Monde

Katrina: la Nouvelle-Orléans cinq ans après

Josh Levin, mis à jour le 30.08.2010 à 11 h 49

Comment l'ouragan a changé pour toujours la ville.

Nouvelle-Orléans quartier du Lower Ninth Yard  Eric Leser

Nouvelle-Orléans quartier du Lower Ninth Yard Eric Leser

Voilà un bout de temps que je ne pense plus à Katrina tous les jours. En tant que membre de la diaspora de la Nouvelle-Orléans, je ne suis jamais confronté aux restes visibles de la destruction – les bâtiments abandonnés, les terrains vagues et les maisons sur les portes desquelles est encore inscrit, à la bombe de peinture, le nombre de morts à l’intérieur. Lorsque j’enfile ma casquette des Gold Saints, je pense au Super Bowl et pas au fait que l’équipe a failli partir pour Los Angeles ou San Antonio l’année suivant la tempête. Mais une fleur de lys (l’emblème des Gold Saints) est bien plus qu’une fleur de lys. La semaine dernière, un homme assis dans un bus, avisant ma casquette, a enlevé ses écouteurs et m’a dit qu’il avait quitté la Nouvelle-Orléans au moment où la tempête faisait rage – il m’a dit qu’il souhaitait ardemment rentrer mais qu’il n’y est pour l’instant pas parvenu. Lui pense à Katrina chaque jour.

Lorsque j’ai fait le deuil de la Nouvelle-Orléans en août 2005, je pensais avant tout à ma famille et aux lieux qui m’étaient chers: la maison de mes grands-parents, Audubon Park, le Rock ‘N’ Bowl. Cinq ans plus tard, l’héritage de Katrina est moins présent que je l’imaginais. Si la tempête a naturellement affecté le paysage de la Nouvelle-Orléans, ses effets sont aussi visibles qu’invisibles. Katrina est un désastre collectif enduré en privé, une tragédie qui constitue une rupture temporelle pour tous les habitants de la Nouvelle-Orléans. Les vies sont aujourd’hui divisées en avant et après Katrina, chaque événement post-ouragan n’étant relié au passé que par une ligne pointillée, quand il est relié.

Pour ma grand-mère, Katrina est liée aux soins qu’elle portait à mon grand-père. Alors que le vent et la pluie menaçaient la côte, ils ont quitté leur maison en emportant des médicaments et des vêtements pour quelques jours. Ils sont rentrés à la Nouvelle-Orléans après avoir passé cinq mois à Houston, mais n’ont pas pu regagner leur foyer. La maison dans laquelle ils avaient vécu durant un demi-siècle était inondée, moisie et inhabitable. Ils ont déménagé dans un appartement plus petit, et les quelques biens qu’ils ont pu sauver –vaisselle, livres et tout ce qu’il est possible d’accumuler en 57 ans de mariage- a été entreposé dans des cartons. Mon grand-père est mort un an après leur retour et ma grand-mère pense à Katrina chaque jour –à chaque fois qu’elle pense à lui.

Tout le monde a son histoire de Katrina –ce que vous avez vu, les biens et les personnes que vous avez perdus. C’est cette accumulation d’expériences particulières qui donne à la tempête cette dimension si personnelle. La reconstruction de la ville et de la Gulf Coast a également pris une dimension très personnelle. Katrina a donné naissance à une culture de la débrouille individuelle. Lorsque les eaux se sont retirées, le programme Road Home n’a pas été en mesure de fournir les fonds nécessaires promis à des propriétaires désespérés, tandis que la gouverneur Kathleen Blanco et le maire de la Nouvelle-Orléans, Ray Nagin, se rejettaient l’un sur l’autre (ainsi que sur le directeur de la FEMA, Michael Brown) la responsabilité du manque de coordination et de progrès. Les familles et les associations locales ont fait, pour elles-mêmes, ce que les bureaucrates s’avéraient incapables de faire, en reconstruisant leurs quartiers par la seule force de la volonté.

Cette autarcie contrainte a considérablement modifié la psyché et la politique de la Nouvelle-Orléans post-Katrina. Joseph Cao, avocat issu de l’immigration n’avait jamais, avant l’ouragan, mis le doigt dans la politique. Après la tempête, il a été au coeur d’une des plus belles histoires de la Nouvelle-Orléans, la reconstruction en un temps record du quartier américano-vietnamien dans l’est de la ville. Cao, tirant parti du rôle de premier plan qu’il avait joué dans cet épisode, a fait son entrée à la Chambre en 2008, battant le sortant William J. Jefferson, figure politique locale aujourd’hui en prison pour corruption aggravée. Le maire de la Nouvelle-Orléans, Mitch Landrieu et le président de la Paroisse (en Louisiane les Comtés s’appellent des Paroisses (Parish), note du traducteur) de Plaquemines, Billy Nungesser ont sortit les sortants en promettant qu’à l’inverse de leurs prédécesseurs, ils ne se laisseraient pas aller à l’inaction. (Cette philosophie à été mise à rude épreuve avec la fuite de pétrole de BP, Nungesser insistant sur le fait que lui et les autres représentants faisaient «tout ce qui était physiquement possible pour sauver le littoral de la Louisiane».)

Cette croisade contre l’inertie pourrait bien se transformer en un simple outil rhétorique pour une nouvelle génération de politiciens corrompus en Louisiane. Il semble pourtant que quelque chose de différent est en train de se mettre en place. Avant la tempête, les problèmes de la Nouvelle-Orléans -un système scolaire défaillant, des infrastructures déliquescentes et un fort taux de criminalité - semblaient systémiques et irréductibles. Katrina a montré, de la pire des manières, que la façon dont les choses se déroulent n’est pas immuable. Car l’ouragan a également fourni aux habitants de la Nouvelle-Orléans une occasion sans précédent de reconstruire une ville qui ne fonctionnait pas.

Les changements opérés dans la Cité du Croissant (surnom de la Nouvelle-Orléans) depuis Katrina sont impressionnants. Peu après la tempête, l’Etat a pris le contrôle des écoles les moins performantes du service public. En 2007, le Conseil municipal a fait voter la destruction de 4 500 logements du parc public, avec la promesse qu’ils seraient remplacés par des résidences accueillant des catégories sociales variées. Cette année, Landrieu et le service de l’inspecteur général de la ville ont décidé de s’attaquer au système des marchés publics, notoirement corrompu. Le département de la Justice et le FBI, parmi d’autres, participent aux efforts entrepris pour réformer la police de la Nouvelle-Orléans, que le maire à décrit, lors de son entrée en fonction, comme «une des pires polices du pays».

Ces réformes ont été naturellement très applaudies par les partisans de la bonne gouvernance. Le «New Orleans Index at Five», un grand rapport produit par la Brookings Institution et le centre de Statistique de la Great New Orleans Community tend à montrer que la ville a bien plus de ressort depuis Katrina. Depuis la catastrophe,insiste le rapport, les organisations de quartier jouent un rôle civique plus important, davantage d’enfants ont accès à des écoles de meilleure qualité, dont le nombre a augmenté, et le long processus de réforme du logement public et du système judiciaire est sur les rails.

Mais malgré tout ce qui a déjà été fait, les problèmes structurels de la Nouvelle-Orléans n’ont pas pour autant disparu. Avant comme après Katrina, des tensions subsistent entre la culture indestructible de la ville et son économie fragile. Les orchestres de jazz et les Social Aids and Pleasure Clubs ont fait leur grand retour, démontrant la volonté de rétablir les traditions qui ont fait de la Nouvelle-Orléans une ville unique. Mais la ville n’est pas parvenue à moderniser une économie pour l’essentielle centrée sur le tourisme, le pétrole et le gaz, ainsi que sur le fret. La récession d’ampleur nationale, la fuite de pétrole de BP et la fermeture annoncée des chantiers navals d’Avondale rendent ces ressources potentielles plus fragiles que jamais.

Katrina a également exacerbé les tensions raciales préexistantes à la Nouvelle-Orléans. L’ouragan, dont les conséquences ont bien plus dramatiquement frappé les habitants noirs et pauvres a vu la population des Africains-Américains passer de 67% en 2000 à 61% en 2008 (PDF) dans la Paroisse d’Orleans (où se situe la ville). Landrieu, premier maire blanc de la ville depuis son père, Moon Landrieu, en 1978, a remporté les élections grâce à un soutien massif des noirs, déclarant que sa victoire «était le signal d’une ville ayant décidé d’être unie plutôt que divisée». Malgré cela, les divisions ne peuvent être balayées du jour au lendemain. La destruction, en 2007, du parc de logement public, a été perçue par certains dirigeants de la communauté comme une manière de se débarrasser des Africains-Américains à faible revenu. Et les rapports incessants de fusillades à caractère racial qui se sont produites dans les jours suivant la rupture des digues – un ancien habitant blanc a été récemment mis en examen pour crime racial après avoir insulté trois «étrangers» noirs avant de leur tirer dessus à Algiers Point - ont encore renforcé l’idée que la réconciliation raciale est un rêve impossible.

Bien qu’il y ait de nombreuses raisons de se montrer cynique à l’égard de la Nouvelle-Orléans post-Katrina, l’expérience de mort imminente de la ville tend à changer votre point de vue. Chacun de mes séjours dans cette ville qui est la mienne revêt davantage d’importance, me donnant l’occasion de visiter les lieux que je craignais engloutis à tout jamais en 2005. Mais je visite également des quartiers où je ne m’aventurais pas auparavant, pour admirer les progrès sur le Lower Ninth Yard, me balader dans Gentilly et le New Orleans East, admirer les extravagants costumes indiens de Mardi Gras présentés dans la House of Dance and Feathers. Katrina fut un désastre personnel, mais ce désastre m’a donné l’occasion de réaliser à quel point la Nouvelle-Orléans, mais aussi ses habitants, forment un tout. Au-delà des Saints, de la musique et de la culture, je réalise aujourd’hui que tout le monde est partie prenante de cette ville, derrière les mêmes digues et levées fragiles.

Josh Levin

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Nouvelle-Orléans quartier du Lower Ninth Yard  Eric Leser

Josh Levin
Josh Levin (21 articles)
Rédacteur en chef de Slate.com
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte