Monde

L’âge des nations est révolu, celui des cités commence

Foreign Policy, mis à jour le 30.08.2010 à 12 h 43

Les métropoles prennent le pouvoir. D’ici 2025, la Chine devrait compter 15 mégalopoles de 25 millions d’habitants. L'Europe n'en aura aucune.

Le quartier d'affaires de Shanghai à Pudong REUTERS/Claro Cortes

Le quartier d'affaires de Shanghai à Pudong REUTERS/Claro Cortes

Le XXIe siècle ne sera pas dominé par l’Amérique ou par la Chine, par le Brésil ou par l’Inde; il le sera par la ville. A une époque où tout nous paraît de plus en plus incontrôlable, les villes – plus que les Etats – sont en train de se transformer en îlots de gouvernance, qui serviront de base à l’ordre mondial de demain. Ce nouveau monde n’est pas – et ne sera pas – tant un «village planétaire» qu’un réseau de différents villages.

L’époque, les découvertes technologiques et l’accroissement de la population ont grandement accéléré l’avènement de cette nouvelle ère urbaine. Plus de la moitié des habitants de la planète vivent dans des villes, et ce pourcentage augmente rapidement. Mais 30% de l’économie – ainsi que la quasi-totalité de l’innovation – mondiales ne sont concentrées que dans une centaine de villes. Plusieurs d’entre elles sont des mégapoles qui, au fil de plusieurs siècles de prédominance, ont su évoluer et s’adapter: Londres, New York, Paris. La seule économie de New York est supérieure à celles, réunies, de quarante-six pays d’Afrique subsaharienne. Chaque année, Hong Kong accueille plus de touristes que l’ensemble de l’Inde. Ces villes sont les moteurs de la mondialisation, et leur dynamisme soutenu dépend de trois facteurs: l’argent, le savoir et la stabilité. Ce sont les «villes globales» de notre époque.

Dans le même temps, une nouvelle catégorie de mégalopole est en train de faire son apparition aux quatre coins de la planète, dépassant tout ce que nous avons pu rencontrer jusqu’ici. Après avoir donné un coup de fouet à la croissance des villes existantes, d’importants flux migratoires  ont provoqué la création de cités nouvelles, bâties à partir de presque rien et aux dimensions aujourd’hui proprement révolutionnaires – des villes-usines de la province de Guangdong (Chine) aux «villes du savoir» artificielles du désert d’Arabie. Une page de l’histoire urbaine se tourne. La population des mégalopoles de demain se comptera en dizaines de millions d’habitants; on y verra des immeubles de toutes tailles, s’étendant à perte de vue.

Nombre d’entre elles défieront les pays qui leur ont donné naissance. Aucune nation ne peut espérer survivre sans disposer d’au moins un point d’ancrage urbain florissant (et encore... la bonne santé de capitales telles que Sarajevo ou Kaboul ne peut garantir la cohésion nationale de leurs pays respectifs). En revanche, la mondialisation permet à certaines métropoles d’être moins dépendantes de l’Etat – une réalité mise en lumière par les écarts de richesses énormes (et potentiellement dangereux) existants entre villes et campagnes dans certains pays émergents, comme le Brésil, la Chine, l’Inde et la Turquie.

Ce nouveau monde n’aura plus grand-chose de commun avec le système d’équilibre des pouvoirs du XIXe siècle, ou celui des grandes puissances du XXe. Pour le comprendre, il nous faut faire un bond de mille ans en arrière, à l’époque médiévale, lorsque des villes comme le Caire et Hangzhou étaient les centres de leur univers; déterminées et ambitieuses, elles tissaient un réseau d’influence toujours plus étendu dans un monde sans frontières. Quand Marco Polo est parti de Venise pour suivre la route de la soie (alors naissante), il n’a pas vanté les mérites des empires, mais ceux des cités à qui ces derniers devaient leur grandeur. Il a admiré les vignobles de Kashgar, l’abondance matérielle de Xi’an et l’immense richesse marchande de Chengdu (il a même prédit que ses compatriotes ne pourraient croire à ce dernier récit; l’avenir lui a donné raison). Il faut se souvenir que seule l’Europe a connu un Moyen Age des plus sombres; cette époque fut l’apogée des civilisations arabe, musulmane et chinoise.

Aujourd’hui comme hier, les grandes villes sont les principaux pôles d’attraction économique et d’innovation politique. Elles jouent également un rôle diplomatique de plus en plus prééminent. Celles qui ne sont pas la capitale de leur pays font comme si elles l’étaient. Les échanges entre deux villes d’un même pays ressemblent parfois à de la politique étrangère: querelle entre New York et Washington au sujet de la régulation financière; duel entre Dubaï et Abou Dhabi, qui veulent toutes deux prendre la tête des Emirats arabe unis… Ce nouveau monde des villes n’obéit par aux anciennes règles du monde des nations; les cités écriront leurs propres codes de conduite opportuniste, avant tout guidées par leur besoin d’efficacité, de connectivité et de sécurité.

Depuis la révolution industrielle, les cités occidentales comptent parmi les centres urbains les plus puissants de la planète, grâce à leur main-d’œuvre instruite, à leurs robustes systèmes judiciaires, à leurs entrepreneurs audacieux et à leurs places financières de premier plan. New York et Londres représentent encore 40% de la capitalisation boursière mondiale. Mais observez une carte économique d’aujourd’hui, et vous comprendrez vite qu’un grand changement est en train de s’opérer. Les centres financiers d’Asie-Pacifique (Hong Kong, Séoul, Shanghai, Sydney, Tokyo…) profitent de la mondialisation pour accélérer l’essor de l’Asie. L’argent étranger afflue vers ces capitales, mais il a tendance à rester en Asie. Un fond monétaire asiatique permet aujourd’hui à la région de stabiliser ses monnaies, et les échanges commerciaux entre pays de la zone dépassent maintenant de loin le commerce avec l’Amérique. Il est de moins en moins question de vols long-courriers: les voyageurs ont de plus en plus tendance à opter pour des vols low cost, qui les conduisent d’Oulan-Bator à Melbourne en passant par Kuala Lumpur…

L’émergence des pôles de puissance régionaux est accélérée par certaines cités portuaires et autres plaques tournantes commerciales, comme Dubaï. Ce sont les Venise du XXIe siècle: des «zones franches», où les marchandises sont facilement réexportées sans être ralenties par la paperasse gouvernementale. Si l’on excepte la récente débâcle immobilière de Dubaï, les cités-Etats naissantes du golfe Persique sont en train d’investir à un rythme record dans des quartiers d’affaires particulièrement rentables de leurs centres-villes; elles proposent un service rapide et des incitations fiscales pour séduire les entreprises étrangères. Elles utiliseront sans doute leurs fonds souverains pour acquérir les dernières technologies occidentales, acheter des terres agricoles en Afrique (afin de nourrir leur population), ainsi que pour engager des armées privées et des services de renseignement chargés de protéger leurs investissements.

Ces ingénieuses cités forment déjà des alliances; ces dernières peuvent évoquer la Ligue hanséatique, grande puissance marchande et militaire de la fin du Moyen Age organisée autour de la Baltique. Hambourg et Dubaï se sont déjà associés pour développer le commerce bilatéral et la recherche dans les sciences de la vie; Abou Dhabi et Singapour ont développé un nouvel axe commercial. Personne n’attend plus l’autorisation de Washington pour passer de tels accords. Les alliances entre villes globales dépendent de l’évolution des marchés, comme le prouve la création d’une ligne aérienne directe entre Doha et Sao Polo sur Qatar Airways, ou entre Buenos Aires et Johannesburg sur South African Airways. Lorsque la crise financière a ralenti le trafic entre New York et Dubai, Emirates Airlines a redirigé ses élégants Airbus A380 vers Toronto: le système bancaire de la cité canadienne avait moins souffert du grand bouleversement économique que sa voisine américaine.

Pour ces cités-Etats globales en devenir, modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation. Les puissances montantes d’Asie vendent des jouets et du pétrole aux occidentaux, et obtiennent en retour les services de leurs meilleurs architectes et ingénieurs. Les valeurs occidentales – la liberté d’expression et de culte – ne font toutefois pas partie du marché.

C’est souvent le cas dans les monarchies du golfe Persique, où l’ambition urbaine se manifeste par la création hautement symbolique de quartiers entiers en plein désert. Abou Dhabi est ainsi en train de construire Masdar City, une ville sans voitures en partie alimentée par l’énergie solaire, sensée être la première ville au monde sans carbone et sans déchets. L’émirat a également doté son île de Saadiyat de merveilles architecturales destinées à recevoir les nouvelles collections du Guggenheim et du Louvre; les superbes bâtiments sont l’œuvre de Frank Gehry et de Jean Nouvel. L’émirat a élaboré une stratégie globale sur vingt ans pour investir non seulement dans les nouvelles cités, mais aussi dans les cités «durables»: elles prennent en compte l’optimisation des espaces, l’hygiène publique, l’efficacité des transports et le développement communautaire. Objectif: attirer une foule d’Occidentaux séduits par cette nouvelle qualité de vie (ils le sont certainement moins par le climat ou par les stars de Sex and the City 2). Ces initiatives portent déjà leur fruit dans le golfe Persique: la zone culturelle presque stérile d’hier accueille aujourd’hui plusieurs communautés venues du monde entier. A Doha, capitale du Qatar, on dénombre plus de 150 nationalités différentes chez les résidents étrangers; ces derniers sont même plus nombreux que la population locale. Si ces centres urbains cinq étoiles continuent sur cette lancée, l’accueil chaleureux et l’absence d’impôts pourraient convaincre les Occidentaux de renoncer à leur nationalité et de s’y installer pour de bon.

Et puis il y a les mégalopoles, zones urbaines surpeuplées, qui sont des mondes en soi, mais qui – pour l’heure – boxent encore dans une catégorie inférieure sur le plan économique: Lagos, Manille, Mexico… En 1980, lorsque Tokyo est devenue la première zone métropolitaine à atteindre une population de 20 millions d’habitants, ce chiffre paraissait presque inimaginable. Aujourd’hui, nous devons nous faire à l’idée que 100 millions de personnes vivent dans les périphéries de Bombay et de Shanghai. En Inde, les villes (déjà surpeuplées) du pays devraient accueillir plus de 275 millions de personnes au cours des vingt prochaines années – soit l’équivalent de la quasi-totalité de la population américaine. Un récent séjour à Jakarta – gigantesque mégalopole de 24 millions d’habitant envahie par les minibus – m’a permis de prendre conscience d’une chose: une grande partie (si ce n’est la plupart) des habitants de cette ville en constante expansion n’en sortiront jamais; les avions qui survolent la cité constituent sans doute leur seule lien avec le monde extérieur. En quelques décennies de développement urbain, le Caire s’est élargi au point d’encercler les pyramides, qui se trouvent pourtant à 22 kilomètres du centre-ville. Le Sphinx est considérablement moins exotique aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1970. Mon père s’était fait prendre en photo sur les lieux, à l’époque; en arrière-plan, on n’aperçoit que du sable, des pyramides et un chameau.

Les millions de squatters urbains qui envahissent les mégalopoles année après année ne se contentent pas de constituer un sous-prolétariat international de migrants, condamnés à subir le chaos de la ville et à dépendre directement l’économie souterraine – bien au contraire. Dans bien des cas, ils s’associent pour constituer des écosystèmes fonctionnels et auto-organisés, «en marge» de la société. Reste qu’à certains égards, cette situation n’est pas sans rappeler la stratification sociale des cités médiévales: les murs et les chevaliers défendaient les aristocrates des intrus venus de l’extérieur; aujourd’hui, les clôtures électriques et les sociétés de sécurité privée remplissent la même fonction. Il n’y a pas si longtemps, Gurgaon n’était qu’un petit village tranquille de la périphérie de New Delhi. Le village compte maintenant plus d’un demi-million d’habitants; il s’est  transformé en ville de banlieue high-tech aux rues bordées de tours. Gurgaon est arrivée en première place dans un récent classement des villes offrant le meilleur environnement de travail. On y trouve des quartiers résidentiels fermés, comme Windsor Court, avec épiceries, jardins d’enfants et clubs; ainsi, seuls les maris affrontent la pollution et les embouteillages indiens en allant au travail.

De fait, l’inégalité économique va s’aggravant dans ces gigantesques pôles urbains. Prenez Istanbul, Bombay et Sao Paulo: les gratte-ciels les plus extraordinaires y côtoient la misère la plus sordide. Le milliardaire indien Mukesh Ambani, quatrième personne la plus riche au monde, serait en train de faire construire une maison de 27 étages (avec jardins suspendus, centre de santé et héliport) pour la bagatelle de deux milliards de dollars. La demeure surplombe le quartier de Dharavi – le plus grand bidonville de Bombay. Un jour, dans un hôtel de Sao Paulo, alors que je joggais sur un tapis roulant dans la salle de sport du dernier étage, j’ai essayé de compter les nombreux hélicoptères qui passaient dans le ciel. Sao Paulo est la ville au monde comptant le plus d’hélicoptères privés par habitant – ce qui prouve que certaines personnes sont prêtes à tout pour éviter de se retrouver nez à nez avec la misère d’en bas.

Regardez une image satellite nocturne de la terre. Vous verrez les lumières scintillantes des villes – et vous prendrez conscience d’un phénomène des plus inquiétants: les cités se répandent telles des métastases sur le corps de notre planète. Zoomez, et vous verrez les cellules saines livrer bataille aux cellules cancéreuses. A Caracas, les meurtres et les kidnappings liés aux gangs font partie de la vie de tous les jours. Les terroristes d’al Qaida se «cachent» à Karachi, au vu et au su de tous. L’action du prochain film à grand spectacle du réalisateur Shekhar Kapur, Water Wars [Les guerres de l’eau], ne se situera ni dans l’Afrique desséchée, ni dans l’instable Moyen-Orient – mais à Bombay. Si vous avez séjourné en Afrique du Sud pendant le Mondial 2010, vous avez sans doute remarqué que les agents de sécurité privés étaient plus nombreux que les agents de police, et que les quartiers résidentiels privés protégeaient les élites des vastes townships, où sévissent nombre de criminels. Ce sont les villes, et non les «Etats fragiles» comme l’Afghanistan ou la Somalie, qui permettront de déterminer si nous pouvons construire un avenir meilleur, ou si nous nous acheminons vers une dystopie cauchemardesque.

Pris dans son ensemble, l’avènement des cités globales et des mégalopoles nous pousse à repenser les codes de la politique étrangère; nous force à déterminer les nouvelles conditions préalable à l’entrée dans l’arène diplomatique mondiale – souveraineté de l’Etat, ou puissance économique? La réponse est évidente: les deux sont nécessaires. Mais le concept de souveraineté s’émousse et se transforme, et les villes veulent étendre leur influence au reste de la planète – même si elles doivent rivaliser avec les Etats pour parvenir à leurs fins.

Ce sont les recherches de Saskia Sassen, de l’Université de Columbia, qui ont le plus influencé notre façon d’envisager les liens existant entre les avantages que présente l’environnement urbain et la stratégie internationale globale. Dans The Global City, elle écrit que les villes sont particulièrement aptes à transformer leur capacité de production en «pratique du contrôle global». Ses travaux de recherche retracent l’histoire des grandes cités de la Renaissance: Bruges, Anvers… Elle explique comment ces grandes villes presque autonomes ont instauré un cadre juridique permettant la création de la première bourse internationale des valeurs, ouvrant par là même la voie au système de crédit international – inventions qui font d’elles les véritables précurseurs des réseaux commerciaux modernes. Les nations et les empires d’hier – tout comme ceux d’aujourd’hui – ne tentaient pas de contrôler les villes; ils servaient simplement de filtre aux ambitions internationales de ces dernières. De la même manière, les chaînes d’approvisionnement et les flux de capitaux qui lient aujourd’hui les cités globales  entre elles ont fini par dénationaliser les relations internationales. Sassen remarque qu’au sein des ville, les divisions de principe entre la puissance publique et le secteur privé n’ont plus cours; la bonne marche de la cité dépend directement de leur coopération. Même les grands investissements nationaux (par exemple dans le secteur des télécommunications) ne permettent pas de rétablir l’équilibre entre villes et Etats; ils finissent toujours par renforcer la capacité des villes à mener leur diplomatie «souveraine».  

Prenons l’exemple des villes chinoises, qui se passent de plus en plus des avis de Pékin, et qui envoient une foule de délégués dans les conférences et les salons pour attirer les investisseurs étrangers. D’ici 2025, la Chine devrait compter 15 mégalopoles où vivront en moyenne 25 millions d’habitants (l’Europe, elle, n’en comptera aucune).

Beaucoup chercheront à imiter Hong Kong, qui, si elle est à nouveau une ville chinoise (et non plus un protectorat britannique), tire une bonne partie de son identité des différences qui l’opposent au reste du pays. Que se passerait-il si toutes les métropoles de Chine se mettaient à suivre son exemple? Ou encore si d’autres régions du pays exigeaient qu’on leur accorde les privilèges dont jouit Dalian, parc technologique du nord-est, devenue l’une des enclaves les plus libérales de Chine? Pékin serait-il encore à la tête du pays? Allons-nous voir la Chine inaugurer une version moderne – et plus confuse – de l’époque des «Royaumes combattants», quand d’innombrables pôles de pouvoir étaient en concurrence, formant des alliances toujours changeantes?

Comprenez-le bien: aujourd’hui, n’importe quel Etat-empire, aussi centralisé soit-il, peut être anéanti par ses villes. L’époque de Mao est révolue; une révolte paysanne ne peut permettre de s’emparer d’une nation. Qui veut contrôler l’empire du Milieu doit contrôler ses villes, et non plus ses campagnes. Le même schéma s’applique dans les nations fragiles de l’Afrique post-coloniale. Les taux d’urbanisation de l’Afrique se rapprochent peu à peu de celui de la Chine, et le continent noir compte presque autant de villes d’un million d’habitants que l’Europe. Mais après des dizaines d’années de tyrannie et de guerres civiles, rares sont les gouvernements capables de garantir l’unité d’un pays – et ne parlons même pas des deux nations les plus vastes d’Afrique, le Soudan et la République démocratique du Congo. Ces Etats semblent prendre le chemin de la division; de nouvelles frontières se dessinent peu à peu autour de divers centres de gravité – les villes d’importance (comme Juba, au Sud-Soudan, ou Kinshasa au Congo). Ou peut-être les frontières resteront-elles inchangées; peut-être disparaîtront-elles peu à peu. Les habitants d’une région se contenteraient alors d’avoir accès à la grande ville la plus proche, quel que soit le «pays» dans lequel elle se situe. C’est souvent de la sorte que les choses fonctionnent sur le terrain; nos cartes ne reflètent pas toujours cette réalité.

Ce sont donc bien les villes et leur économie, et non les nations et leurs forces armées, qui serviront de fondation à l’ordre mondial de demain; les Nations unies vont donc devenir un symbole de moins en moins adapté de l’adhésion universelle à la communauté internationale. Nous pourrions nous inspirer d’organisations moins rigides, comme le  Forum économique mondial, surtout connu pour sa réunion annuelle de Davos. Le Forum offre l’avantage de réunir des personnalités d’horizons très différents: premiers ministres, gouverneurs, maires, PDG, directeurs d’ONG, présidents de syndicats, intellectuels éminents, célébrités influentes… Tous ces acteurs savent que la stabilité du monde ne peut dépendre d’un obscur «système»: ils contournent les obstacles, et font preuve de pragmatisme. 

L’ambition urbaine moderne prend des formes multiples: quartiers des affaires flambants neufs, zones économiques spéciales, villes construites à partir de rien… J’ai récemment eu l’occasion d’en discuter avec Jürgen Bruns-Berentelg, PDG de l’ambitieux projet HafenCity; c’était à Hambourg, dans l’un de ses chantiers, sur les rives de l’Elbe. L’homme est loin d’être un débutant; il a travaillé au réaménagement futuriste de la Potsdamer Platz de Berlin. A Hambourg, il donne une seconde jeunesse aux quais, vieux quartier industriel laissé à l’abandon, dont il souhaite faire une île fonctionnelle et accueillante (tant sur le plan familial que professionnel), en parfaite harmonie avec le reste de cette métropole revitalisée. «Notre approche de l’urbanisme a changé; la minutie du spécialiste a remplacé l’arbitraire», affirme-t-il, très sûr de lui. Au Moyen Age, Hambourg était l’un des pivots de la Ligue hanséatique, du fait de sa proximité avec la Baltique. Aujourd’hui, les vastes terminaux portuaires de HafenCity souhaitent tirer parti de l’évolution des échanges commerciaux pour conquérir plus avant le marché du transport maritime international. Mais le quartier a également été pensé pour accueillir des industries modernes. Plusieurs sociétés internationales (comme Procter & Gamble) ont installé leurs sièges sociaux dans des bâtiments si écologiques que leurs toilettes fonctionnent... sans eau. «Pour les entreprises comme pour les habitants, s’installer à HafenCity, c’est plus qu’un simple déménagement: c’est choisir un autre mode de vie», souligne Bruns-Berentelg. On y croise des représentants des villes de Rotterdam, de Toronto et d’autres cités avant-gardistes, tous venus s’inspirer de ce quartier novateur. Ses habitants sont en quelque sorte les pionniers du renouvellement urbain du monde occidental; monde qui ne peut se permettre de construire ses villes de toutes pièces.

L’Afrique n’a pas ce problème – et Paul Romer, économiste à l’université de Stanford, compte bien profiter de cet avantage. Ses «charter cities»  ont pour but de propulser les pays pauvres dans la modernité urbaine en adoptant un concept proche de celui des charter schools: réserver un terrain, lui accorder flexibilité et statut administratif (comme l’a fait la Chine lorsqu’elle a «loué» Hong Kong à la Grande Bretagne), puis mettre le projet entre les mains d’experts. Romer est en pourparlers avec plusieurs pays africains; il souhaite trouver un candidat disposé à lui céder un espace afin de tenter l’expérience. Son projet pourrait bien changer le destin de toute une nation. Peut-être son utopie – son rêve néocolonialiste, disent certains – se réalisera-t-elle. D’autres s’y sont essayés avec succès: voilà déjà plusieurs dizaines d’années que la province de Guangdong dispose de ses zones économiques spéciales, qui permettent de contourner la rigidité de l’administration et de faire la part belle aux structures para-étatiques, bien plus propices aux affaires. D’autres enclaves (comme la King Abdullah Economic City, en Arabie Saoudite, ou la province de Binh Duong, au Vietnam) ont décidé de reproduire ce modèle.

Les charter cities ne sont rien à côté de Songdo, le projet à 40 milliards de dollars de la Corée du Sud, qui devrait être achevé en 2015. L’endroit – que l’on nous présente comme le plus grand projet immobilier privé de l’histoire – promet d’être un centre urbain d’un nouveau genre. Songdo est plus qu’un simple quartier d’affaire, plus qu’une simple zone économique: ce sera la première «ville intelligente». Des technologies de communications de pointe permettront de vivre en interaction constante avec la ville, du domicile jusqu’à l’école en passant par l’hôpital. Une interactivité dont les Sud-Coréens raffolent: à chaque fois qu’une résidence ou qu’un immeuble de bureaux  de Songdo est mis en vente, ils s’arrachent comme des petits pains. L’Asie pourrait y voir une chance de transformer la menace que peuvent représenter sa concentration démographique et l’essor de sa consommation en modèle exportable dans les pays en développement. La Chine – qui prévoirait de construire 300 villes nouvelles – est un immense marché à conquérir pour les promoteurs immobiliers écologiques (comme Gale International), qui pourraient y développer leurs projets d’urbanisme vert.

Et de fait, le projet Songdo pourrait bien être le plus parlant des signes annonciateurs; le signe que nous pouvons – et, peut-être, que nous devons – révolutionner notre façon de vivre. C’est dans les villes que les chercheurs mènent le plus d’expérience pour élaborer un moyen de sauver notre planète des dangers engendrés par l’humanité. L’ancien président américain Bill Clinton réunissait il y a peu les maires de quarante métropoles afin de mettre au point un réseau de bonnes pratiques environnementales destinées à réduire les émission de gaz à effet de serre. L’agriculture verticale est en vogue depuis déjà longtemps à Tokyo, et elle est en train de gagner la ville de New York. L’Amérique du Nord s’inspire du système de transports en commun électrique de la ville de Curitiba, au Brésil. Cisco installe des capteurs dans les feux de signalisations de la ville Madrid afin d’en finir avec les embouteillages. Le cabinet de conseil McKinsey a récemment déclaré que si l’Inde se mettait à l’urbanisme éco-efficient, ses citoyens seraient en meilleure santé, et le pays ajouterait entre 1 et 1,5% au taux de croissance de son PIB…

Si le monde de demain est un monde de villes, ces dernières seraient donc en mesure d’initier un cercle vertueux de saine compétition. Le géographe Jared Diamond explique que les siècles de morcellement qu’a traversé l’Europe ont conduit nombre de ville à entrer en compétition directe; à tout faire pour être chacune la plus innovante. Aujourd’hui, elles partagent leurs découvertes, et font de l’Europe la zone transnationale la plus développée de la planète sur le plan technologique.

Résumons simplement les choses: ce qui arrive dans nos villes importe plus que ce qui peut arriver ailleurs. Les villes sont les laboratoires de la planète; le parfait symbole de cette époque instable. Elles sont à la fois le cancer et la base de notre monde en réseau; son virus et ses anticorps. Changement climatique, pauvreté, inégalité: les villes en sont la cause – et elles sont porteuses du remède. Comprendre les villes, c’est choisir son avenir: voulons-nous voir les HafenCity et les Songdo fleurir aux quatre coins du monde? Ou risquer de voir ce dernier prendre, demain, le visage des pires recoins de Karachi et Bombay?

Parag Khanna

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Le quartier d'affaires de Shanghai à Pudong REUTERS/Claro Cortes

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