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Et Billie Jean King créa la vraie égalité

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.08.2010 à 15 h 45

Si Maria Sharapova remporte l'US Open cette année, elle empochera autant que son homologue masculin. Cette parité, elle la doit à une sportive: Billie Jean King.

Maria Sharapova. REUTERS/Toby Melville

Maria Sharapova. REUTERS/Toby Melville

L’US Open, qui se dispute du lundi 30 août au dimanche 12 septembre sur les courts de Flushing Meadows à New York, distribue une dotation record de 22,6 millions de dollars sachant que le gagnant du simple messieurs et la gagnante du simple dames empocheront chacun 1,7 million de billets verts.

Depuis 1973, en effet, la parité est en vigueur à l’US Open où hommes et femmes sont placés sur un strict pied d’égalité salarial du premier au dernier tour. Mais il a fallu du temps pour que les trois autres tournois du Grand Chelem se mettent au diapason. L’Open d’Australie a attendu 2000 pour adopter l’équité en matière de gains avant que Roland-Garros et Wimbledon, sous la pression, ne se plient aussi à cette règle, en 2007.

D’aucuns diront que ce n’est pas mérité, dans la mesure où les joueuses disputent des rencontres au meilleur des trois sets alors que les joueurs s’échinent parfois au bout de marathons en cinq manches. Mais qu’importe pourvu qu’existe ce symbole d’autant plus spectaculaire qu’il est rare dans le monde du sport (et du travail en général) où les disparités restent souvent énormes en matière de rétributions dans les disciplines professionnelles.

C’est l’honneur du tennis d’être devenu le sport féminin le plus populaire à travers le monde et d’avoir su damer le pion à ces messieurs, au moins lors des quatre tournois majeurs. C’est aussi le triomphe personnel d’une championne qui, plus que les autres, s’est battue pour cette cause avec acharnement.

Billie Jean King, qui a donné son nom au centre de tennis de Flushing Meadows désormais baptisé USTA Billie Jean King National Tennis Center, a été cette pionnière à qui beaucoup de joueuses doivent leur fortune d’aujourd’hui. Billie Jean King, c’est l’histoire d’une femme qui a servi son sport –et la place des femmes dans le sport– comme aucune autre.

Née le 22 novembre 1943, elle l’a d’abord fait sur les courts: cette adepte inconditionnelle du service-volée s’est imposée six fois à Wimbledon, entre 1966 et 1975, quatre fois à l’US Open (1967, 1971, 1972, 1974) et une fois en Australie (1968) et à Roland-Garros (1972), soit la bagatelle de 12 titres du Grand Chelem. Au total, elle a enlevé 71 tournois en simple et 101 en double et reste la joueuse la plus âgée à avoir remporté un tournoi en simple, à Birmingham, en 1983, à 39 ans et demi!

Mais cette impressionnante série de résultats n’explique pas la raison pour laquelle Billie Jean King s’est retrouvée catapultée par le magazine Life parmi les 100 Américains les plus importants du XXe siècle. Sans oublier qu’elle fut la première femme à être élue sportive de l’année aux Etats-Unis par l’hebdomadaire Sports Illustrated, qui fit ce choix révolutionnaire pour l’époque en 1972. Avant que Barack Obama, en 2009, ne lui décerne la Médaille de la liberté, la plus haute distinction pour un civil aux Etats-Unis et que Michelle Obama, en 2010, n’en fasse son porte-étendard dans le cadre de sa campagne pour une vie plus saine, fruit d’une nutrition plus adaptée et d’une activité physique plus régulière.

Car c’est autant sur le terrain du militantisme que sur les courts de tennis que Billie Jean King, née Moffitt, a bâti sa légende par le biais notamment de l’obtention de la parité en matière de gains à l’US Open dès 1973, année où la championne, Margaret Court, reçut le même chèque de 25.000 dollars que le champion, John Newcombe. Pour arriver à ses fins, King, alors meilleure joueuse du monde, avait menacé de ne pas participer au tournoi. Trois ans plus tôt, en 1970, à la tête d’un groupe de huit autres joueuses, elle s’était déjà rebellée contre l’ordre amateur qui prévalait alors chez les femmes quand le professionnalisme était devenu la norme chez les hommes en 1968. Par provocation, ces neuf suffragettes, qui n’avaient pratiquement pas le droit de toucher le moindre sou en compétition, signèrent symboliquement un contrat professionnel de 1 dollar auprès d’un promoteur. La Fédération internationale de tennis n’osa pas les sanctionner.

Ce coup de force déboucha sur la création du circuit Virginia Slims et de la WTA (Women’s Tennis Association), l’association des joueuses, dont Billie Jean King fut naturellement la première présidente de 1973 à 1975. King qui, pour l’anecdote, devint aussi la première sportive de l’histoire à amasser plus de 100.000 dollars au cours d’une même année.

Mais la lutte pour l’égalité a été l’éternel aiguillon de Billie Jean King et la Bataille des Sexes en a été le symbole lumineux en novembre 1973 quand elle releva le défi lancé par Bobby Riggs, un ancien vainqueur de Wimbledon. A 55 ans, Riggs, un habitué des diatribes misogynes, provoqua King, 30 ans, en affirmant qu’elle n’avait pas la moindre chance contre lui. Disputée à Houston, devant 30.473 spectateurs et sur les antennes d’ABC en prime time, la rencontre engendra une couverture médiatique digne d’une convention à la veille d’une élection américaine. Cet épisode est devenu en 2001 un téléfilm avec Holly Hunter, When Billie Beat Bobby:

Elle reste à ce jour la plus forte audience télévisée jamais enregistrée pour le tennis aux Etats-Unis avec plus de 50 millions de téléspectateurs. Et King survola les débats, enfonçant un nouveau clou pour la cause féministe.

Une cause qui déborda sur une autre, celle des homosexuels, puisque dans sa vie privée, Billie Jean King défia également les conventions de l’époque. Dire ce que l’on était n’était pas encore dans l’air du temps, si bien que Billie Jean avait fait «comme tout le monde» en se mariant en 1965 avec Larry King, un ancien employé d’une fabrique de carton devenu promoteur (rien à voir avec le journaliste vedette de CNN). Un vrai couple aux premiers jours, puisque la championne tomba enceinte avant de choisir d’avorter tandis que s’affirmaient ses préférences. Sa première relation, avec Marilyn Barnett, sa secrétaire, tourna au scandale en 1981 quand celle qui fut sa compagne en secret pendant 10 ans révéla publiquement que la sextuple championne de Wimbledon était homosexuelle et qu’elle la traînait devant la justice pour des raisons financières. «En quelques heures, j’ai perdu tous mes contrats, avoua celle qui fut la première sportive “outée” de l’histoire. Et tout cela m’a coûté au moins deux millions de dollars en frais d’avocats.» Ironie de l’histoire, Larry King, dont elle divorça seulement en 1987, se tint fidèlement à ses côtés lors du procès. Aujourd’hui, l’ancienne n°1 mondiale milite activement auprès de son ami Elton John dans la lutte contre le sida.

Billie Jean King est un personnage au destin «bigger than life» comme les aiment les Américains qui, comme d’habitude, l’acclameront tout au long de cet US Open à chacune des apparitions de son visage si pâle sur l’écran géant du central de Flushing Meadows. Il y a quelques jours, Forbes a publié la liste des athlètes les mieux payées au monde. Les deux premières étaient des joueuses de tennis, la Russe Maria Sharapova et l’Américaine Serena Williams qui ont encaissé respectivement 24,2 et 20,2 millions de dollars entre juin 2009 et juin 2010.  En 1971, première année complète du circuit féminin, les joueuses se partagèrent un total de 309.000 dollars de dotations. En 2010, elles se répartissent plus de 86 millions de dollars. Ces demoiselles au portefeuille si bien garni sont redevables de son épaisseur à Billie Jean King.

Yannick Cochennec

Photo: Maria Sharapova. REUTERS/Toby Melville 

Portrait de Billie Jean King avec le score de son match contre Bobby Riggs / dbking via Flickr License CC by

 

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