Economie

Le destin des Etats-Unis n'est pas celui du Japon

James Ledbetter, mis à jour le 30.08.2010 à 17 h 34

Il est usant de répéter que la comparaison avec le Japon ne tient guère...

Un drapeau japonais sur le port de Tokyo Kim Kyung Hoon / Reuters

Un drapeau japonais sur le port de Tokyo Kim Kyung Hoon / Reuters

L’idée que la récession qui frappe les Etats-Unis va nous mettre dans la même situation que le Japon est apparue dès la faillite, en septembre 2008, de la banque Lehman Brothers et, depuis, continue de se propager. Si vous imaginez que les chiffres de la croissance économique américaine de ces quarante dernières années peuvent à eux seuls mettre un terme à ces théories de dérive japonaise, vous vous trompez. La crainte d’une récession massive, la persistance d’un fort taux de chômage et la peur, très en vogue, de la déflation, ont ressuscité le monstre japonais, nouvelle incarnation de Godzilla.

Il est usant de répéter que la comparaison avec le Japon ne tient guère. Mais jusqu’à ce que l’économie donne l’impression de s’être enfin définitivement redressée, il y aura des éditorialistes –et même des éditorialistes respectables– qui jugeront utile d’agiter ce drapeau en nous assenant quelques petites vérités bien senties accréditant leur thèse.

Aujourd’hui, l’utilisation de l’exemple japonais par tout éditorialiste ou intellectuel est un bon indicateur de sa pensée en matière d’interventionnisme fiscal. La foule des agitateurs de la menace japonaise est partagée en deux camps: ceux qui montrent du doigt l’expérience japonaise comme la démonstration que l’interventionnisme de l'Etat ne fonctionne pas par définition ou, tout du moins, qu’il ne compense pas le degré d’endettement gouvernemental qui en résulte. (Ce camp va de la Reason Foundation (ultralibérale) à presque tous les éditoriaux publiés dans le Wall Street Journal). Et il y a ceux qui considèrent que nous devons craindre un scénario à la japonaise, parce que le gouvernement japonais intervint trop peu et trop tard. (Paul Krugman est le chef de ce camp). Il est presque comique de constater que les avocats de deux stratégies financières résolument opposées pointent du doigt le même scénario en s’écriant «cela ne doit pas se produire!»

Le problème, c’est que le spectre d’une «décennie perdue» à la japonaise est à ce point marqué par la peur et la fierté nationaliste qu’elle écarte toute analyse sérieuse. Si la crise économique ayant frappé le Japon au début des années 1990 peut superficiellement ressembler à la récession touchant actuellement l’Amérique, il est important de souligner à quel point les situations de fond sont radicalement différentes. Pour mémoire:

La taille de la bulle et la taille de son explosion. Dans son brillant Foreign Affairs refutation of the Japan analogy (publié en 2009 - sur souscription), Richard Katz montre qu’entre 1981 et 1991, le prix des terrains commerciaux a augmenté de 500% dans les six plus grandes villes du Japon. En comparaison, le prix du terrain constructible aux Etats-Unis dans les 20 plus grandes villes du pays a augmenté, entre 1996 et 2006, de 200%. La bulle devait donc éclater, mais avec des conséquences naturellement moins sévères. Et même si le prix du bâti continu de chuter, il faudra attendre longtemps avant de trouver les prix de 1996, alors que les prix, au Japon, sont descendus bien en dessous de ceux de 1981.

La puissance des entreprises. Les opposants à l’interventionnisme sont en général des évangélistes des vertus du secteur privé, mais ils ne se penchent que rarement sur la bonne santé financière des grandes entreprises américaines. Certes, les secteurs financiers et automobiles ont frôlé la disparition pure et simple, mais de nombreuses entreprises non-financières ont continué d’enregistrer des bénéfices et sont souvent moins endettées que par le passé. (Elles pourraient d’ailleurs en profiter pour revaloriser les salaires, mais c’est une autre histoire). En comparaison, les sociétés japonaises des années 1990 étaient à ce point endettées que leur incapacité collective à faire face à leurs obligations entraîna une saignée significative de l’économie du Japon.

Le moment de l’intervention gouvernementale. Tout le monde –et même ceux qui rejettent l’analogie avec le Japon– s’accorde à dire que le gouvernement et la banque centrale du Japon ont encore accentué le malaise en repoussant sans cesse la prise de décision politique. Le fameux mouvement vers un taux d’intérêt zéro n’a finalement eu lieu que neuf ans après le début de la crise; la Réserve fédérale et le gouvernement américain ont réagi plus promptement. Lorsque Barack Obama déclare que les choses auraient pu être bien pire sans plan de relance et sans soutien aux banques, c’est précisément du scénario japonais dont il est question.

Mais alors, si l’analogie avec le japon est à ce point mauvaise, comment expliquer qu’elle fasse à ce point florès? La peur est une première explication; la décennie perdue du Japon est suffisamment proche dans les mémoires des Américains, bien davantage que toutes les autres crises économiques passées (et bien plus efficace que les références à la Grande dépression, que l’on entend si peu de nos jours), pour être utilisée comme un argument alarmiste. De même, comme déjà mentionné, la «décennie perdue» sert avant tout de point de fixation de la querelle autour de l’intervention du gouvernement, rendue d’autant plus féroce que toute nouvelle intervention semble aujourd’hui politiquement morte.

Mais tout en laissant la politique et l’émotion à leur place, certains aspects de la crise japonaise sont instructifs, comme un juste milieu dans ce débat constant à savoir nous sommes oui ou non dans la même situation que le Japon. Un plan de relance en matière fiscale peut s’avérer totalement inefficace, si ces trois conditions sont réunies: s’il arrive trop tard dans une période de ralentissement économique, s’il n’est pas appuyé sur une politique monétaire et s’il n’est pas assez important. Le Japon a sans doute souffert de ces trois maux. Dans le cas du plan de relance américain, nous devrions nous focaliser sur le troisième point.

Une autre question demeure posée: les banques américaines ont-elles réellement apuré leurs comptes –et se sont-elles réellement retroussées les manches? Lors de la crise au Japon, les décisions du gouvernement furent peut-être inefficaces ou néfastes, mais le comportement des banques fut quant à lui d’une inconscience totale. Mal capitalisées, les banques japonaises avaient par surcroît des pratiques comptables totalement fantaisistes et s’étaient trouvées lestées de nombreux actifs toxiques. Rares sont ceux qui proclameraient que les banques américaines ne valent pas mieux, mais malgré le plan de relance et de soutien, malgré les effets d’annonce, certains économistes s’inquiètent de voir que les taux grimpent et que les banques n’ont pas encore présenté un tableau fiable des actifs toxiques encore sous le tapis. Le fait que la peur de l’exemple japonais ne permette jamais d’aborder les véritables questions qu’elle soulève n’est que le reflet des arrières-pensées politiques et idéologiques.

James Ledbetter

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Un drapeau japonais sur le port de Tokyo Kim Kyung Hoon / Reuters

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