Culture

La part du diable de Jack London

Johann Hari, mis à jour le 25.08.2010 à 19 h 10

Vous connaissiez le gentil auteur de Croc-Blanc? Voici l’apôtre de la rébellion violente et de l'assassinat politique, l’écrivain socialiste-révolutionnaire le plus lu des Etats-Unis, par ailleurs raciste…

Jack London dans son ranch à Sonoma County en 1914

Jack London dans son ranch à Sonoma County en 1914

Les États-Unis possèdent l'étonnante faculté de transformer leurs radicaux les plus enragés, les plus explosifs, en inoffensifs eunuques. La métamorphose commence à l'heure de la mort. Ainsi se souvient-on de Mark Twain comme d'un plaisantin aimant à descendre le Mississippi dans le soleil couchant, quand ses attaques contre un empire américain accouché dans le sang sont passées à la trappe de la mémoire. De Martin Luther King, on retient ses envolées poétiques sur les enfants se tenant par la main sur les collines de l'Alabama, pas ses sorties contre le gouvernement américain, qu'il traita de «premier pourvoyeur de violence dans le monde».

Mais la plus grande castration historico-littéraire est peut-être celle infligée à Jack London. Alors que cet homme, apôtre de la rébellion violente et de l'assassinat politique, fut l'écrivain socialiste-révolutionnaire le plus lu de l'histoire des États-Unis, ne semble subsister de lui qu'un gentil récit canin. Un peu comme si, dans un siècle, ne subsistait des Black Panthers que leurs fantaisistes coiffures afros.

La mort avant la vie

Pourtant, laisser cet auteur être éclipsé par le chien de papier qu'il a créé, c'est perdre l'une des figures les plus intrigantes de notre pays, une figure aussi exaltante que repoussante. Au cours des 40 ans que durera sa vie, ce «bâtard» né dans les bas-fonds d'une mère spirite suicidaire devra travailler dès l'enfance, avant d'être pirate, vagabond, socialiste révolutionnaire, raciste fasciné par le génocide, chercheur d'or, correspondant de guerre, millionnaire, dépressif et, durant un temps, plus grand écrivain à succès de l'Amérique. Dans Wolf: The Lives of Jack London (Le loup: vies de Jack London), le biographe James L. Haley qualifie London «d'auteur le plus incompris de la littérature américaine». Peut-être est-ce parce l'homme est tout simplement impossible à déchiffrer.

Avant même sa naissance, London échappe au suicide. Sa mère, Flora Chaney, est une hystérique ravagée et haineuse qui, à la moindre contradiction, hurle à la crise cardiaque et s'écroule sur le sol. À l'adolescence, elle a quitté une demeure familiale de 17 chambres pour rejoindre une espèce de secte qui prétend communiquer avec les morts. Le chef du mouvement, William Henry Chaney, l'a battue en apprenant qu'il l'avait mise enceinte et a exigé qu'elle avorte. Après avoir avalé une surdose de laudanum, elle s'est tiré une balle dans la tête avec une arme par bonheur défectueuse. Quand l'affaire sort dans la presse, une expédition punitive menace de pendre Chaney, qui préfère disparaître de la Californie à tout jamais.

Après avoir mis Jack au monde dans un bidonville de San Francisco, en 1876, Flora ne veut plus entendre parler de ce qu'elle appelle son «insigne de la honte». Elle confie le bébé à une nourrice noire (une esclave émancipée) du nom de Virginia Prentiss, qui laissera le petit pousser comme un Gavroche. Elle le surnomme son «ti nègre blanc» ou sa «balle de coton» tandis qu'il lui donne du «Mama», bien qu'elle le lui interdise.

«Je me trouvais au fond du puits, dans les profondeurs souterraines de la misère sociale dont il n'est ni bienséant ni convenable de parler», écrira London des années plus tard. Dès la fin de l'école primaire, il est envoyé dans une conserverie, où il met des légumes vinaigrés en boîte toute la journée, tous les jours, pour une rémunération dérisoire. Sa vie entière, il restera terrorisé par l'idée d'un monde entièrement mécanisé, où les humains sont asservis à la Machine. Son œuvre sera traversée par les hurlements capricieux des engins qui exigent des hommes une servitude totale.

«Le petit socialiste»

London n'aura pas de brosse à dents avant 19 ans, ce qui laissera à ses dents tout le temps de pourrir. La première grande dépression américaine fait rage, le jeune homme collectionne tous les boulots les plus abjects, pellette du charbon à en être perclus de crampes. Il tente une première fois de se tuer par noyade, mais il est sauvé par un pêcheur. C'est à cette époque qu'il prend conscience des hordes de sans-abris édentés qui peuplent les rues, brisés par un travail implacable qui les recrache à l'agonie à 40 ou 50 ans. D'abord tenté par un individualisme nietzschéen impavide, il décide de s'en sortir par sa seule force et son seul courage.

Mais la crise a formé le creuset de nouvelles idées qui, dira London, seront «forcées» dans son esprit, comme malgré lui:

«Aucune démonstration de la logique et de l'inéluctabilité du socialisme ne m'auront convaincu aussi profondément et infailliblement que ce jour où j'ai vu les murs du Puits social se dresser autour de moi, et où je me suis senti glisser vers le bas, tout en bas, jusqu'en son fond chaotique.»

Quand les déshérités de la société organisent une marche sur Washington pour réclamer du travail, en 1894, London se joint à leur cortège et est arrêté à Niagara Falls [dans l'État de New York] pour «vagabondage». Quand il demande un avocat, la police lui rit au nez; quand il tente de plaider non coupable, le juge lui dit «de la fermer». Il passera un mois en prison. London savait que les dés du système économique étaient pipés, il apprend que ceux de la justice le sont aussi.

Libéré cette même année à l'âge de 18 ans, il se met à proclamer des discours véhéments dans la rue, ce qui lui vaut bientôt d'être surnommé par les journaux de San Francisco «le petit socialiste», lui qui exhorte les travailleurs à se rebeller et à reprendre le pays aux grands patrons voyous.

Quand il trouve une place dans un lycée huppé, le bout du tunnel se laisse un faible instant entrevoir. Mais il abandonne rapidement, face à des parents qui se plaignent de son influence néfaste sur leurs petits trésors. Il parvient à entrer dans un autre établissement, d'où il sera expulsé après avoir assimilé en quatre mois un cursus de deux ans, infligeant une embarrassante leçon d'humilité aux riches bambins. London enrage d'humiliation. Peu de temps après, il part pour le Grand Nord canadien, nouvel eldorado des chercheurs d'or. Là, il verra ses compagnons mourir de noyade, de froid ou du scorbut. Un médecin de passage l'ausculte et lui déclare qu'il mourra lui aussi s'il ne se fait pas soigner de toute urgence. Il a 22 ans et il fait le serment, s'il survit, de devenir écrivain quoi qu'il en coûte.

Une écriture fondatrice

Ses premières œuvres –comme The Sea-Wolf (Le Loup des mers, 1904), histoire d'un naufragé secouru par un capitaine de navire tortionnaire qui verse dans la perversion sexuelle– injectent dans la littérature américaine un style dense, lapidaire et argotique qui fait paraître bien pâles les tentatives littéraires contemporaines de «parler le peuple» (Edith Wharton n'a qu'à se rhabiller). C'est discordant, brutal, comme les machines que London a manœuvrées, c'est écorché comme les terres hostiles qu'il a traversées. La rudesse, l'énergie brute qui se dégagent des pages stupéfient les lecteurs. Adieu bonnes manières, bonjour travers maniaques: ses personnages sont violents, véreux et bien réels.

À relire ses livres aujourd'hui, on réalise à quel point London aura essaimé, à quel point il aura influencé certains des plus grands écrivains du XXe siècle, aux États-Unis comme ailleurs. Ernest Hemingway et John Steinbeck feront sienne sa crudité. La Beat Generation, éprise de jazz et d'imprévu, suivra ses pas sur la route. Comme lui, George Orwell vivra avec les indigents; son 1984 s'inspirera du propre roman futuriste de London, The Iron Heel (Le Talon de fer). D'Upton Sinclair à Philip Roth, on se réclamera de son influence, laquelle semble d'ailleurs dépasser la seule littérature. Car à voir les photos de lui posant insolemment en veste de cuir, on pressent déjà  Marlon Brando ou James Dean.

Plus London devient riche, plus il se radicalise. Il prône l'assassinat des leaders politiques russes et prophétise l'arrivée inexorable du socialisme en Amérique. Bien qu'il emploie nombre de domestiques, il tient à rester un Robin des Bois: son personnel a pour instruction de servir les mendiants et les syndicalistes invités chez lui.

La tache indélébile

Cet humanisme sera pourtant souillé par une tache indélébile. «Avant d'être un socialiste, je suis un homme blanc», déclare-t-il le plus sérieusement du monde. Son socialisme est barré du sceau de la ségrégation: il n'est réservé qu'à la pigmentation blanche. Tous les autres groupes ethniques doivent selon lui être dominés, ou exterminés. «L'histoire de la civilisation est une histoire d'errance, d'errance des races fortes qui, l'épée à la main, suppriment, abattent les faibles et les moins adaptés», écrit-il froidement. «Les races dominantes volent et tuent aux quatre coins du monde.» Et c'est chose normale car:

«[Les faibles] sont incapables de la persévérance et de la pugnacité qui caractérisent les races les plus adaptées à la vie dans ce monde.»

Quel sort attend donc ceux qui ne sont pas «les plus adaptés»? La réponse se trouve peut-être dans une nouvelle datée de 1910, The Unparalleled Invasion (L'Invasion sans pareille), qui raconte comment les États-Unis déclarent une guerre biologique à la Chine afin d'en décimer la population. L'invasion et la prise du pays représentent, dans cette histoire, «l'unique solution au problème chinois». Malgré une biographie sérieuse et bien documentée, Haley fait montre d'une discrétion coupable concernant le racisme de London, relevant simplement que l'écrivain croyait à la séparation des races. Ce n'est pas exact: il a souvent pensé que les blancs devaient tuer tous les autres.

Comment cet homme en est-il arrivé là? Sa mère était une raciste forcenée qui ne s'était jamais remise de sa déchéance sociale et qui avait vécu comme une humiliation permanente l'obligation de vivre aux côtés des noirs. Si London s'identifie à ceux qui sont «piégés dans l'abîme», lui aussi en retire une humiliation qui lui rend nécessaire l'existence des Untermenschen, ces «sous-hommes» qui vaudraient encore moins que lui. Ne pense-t-il pas à Virginia Prentiss, la femme qui l'a élevé, quand il compare les noirs à des singes? En certains moments vacillants, porteurs d'espoir, cet homme si éloquent dans sa compassion pour les victimes semble percevoir que ces vues sectaires sont infectes. London dira même un jour que la force du socialisme est de «transcender les préjugés raciaux». Mais les préjugés ont la vie dure et ils persistent dans leur cruauté: quand l'écrivain visite Hawaii, l'admiration qu'il éprouve pour l'archipel et sa culture ne l'empêche pas de souhaiter sa conquête par les États-Unis.

Les doses astronomiques de whisky qu'il ingère ne rendent pas sa pensée plus cohérente. Chaque jour, l'auteur semble vouloir achever le geste fatal esquissé par sa mère quand elle était enceinte. Il écrit ainsi:

«J'étais tellement obsédé par le désir de mourir que j'avais peur de passer à l'acte dans mon sommeil. Je confiais mon revolver à quelqu'un qui devait le cacher, de manière à ce que ma main inconsciente ne le trouve pas.»

Il lutte contre cette terrible dépression par l'alcool, le travail (il écrit 1.000 mots par jour, chaque jour) et le socialisme, qui le transcende. Alors qu'il est rongé par le désespoir, il quitte parfois les réunions politiques comme «expurgé de [lui]-même, pour rentrer chez [lui] heureux et comblé».

Si l'écrivain aime les récits d'aventures, ils ne constituent pas à ses yeux l'armature de son œuvre. Il serait donc bien surpris aujourd'hui de découvrir qu'on se souvient essentiellement de lui pour The Call of the Wild (L'Appel de la forêt), qui raconte l'histoire d'un chien domestique dérobé à son maître pour être vendu comme chien de traîneau en Alaska, et qui finit par s'enfuir pour aller vivre avec les loups. Comme presque tous les héros de London, celui-ci est propulsé dans un milieu hostile, détestable, où la survie est une lutte constante. On trouve aussi dans ce récit un message pré-écologiste qui veut que la nature nous rattrape toujours, quel que soit notre degré de civilisation. Cependant, après une éclosion volcanique qui collait à la dureté de la vie, l'écriture de London va se dégrader aussi sûrement que ses reins. Moins l'auteur subit la brutalité du quotidien, plus son œuvre adopte un style rabougri et maniéré –le style même qu'il s'était juré de décapiter.

 Malgré l'incroyable succès que rencontre L'Appel de la forêt, les journaux réclament l'emprisonnement ou l'expulsion du socialiste Jack London. À 40 ans, c'est un homme brisé qui s'adonne à la morphine pour calmer ses reins et son foie ravagés par l'alcool. Se tuant à petit feu par la boisson, London désespère de plus en plus de voir les États-Unis devenir un jour une république socialiste. «J'en arrive parfois à haïr les masses et à mépriser les rêves de réformes», écrira-t-il alors à un ami. Il quitte le parti socialiste, devenu à son goût trop modéré et réformiste, alors qu'il plaide pour des actions directes que lui-même n'entreprend pas. Exilé de sa grande cause rédemptrice, il mourra dans l'année. Son domestique le trouvera moribond, à côté d'un papier sur lequel il avait calculé quelle dose de morphine pouvait être mortelle. Le coup de feu de Flora Chaney aura finalement atteint sa cible, 40 ans après avoir été tiré.

 Cette vie ne mérite-t-elle pas mieux que d'être réduite à une simple histoire de chien solitaire?


Johann Hari

Traduit par Chloé Leleu

Photo: Jack London dans son ranch à Sonoma County en 1914 / via Wikimedia Commons Domaine public

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