Life

Sur la Wave abandonnée

Farhad Manjoo, mis à jour le 30.08.2010 à 15 h 47

Google Wave n'a jamais trouvé son public. Pire: personne n'a jamais compris à quoi cela pouvait bien servir.

Sunset Beach à Hawaï, skyseeker via Flickr/CC/licence by / Montage Slate.fr

Sunset Beach à Hawaï, skyseeker via Flickr/CC/licence by / Montage Slate.fr

Dans un court billet publié le 4 août sur son blog, Google annonçait la mise à mort de Wave, le site de «communication et de collaboration en temps réel» lancé l'année dernière. L'annonce n'a surpris personne. «Wave n'a pas déchaîné les passions comme nous l'aurions voulu», explique Google, diplomatique. Oui, c'est comme si on disait qu'Apollo 1 a eu quelques petits soucis. La vérité, c'est que les utilisateurs ont déserté Wave depuis des mois. Malgré une standing ovation lors de sa présentation l'année dernière, nombreux sont ceux à avoir réagi comme moi quand Wave est enfin sorti: sa complexité et son manque de respect des conventions sociales online m'ont tout de suite refroidi. (Le pire c'était sans doute de ne pas pouvoir désactiver la «frappe en temps réel», qui révélait au monde entier nos bourdes et nos faiblesses orthographiques. Merci, Google!).

Mais le plus gros problème avec Wave, c'est que personne ne semblait comprendre le pourquoi de son existence. Quelle était sa cible? Quel outil en ligne l'appli était-elle censée remplacer? Après avoir utilisé Wave plus ou moins régulièrement durant les quelques mois qui suivirent son lancement, je n'ai jamais trouvé de raison évidente d'y retourner. Et je ne suis pas le seul.

Google a minimisé la disparition de Wave, insinuant que ce genre d'erreur faisait partie intégrante de la culture expérimentale de l'entreprise. «N'oubliez pas que nous fêtons aussi nos échecs», déclarait il y a quelques semaines Eric Schmidt, son PDG. «Chez nous, il n'y a aucun mal à vouloir tenter quelque chose de très compliqué, échouer, apprendre de ses erreurs et appliquer ces leçons à un projet différent.»

Plus un concept qu'un produit

Je suis d'accord avec Schmidt sur le fait que le penchant de Google pour l'expérimentation est très louable et fait partie des raisons de son succès, mais quel était l'intérêt de lâcher un tel projet dans la nature alors qu'on ne lui avait donné aucune chance de réussir? Un porte-parole de Google, qui ne m'a pas autorisé à le citer directement, m'a avoué que Google avait toujours considéré Wave comme un concept plutôt qu'un produit. Google est à fond sur le Web, et puisque c'est ce qui lui rapporte le plus, ils ont intérêt à ne pas être les derniers en terme d'innovation. Wave, une des applications Web les plus sophistiquées jamais développées, devait montrer ce qu'il était possible de faire avec un moteur de recherche, et plus particulièrement qu'une appli Web pouvait être aussi réactive et fonctionnelle qu'un logiciel que vous lancez depuis votre ordinateur ou votre smartphone.

Mais la plupart des entreprises ne rend pas ses concepts accessibles au public. Lorsqu'un constructeur présente un modèle de voiture futuriste au Salon de l'auto, il fait en sorte par la suite de réduire la cible qu'il cherche à séduire, en choisissant un segment spécifique du marché: si vous sortez un nouveau 4x4, vous pouvez soit vous positionner en entrée de gamme pour attirer les jeunes parents, soit en faire un modèle de luxe pour les retraités fortunés; mais jamais les deux à la fois. Ensuite, il faut réfléchir à la manière de séduire ce segment, par exemple avec des pubs qui montrent aux jeunes parents en quoi votre 4x4 est parfaitement adapté à leurs besoins.

Au fait, ça sert à quoi?

Mais visiblement, chez Google, on a complètement sauté cette étape –pourtant la première chose qu'on apprend en école de commerce– avec la sortie de Wave. La construction du site a nécessité des milliers d'heures de travail effectuées par une équipe (qui a fini par s'agrandir) de cinq employés des bureaux de Google à Sydney, affectés au projet depuis 2007. Ceux-ci ont déployé des trésors d'ingéniosité technologique, mais l'entreprise semblait plus qu'incertaine quant à leur finalité, ainsi qu'à la manière dont elle allait présenter le produit fini et le vendre aux utilisateurs. Pour autant que je sache, rien dans la documentation de Wave ne répond à LA question fondamentale: «À quoi ça sert?». D'une certaine manière donc, Wave est le produit Google par excellence, mais aussi la quintessence de ses échecs: une entreprise, avec de l'argent et des ingénieurs à ne plus savoir qu'en faire, qui passe énormément de temps à développer une solution à un problème qu'elle n'est même pas capable d'expliquer.

Je ne dis pas que Wave était un très mauvais produit, ce n'est pas le cas, nombre de ses concepts se sont révélés très utiles pour certains utilisateurs: les gens qui travaillent en équipe réduite et qui ont besoin de partager des documents, surtout quand ils vivent à des milliers de kilomètres les uns des autres. Et aussi les journalistes, les développeurs Web, et sans doute un paquet d'ingénieurs de chez Google.

«J'étais pile dans le coeur de cible de Wave», confie Gina Trapani, une ancienne rédactrice sur Lifehacker auteur avec Adam Pash de The Complete Guide to Google Wave. «J'écris, je développe des logiciels, et je travaille avec des petites équipes de 6 à 12 personnes, où chacun a une fonction bien précise comme rédiger des documents techniques ou un billet de blog.» Trapani explique que Wave a permis à ces équipes de travailler de manière plus efficace que par mail ou avec d'autres outils. Entre autres fonctionnalités utiles, elle cite la possibilité de répondre à un passage spécifique d'un texte ou d'une discussion. «C'était vraiment pratique pour réagir à quelque chose qui avait été évoqué douze mails avant», dit-elle. Et quand il a fallu passer de Wave à des outils qui n'ont pas cette technologie, elle a eu «l'impression de retourner à l'âge de pierre». Mais elle admet que ce genre d'appli ne séduisait pas forcément le plus grand nombre. «Wave a bien réussi à résoudre un problème, mais c'était un problème assez spécifique qui ne concernait que des utilisateurs assez avancés», reconnaît-elle.

Un ghetto virtuel

Pourtant, Google n'a jamais vendu Wave comme un outil avancé destiné à des utilisateurs qui le sont tout autant. L'entreprise a préféré présenter le système comme l'incarnation moderne de l'e-mail et de la messagerie instantanée, et peut-être même son remplaçant. Par conséquent, la vérité sur Wave –qu'il s'agissait d'un outil destiné à une certaine frange de fanatiques du Web– ne pouvait que décevoir.

Non seulement Google a échoué à définir Wave, mais il en a également fait une promotion maladroite. J'ai déjà écrit sur cette étrange habitude qu'a Google de sortir des produits dont on retrouve certaines caractéristiques dans d'autres; dans Wave par exemple, il y a des éléments de Google Talk, Gmail, Google Docs, et Google Buzz. Et il semble que l'appli ait perdu cette lutte intestine pour s'accaparer l'attention des utilisateurs; c'est finalement Buzz, et non Wave, qui a gagné une place de choix sur Gmail, avec toute l'attention qui s'ensuit. Pendant ce temps, on faisait tout pour séparer Wave du service de messagerie; si quelqu'un vous écrivait sur Wave, rien ne vous le signalait dans Gmail. Google a fini par ajouter la notification par e-mail des Waves, mais c'était trop tard. On parlait déjà de Wave comme d'un ghetto virtuel; personne ne s'en servait, alors pourquoi s'y inscrire?

Les leçons de l'échec?

Quand j'ai demandé à Google les leçons qu'il fallait tirer de la mise à mort de Wave, on m'a répondu en me détaillant un certain nombre d'innovations techniques. Le système qui permettait de glisser et déposer des fichiers (images ou clips audio) de son bureau dans son navigateur a depuis été intégré à Gmail, et il deviendra un standard Web dans les nouvelles spécifications du HTML 5. Certain outils de collaboration en temps réel développés pour Wave sont apparus dans Google Docs. Et parce que Wave a été construit à partir du Google's Web Toolkit –un système permettant de développer des applis Web complexes– Google devrait pouvoir en recycler le code dans de plus en plus de programmes intégrés à des navigateurs.

Mais Google s'est montré réticent à parler des véritables leçons qui se sont dégagées de l'échec Wave, et plus particulièrement les enseignements liés à la structure organisationnelle de l'entreprise, ou encore à sa stratégie commerciale. J'espère que ce n'est pas un signe que Google fera mine d'ignorer les défauts évidents qui ont condamné Wave depuis le premier jour. L'échec de Wave montre au moins qu'il est important de lancer des produits dont la finalité est facile à discerner, et dont le public est facile à définir. Sinon, à quoi ça sert?

 Farhad Manjoo. Traduit par Nora Bouazzouni.

Photo: Sunset Beach à Hawaï, skyseeker via Flickr/CC/licence by

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