France

Vis ma vie de jeune politique sur Facebook

Quentin Girard, mis à jour le 23.08.2010 à 18 h 56

Sur le réseau social, il n’y a plus de différences entre la vie privée et la vie publique.

©opensourceway via Flickr License CC by

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Benjamin Lancar a été réélu président des jeunes populaires UMP. La campagne a été très houleuse en interne. Malgré de nombreuses contestations et des fraudes supposées, il a gagné avec une très large majoritéFace aux critiques, le vainqueur s’est défendu avec une phrase étonnante:

«Je n'ai jamais eu autant de I like et de témoignages positifs sur mon profil Facebook.»

Au premier abord, cela peut paraître «naïf», comme le juge Le Point. Mais, effectivement, son message se félicitant de sa réélection a recueilli plus de 117 likes et une bonne quarantaine de commentaires de félicitations. (A titre de comparaison, les articles diffusés sur la page fan de Slate.fr, qui a un peu plus de fans que Lancar d’amis, dépassent rarement les 30 likes).

Un organe de diffusion officiel?

Jusque-là, rien d’extraordinaire. Tous les politiques sont sur Facebook, logique que les plus jeunes le soient aussi. Mais, à la différence des anciens, ils se sont souvent inscrits sur le réseau de Zuckerberg avant de s’engager. Ils mélangent donc davantage vie professionnelle et vie privée, puisque, hors période d’élection, des messages ou des photos plus ou moins personnelles sont mises en avant, comme un jeune «normal», finalement.

Prenons Amine Benalia-Brouch, l’Auvergnat qui avait subi la remarque désagréable d’Hortefeux, ce qui avait valu au ministre de l’Intérieur une condamnation pour injure raciale. Il a annoncé lundi 23 août qu’il quittait l’UMP. Mais au lieu d’utiliser un blog ou d’appeler les médias, son premier canal de diffusion a été son profil Facebook:

«JE ME RETIRE DE l'UMP, donc pour cette année pas de campus mais beaucoup de chose à dire... ATTENTION branché les stations...»

Puis, dans les commentaires de ce message, il indique:

«oui je suis serieux et le pk je l'évoquerai sur certain médias sa va se savoir tkt.»

Ensuite, une dépêche Reuters est parue, dans laquelle le militant explique qu’il pourrait rejoindre Dominique de Villepin (le jour où l’ancien Premier ministre publie une tribune virulente dans Le Monde). Amine Benalia-Brouch n’est pas un professionnel de la politique, il n’a pas les mêmes fonctions qu’un Benjamin Lancar par exemple. Mais un jour, il a été ultra-médiatisé, et un message sur son Facebook privé entraîne une cascade d’articles. Amine Benalia-Brouch a des journalistes parmi ses amis, il peut être sûr que l’information sera relayée.

Dans ce cas, on ne sait plus trop comment doit être considéré Facebook. Est-ce un organe de diffusion officiel pour lui, ou en a-t-il seulement un usage privé? Sûrement les deux. On remarque que dans son message et ses commentaires, les fautes d’orthographes sont nombreuses, en mode texto, comme pas mal de messages personnels sur Facebook. Surtout, toutes ses photos sont visibles. On peut donc regarder Amine à la piscine,  Amine avec une fille, Amine en primaire, etc.

Moi aussi, je suis leur «ami»

En tant que journaliste, doit-on faire des liens vers ces photos? Amine Benalia-Brouch n’est pas impliqué comme Zahia D. dans une affaire de proxénétisme et il m’a tout de suite accepté comme ami quand je lui ai demandé. Il ne cache pas ses photos. On peut considérer qu’il assume. Pour l’instant, évidemment, ces images n’ont pas d’intérêt, mais imaginons: Amine Benalia-Brouch est utilisé comme symbole par Dominique de Villepin en 2012, il monte un peu en grade, de nombreuses photos peuvent se retourner contre lui. Alors que le thème de la montée de l’alcoolisme chez les jeunes est récurrent, il n’est pas sûr qu’il soit de bon ton de se montrer joyeux, un verre d’alcool à la main dans une piscine. Ce n’est pas un exemple pour la jeunesse. Projetons-nous dans vingt-cinq ans: Amine Benalia-Brouch est devenu ministre, il défend une loi qui augmente fortement les taxes sur l’alcool. On ressortira les photos de lui, sous-entendu, «vous êtes un hypocrite, quand vous étiez jeune vous étiez bien content que l’alcool ne soit pas cher».

Certes, Amine n’est pas un politique professionnel, mais il peut le devenir. En ce sens, il devrait sans doute anticiper et nettoyer son profil –ou pas, puisqu’on considérera sans doute bientôt que cette honnêteté sur Facebook est bonne pour la communication politique. Mais chez les jeunes pros, comme Aurore Bergé (porte-parole des Jeunes UMP) ou Benjamin Lancar, cela revient à peu près au même.

Ils sont plus sérieux, il n’y a pas de fautes d'orthographe, et tout le profil, en période d’élection, est tourné vers la politique. Mais cela ne les empêche pas de mettre en avant leur vie privée. Je suis ami, depuis deux ans, avec Aurore Bergé et Benjamin Lancar. Depuis la précédente élection des jeunes pop qui, déjà, avait été houleuse et entachée de suspicions. A l’époque, encore étudiant, il me semble que j’avais fait un papier sur eux et que je les avais eus au téléphone. Ils étaient un peu moins médiatiques qu’aujourd’hui. Surtout, j’étais dans la même université qu’eux, à Sciences-Po. Aurore Bergé est même de ma promotion. Si je ne l’ai jamais rencontrée personnellement, nous avons sans doute été un jour dans le même amphi.

Nous avons ainsi 31 amis en commun, ce qui est déjà pas mal. En quelques minutes, et en recoupant les infos, je peux demander à ses proches qui étaient ses profs, comment elle se comportait en cours, quel garçon elle a embrassé avant de se marier, etc. Aucun intérêt aujourd’hui. Mais dans vingt ans? Quand elle sera secrétaire d’Etat ou députée? Puisque Facebook garde tout, c’est une source d’information inestimable pour dresser le portrait d’un politique. Quand l’un d’eux, une fois installé, romance sa jeunesse, il est parfois très difficile de vérifier certaines informations. Avec Facebook, les jeunes politiques ne cachent rien aujourd’hui, et le regretteront peut-être plus tard. A moins de ne faire aucune erreur. Avec la fin de la vie privée, impossible en 2010 de faire un détour par Occident étant jeune puis de se racheter une virginité de notable.

Retour(s) de bâton

Imaginons toujours: Aurore Bergé, devenue connue, divorce avec pertes et fracas (ce qu’on ne lui souhaite pas) de son mari socialiste. Les médias s’y intéressent, elle fustige donc logiquement «la presse de caniveau qui s’occupe de la vie privée au lieu d’expliquer les vrais problèmes». Mais comment pourra-t-elle tenir ce discours, alors qu’elle a affiché toutes les photos de son mariage sur son blog (qui a une section «vie privée») et son Facebook et qu’elle met en avant, aujourd’hui, le fait qu’elle est mariée et fière de l’être?

A l’inverse, le retour de bâton peut exister aussi pour les jeunes journalistes. Puisque je peux voir leur profil, eux peuvent consulter le mien. Toutes mes photos que je diffuse ou les opinions que j’y exprime peuvent donc être retournées contre moi. Si je souhaite interroger Benjamin Lancar sur la politique du gouvernement contre les Roms, par exemple, et qu’il me dit: «Je ne veux pas vous répondre, vous n’êtes pas objectif sur ce sujet. Sur votre Facebook vous avez fustigé l’attitude de Sarkozy», que pourrais-je répondre? «C’était une remarque en privé, pas une prise de position, je reste impartial dans mon travail.» Vraiment?

Quentin Girard

Photo: Facebook: the privacy saga continue / opensourceway via Flickr License CC by

Quentin Girard
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