dette.

Puis, en août, plus grave encore, plus inquiet que jamais sur le financement de la dette publique,  le Trésor à interrompu le financement de l’immobilier, dernier moteur de la croissance.

C’est une décision historique. Le gouvernement américain a choisi de considérer que l’impossibilité de financer la dette publique est un danger plus grand que l’effondrement de l’immobilier. Le Trésor a donc arrêté  en juillet 2010 d’accorder la prime de 8.000 dollars qu’il accordait à ceux qui achetait leur premier logement; et le mois suivant, en aout 2010, la Fed a arrêté l’achat des titres hypothécaires et des dettes des organismes de financement du logement pour se concentrer sur le financement des  bons du Trésor à maturité longue.

Une telle solution est extrêmement risquée. Elle devrait entrainer une chute de la valeur des patrimoines immobiliers et une crise de financement des agences de crédit immobilier, que le Trésor est supposé garantir. Cette chute de la valeur de l’immobilier pourrait entraîner une chute de la consommation et de la croissance et rendre plus difficile la rentrée des impôts et le financement du déficit. Cela pourrait aussi discréditer le bilan de la Fed, dont les actifs immobiliers perdraient leur valeur (estimée encore à un trillion de dollars).

Certains évaluent le total des risques pesant alors sur le Trésor à 20 Trillions de dollars. C’est dire qu’il a fallu que la situation des finances publiques soit difficile pour que le Trésor et la Fed se résignent à une manœuvre aussi désespérée. Pour qu’elle réussisse, il faudrait que les entreprises et les ménages prennent des risques, empruntent et investissent. En période de crise  profonde, c’est peu probable. La récession menace à nouveau outre-Atlantique et c'est une perspective très dangereuse pour le reste du monde.   

Jacques Attali

Photo: Une maison en cours de construction à vendre en Virginie Kevin Lamarque / Reuters

 

 

 

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