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NDM-1: les très sales bactéries de New Delhi

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.08.2010 à 14 h 40

Résistantes à tous les antibiotiques (ou presque), elles commencent à circuler à l’échelon planétaire.

Un pneumobacille, dans lequel a été trouvé NDM-1 la première fois.

Un pneumobacille, dans lequel a été trouvé NDM-1 la première fois.

De mortelles petites bêtes peuvent émerger des pays émergents. C’est le cas aujourd’hui avec le sous-continent indien, inquiétant réservoir de souches de bactéries résistantes à la quasi-totalité des médicaments antibiotiques aujourd’hui disponibles. Des bactéries qui –via des personnes infectées prenant l’avion–  commencent à circuler à l’échelon planétaire. Les spécialistes d’infectiologie (ils ont–eux aussi– un jargon et quelques lubies) ont baptisé «NDM-1» ces nouveaux micro-organismes. «NDM-1» pour  «New Dehli métallo-bêta-lactamase». En clair: des bactéries identifiées pour la première fois dans la capitale de l’Inde (près de vingt millions d’habitants) et porteuses d’un gène qui leur permet de résister aux multiples armes médicamenteuses jusqu’alors habituellement destructrices.

De plus en plus de foyers

Pour les plus affûtés des bactériologistes, l’affaire est tout sauf anecdotique; tout sauf médiatiquement gonflée. Elle vient d’être détaillée sur le site du mensuel spécialisé  The Lancet Infectious Diseases par une équipe internationale coordonnée par deux spécialistes britanniques Timothy Walsh et Neil Woodford. Les premiers germes en cause furent des entérobactéries, une famille de bactéries (pathogènes ou pas) largement présentes dans l’environnement ainsi que dans les tubes digestifs des animaux et des hommes.  Mais désormais l’inquiétude, ici, est triple:

  • le nouveau gène de résistance identifié en Inde contamine avec une très grande facilité différentes variétés bactériennes très répandues et responsables d’infections dépassant largement la sphère digestive
  • ces bactéries résistantes sont depuis peu retrouvées dans un nombre croissant de pays 
  • le nombre d’antibiotiques qui pourraient être efficaces est largement inférieur à celui des doigts d’une main et aucun nouveau médicament de taille n’est annoncé à court ou moyen terme dans les richissimes tuyaux de Big Pharma.

Constat. Des souches NDM-1 ont été récemment identifiées en Grande-Bretagne, en Belgique, au Canada, en Suède, aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Australie. Identification faite chez des personnes ayant été hospitalisées dans le sous-continent indien avant de bénéficier d’un rapatriement sanitaire. Des foyers épidémiques multi-résistants ont aussi été également recensés en Grèce et en Israël. La France n’est pas épargnée. Une bactérie de ce type vient d’être identifiée chez une jeune femme hospitalisée dans le sud de l’Hexagone pour une infection urinaire contractée après un séjour dans un hôpital du sud de l’Inde (ce pour une intervention chirurgicale lourde). Auparavant, un cas avait été dépisté en avril dernier chez un Français –là encore– de retour d’un voyage en Inde. Les deux patients restent hospitalisés et maintenus en isolement.

Un conseil: renforcer l'hygiène

Le ministère de la Santé vient fort opportunément de réagir. Un dépistage systématique chez les personnes hospitalisées en provenance d’un hôpital étranger (soit entre 10.000 et 20.000 personnes) va être mis en place. Il devrait en être bientôt de même chez les personnes à risque hospitalisées dans les services de réanimation.  Sur l’avis du Haut Conseil de santé publique, la Direction générale de la santé recommande en outre aux établissements hospitaliers et aux professionnels de santé le renforcement des mesures d’hygiène (isolement septique, lavage des mains…) autour des personnes potentiellement infectées ainsi que le renforcement de la surveillance nationale de la résistance à certains antibiotiques. Une forme de déclaration de guerre antibactérienne.

L’affaire est tout sauf anecdotique. La très vive inquiétude des spécialistes tient à la fois aux caractéristiques des bactéries concernées et à l’immense  réservoir que constitue le sous-continent indien: 1,4 milliard d’habitants; échanges massifs de flores bactériennes; règles d’hygiène inconnues ou inapplicables; eaux massivement contaminées; diarrhées infantiles récurrentes, etc. Tous les pays ne sont toutefois pas également concernés: les premiers visés sont ceux qui ont le plus d’échanges de population avec l’Inde et le Pakistan; à commencer par le Royaume-Uni. Pour le  Pr Patrice Nordmann, chef du service de bactériologie-virologie-parasitologie de l’hôpital de Bicêtre, par ailleurs directeur de l’unité «Résistances émergentes aux antibiotiques» de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) il n’y a ici aucune fatalité. Dans les colonnes du Monde, il expliquait il y a quelques jours que cet abcès grossissant trouvait vraisemblablement son origine en Inde, vers 2005 ou 2006; et ce du fait de l’association de facteurs favorisant l'émergence de résistances bactériennes: problèmes d'hygiène, surpopulation, climat chaud et humide, usage à la fois «non raisonné» et «hors prescription médicale» des médicaments antibiotiques.

Il ajoutait aussi, incidemment, qu’il importe ici de tenir compte de ce sous-continent  sanitaire qu’est le «tourisme médical»; flux qui ne peuvent jamais être dissociés du passé colonial.

Pr Nordmann: «Pour la chirurgie esthétique, les patients vivant en Grande-Bretagne vont se faire opérer en Inde ou au Pakistan en raison d'un coût et de délais d'attente moindres que chez eux. Les Français vont beaucoup plus volontiers au Maroc ou en Tunisie, qui ne semblent pas touchés pour l'instant.»

Dont acte.

Jean-Yves Nau

Photo: Un pneumobacille, dans lequel a été trouvé NDM-1 la première fois / Wikimedias Commons

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