Life

Pourquoi nous adorons les scandales

Slate.com, mis à jour le 28.08.2010 à 8 h 32

La vie est bien monotone quand elle se conforme aux règles. La culture a besoin du scandale: c'est un rituel de purification sociale.

Mel Gibson, «le» scandale de l'été 2010. Vivek Prakash/REUTERS

Mel Gibson, «le» scandale de l'été 2010. Vivek Prakash/REUTERS

Ce n'est que lorsqu'un énorme scandale éclate après une période de disette prolongée que l'on se rend compte à quel point la transgression des autres fait les délices de la communauté, et comme la vie devient monotone quand tout le monde se conforme aux règles. Les scandales se sont fait plutôt rares cet été comparé à l'année dernière (qui a oublié l'insoutenable et transcendante conférence de presse du gouverneur Mark Sanford dégoulinant d'amour en juin 2009, au sujet de sa «chère amie» d'Argentine?), ce qui fait que quand le premier enregistrement des divagations de Mel Gibson a été divulgué à la mi-juillet, les accros du scandale de tous pays ont bondi. Pensez, des micros planqués dans des boucles d'oreilles! Un people en pleine désintégration publique, une carrière en miettes! Son agent l'a abandonné, un projet de film part en eau de boudin, la blogosphère s'enflamme comme un puits de pétrole. Tout cela a presque compensé l'horrible déception infligée par le volubile Rod Blagojevich, gouverneur de l'Illinois, qui a décidé de ne pas témoigner lors de son procès pour corruption, événement que nous étions nombreux à attendre avec impatience. Il se tait, pour une fois? Mais grands dieux pourquoi maintenant?

Besoin culturel

Après tout, la culture a besoin du scandale: c'est un rituel de purification sociale, un élément nécessaire permettant de marquer au fer rouge et d'exclure ceux qui ne se plient pas aux règles imposées par la société, au système de se réaffirmer et de faire étalage de sa force. Restez dans les clous... sinon gare. Le scandale joue un rôle décisif: si les communautés sont des enclaves partageant les mêmes normes, alors les scandales sont le ciment qui les consolide. Ils sont les organisateurs de nos haines. Les médias ont leurs propres raisons de faire monter la sauce, mais il faut que ce soit nos convenances qui soient violées, des convenances qui nous sont très chères. D'autant plus que nous, nous obéissons aux règles: notre jubilation est celle des conformistes bouffis d'amertume.

En parlant de rituels purificateurs, la conjonction fortuite des divagations de Mel et de l'autre désastre de l'été, la marée noire de BP, a incité un caricaturiste à lier les deux événements dans une même légende: «Les fuites toxiques continuent de vomir de méchants polluants.» Quelle parfaite description de l'industrie du scandale dans son ensemble, qui, plus souvent qu'à son tour, fait étalage de doses alarmantes d'inconscience déversées dans l'arène publique.

Freud, qui avait sa théorie sur les gens incapables d'empêcher les fuites, déclara un jour: «Aucun mortel ne peut garder un secret. Si ses lèvres restent silencieuses, il parle avec le bout de ses doigts; chaque pore de sa peau suinte la trahison.» Il voulait dire que les humains sont incapables de s'empêcher de semer partout des indices involontaires dévoilant leurs conflits gênants et leurs désirs profondément enfouis. Remarquez l'image poisseuse qu'il attribue au phénomène: la trahison de nos propres secrets ne dégouline pas, elle ne coule ni ne saigne pas: elle suinte, comme dumucus (ou pire encore). La viscosité de la substance en question ne peut qu'éveiller l'intérêt de quiconque a jamais lutté pour étouffer une pulsion libidineuse coupable; c'est-à-dire a priori tout le monde. Le problème c'est que nous avons tous des fissures susceptibles de laisser passer des fuites, ce qui est à la fois source d'angoisse et un excellent point de départ pour une étude du scandale, ou, plus précisément, de la propension de certaines personnes à s'y fourrer, et de la jouissance malsaine de tous les autres à les regarder faire.

Sexe, argent, ambition

Dans les scandales il est généralement question de sexe, d'argent,d'ambition, de trahison —en bref, de quelqu'un qui veut plus de quelque chose que ce que lui permet son statut social. C'est ainsi que le scandale attire sa proie: appétits excessifs, mauvais contrôle de soi, faim de pouvoir —tout cela, c'est du terreau à scandale. Mais la condition sinequa non pour un bon scandale, naturellement, c'est l'exposition —une chose secrète, de préférence embarrassante, doit être rendue publique, de préférence involontairement. Remarquez que les scandales Gibson et Blago impliquaient tous deux des enregistrements secrets, car l'ère du numérique est vraiment le nouveau meilleur allié du scandale. Les micros sont de plus en plus petits, les modes de transmission de plus en plus rapides, les supports à scandale toujours plus voraces et plus nombreux. Aujourd'hui, n'importe quel faux-pas peut être retransmis à des téléphones portables et à des écrans d'ordinateurs du monde entier en quelques secondes,sans qu'il soit même nécessaire d'être une célébrité —un jour d'actualité un peu tiédasse, n'importe quelle bévue embarrassante fera l'affaire.

Inutile de préciser que la luxure est depuis toujours le passage obligé du scandale, grâce à sa drôle de façon de neutraliser toute pensée raisonnable, surtout quand il s'agit d'évaluer les risques d'une situation. Il est rafraîchissant de constater que ni le scandale Gibson ni celui de Blago n'était une histoire de sexe. La marotte poisseuse en jeu dans les deux affaires, comme le révèle une lecture attentive des transcriptions de chaque cas, était ce que nous pourrions appeler la doléance. Les deux hommes semblaient submergés par un sentiment de préjudice aussi insurmontable que paralysant, outrepassant toute autre considération et annihilant toute prudence. On leur manquait de respect, on ne leur montrait pas suffisamment de gratitude, on les utilisait, on abusait d'eux, on les méprisait. C'était eux, les victimes.

Il suffit de se pencher un minimum sur les conditions des scandales contemporains pour se rendre rapidement compte que nombre des cas récents les plus connus concernent des gens incapables de surmonter un coup porté à leur ego, ou de négocier des frustrations ordinaires. L'un de mes scandales favoris de ces dernières années est celui qui concerne Lisa Nowak, l'astronaute qui a parcouru d'une traite 1.500 kilomètres en voiture (probablement en portant des couches, bien que ce fait ait été contesté plus tard) pour asperger au gaz lacrymogène la petite amie de son ancien amant dans le parking de l'aéroport d'Orlando —l'histoire d'une femme en chute libre émotionnelle, dont la vie et la carrière ont été brisées par un événement aussi banal que la fin d'une histoire de cœur.

Pas de scandale sans public

Mais quoi de plus intriguant que la personnalité humaine au moment où elle est la moins cohérente? Le reste d'entre nous en venons à jouer les psys amateurs, disséquant leur motivation depuis nos confortables perchoirs, lançant à la ronde des expressions toutes faites comme «narcissisme pathologique» comme si, nous-mêmes, étions parfaitement à l'abri. Parmi les plaisirs de commenter le dernier sinistre fiasco personnel affiché en une des médias figure cet agréable sentiment d'immunité vis-à-vis de ce genre de catastrophes auto-infligées, la douce chaleur que procure la supériorité, et l'intouchabilité conférée par la coûteuse stupidité des autres.

Et c'est là que nous arrivons au cœur du sujet. Les scandales ne sont pas simplement des embarras dans lesquels se jettent certains de nos contemporains pendant que nous vaquons tranquillement à nos occupations. Nous avons tous un rôle crucial à y jouer. Le scandale a besoin d'un public: pas n'importe lequel, un public chez qui des scènes de transgression et de punition suscitent un petit spasme. On peut même le considérer comme un pacte sadomasochiste tacite: ceux par qui le scandale arrive exposent leurs psychodrames compliqués sur la scène publique tout en flamboyance et en provocation, peut-être même en sollicitant une sanction de la société (aussi inconscients qu'ils puissent être que c'est ce qui les attend), tandis que nous autres sommes trop contents de la leur infliger —«Prends ça, gredin»— tels des villageois en pleine séance de lapidation, emplis de la joie méchante de contempler la mort sociale de notre prochain. Eux sont les «ça» publics, énormes et incontrôlables, et nous sommes le surmoi collectif, trop contents de renier les lointains gargouillis de nos propres aptitudes à la désorganisation et à l'autodestruction. Car qui peut se targuer d'en être totalement exempt?

Si voir chuter les autres n'était pas aussi paradoxalement gratifiant, si danser sur la tombe de la vie sociale et de la réputation de quelqu'un n'était pas aussi divertissant, si un autre type d'émotion prenait le pas —l'empathie, ou l'identification plutôt que le mépris et le sentiment de supériorité— cela augurerait très mal de l'avenir du scandale. Il est donc heureux, du point de vue du scandale, que nous soyons à ce point captivés par ces histoires et que l'effondrement de la vie des autres soit aussi paradoxalement gratifiant. Si nous étions moins confits de fantasmes au sujet de notre propre rectitude et de la supériorité de notre bon sens, où irions-nous!

Évidemment, la bonne santé du scandale dépend de la bonne volonté du public à fournir les doses utiles de honte, rendues nécessaires par une transgression. C'est notre rôle, à nous: continuer de jeter des pierres, et faire en sorte qu'elles fassent bien mal.

Laura Kipnis
Le nouveau livre de Laura Kipnis, How To Become a Scandal, doit sortir fin août. Ses ouvrages précédents s'intitulent Contre l'amour: la déroute des sentiments et The Female Thing: Dirt, Sex, Envy, Vulnerability.

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Mel Gibson. Vivek Prakash/REUTERS

 

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