Economie

L’Amérique nous donne des leçons de justice sociale

Gérard Horny, mis à jour le 14.01.2011 à 14 h 09

Un comble? Ce sont maintenant les Etats-Unis qui nous expliquent comment l’Etat doit intervenir pour stimuler la croissance économique et corriger les inégalités sociales.

Comment partager les richesses? TheGiantVermin via Flickr License CC by

Comment partager les richesses? TheGiantVermin via Flickr License CC by

«Demander à ceux qui gagnent le plus dans notre société de renoncer à la prolongation de réductions d’impôts récentes est l’une des mesures qui doivent permettre un retour à la responsabilité budgétaire (…).» Qui a prononcé cette phrase? Martine Aubry, pour réclamer une nouvelle fois que Nicolas Sarkozy renonce au bouclier fiscal, ou un autre dirigeant de la gauche française? La réponse est à chercher de l’autre côté de l’Atlantique, dans un discours prononcé le 4 août par le secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner (à partir de 8’30).

A la place des pointillés indiqués entre parenthèses, il avait précisé: «à Washington». Mais il était trop tentant de faire cette coupe!

Ce discours est intéressant si l’on se situe dans le contexte politique américain où Barack Obama voit arriver les élections au Congrès de la mi-mandat avec une certaine inquiétude et doit absolument reconquérir du terrain dans l’opinion publique. Mais le texte prend encore une autre signification si on le replace dans le contexte économique international. Tous les grands pays occidentaux sont plus ou moins confrontés au même problème: la reprise de l’activité est-elle suffisamment solide pour supporter la hausse des impôts qu’il faudrait décider pour ramener les déficits publics et la dette à un niveau supportable? Partout, des programmes de réduction des dépenses sont en cours ou à l’étude, mais l’action exercée par ce seul levier est trop lente; des hausses d’impôt au moins temporaires risquent de devoir être décidées.

D'un côté les riches, de l'autre les classes moyennes

La question se pose dans des termes très précis à Washington. Les réductions d’impôt accordées par l’administration Bush en 2001 et 2003 expirent à la fin de cette année. Faut-il les prolonger ou ne rien faire, ce qui reviendrait à augmenter les impôts? La même question se pose pour d’autres réductions, accordées celles-ci par l’administration Obama en 2009. Le problème est que ces deux séries de réduction n’ont pas été adoptées dans le même but, avec les mêmes préoccupations et ne sont pas vues de la même façon par les membres du Congrès.

Dans le premier cas, les réductions en question concernaient essentiellement les hauts revenus et répondaient d’abord à des considérations idéologiques: il fallait laisser les riches s’enrichir pour encourager la création et le développement d’entreprises. L’expérience Reagan avait montré que ce genre d’expérience avait surtout pour effet de faire chuter les rentrées fiscales et d’accroître les déficits, mais la logique économique n’est pas toujours gagnante face aux préoccupations politiques.

Dans le second cas, il est question des allègements décidés l’an dernier en faveur des classes moyennes pour stimuler la demande et faire sortir le pays de la crise. Chaque camp a évidemment des points de vue divergents sur la solution à adopter. Les républicains (et quelques démocrates) dénoncent les risques pour l’économie d’un relèvement de l’impôt sur le revenu. La majorité des démocrates souhaite une reconduction des allègements fiscaux limitée aux foyers américains affichant des revenus annuels inférieurs à 250.000 dollars (ou 200.000 dollars pour une personne seule), soit 97% de la population. La prolongation des mesures Bush, affirment-ils, ne profiterait qu’aux 2% de contribuables les plus aisés.

Les riches ne dépenseront pas plus

Timothy Geithner ne manque pas d’arguments. Compte tenu de l’ampleur du déficit budgétaire, prolonger les mesures Bush en faveur de ces 2% de contribuables, ne serait-ce que pour un an, reviendrait à obliger l’Etat fédéral à emprunter 30 milliards de dollars de plus. Tout cela pour un impact économique dérisoire: au niveau de fortune où sont ces contribuables, une hausse de leur revenu après impôt ne change quasiment rien à leur consommation; ils épargnent juste un peu plus. Prolonger les mesures pendant dix ans conduirait au total à un supplément d’emprunt fédéral de 700 milliards de dollars. A l’opposé, mettre un terme à cet avantage découragerait-il les chefs d’entreprise? Selon Tim Geithner, 97% d’entre eux ne sont pas concernés par ces mesures.

Et le secrétaire américain de poser la question en des termes que ne renierait pas un socialiste français: est-il juste de garder des mesures fiscales qui profitent à des gens gagnant en moyenne 800.000 dollars par an? Constatant que son pays est moins égalitaire qu’il y a dix ans, il rappelle des faits que beaucoup, à l’intérieur des Etats-Unis comme à l’extérieur, ignorent ou préféreraient passer sous silence: un Américain sur huit aujourd’hui bénéficie d’une aide alimentaire (food stamps). Est-ce digne d’une des économies les plus riches du monde? A l’autre bout du spectre, les 400 contribuables qui ont eu les revenus les plus élevés en 2007 –en moyenne plus de 340 millions de dollars cette année-là– ont payé un impôt ne représentant que 17% de leur revenu, soit un taux d’imposition plus faible que celui de beaucoup de familles des classes moyennes.

Cette soudaine priorité accordée aux préoccupations sociales outre-Atlantique ne s’explique pas seulement par le départ de George W. Bush et l’arrivée de Barack Obama. La crise est passée par là. Ce qui, traditionnellement, fait la force des Etats-Unis, c’est leur capacité à créer des emplois: la société est très inégale, mais l’idée dominante est que chacun a une chance de s’en sortir s’il fait vraiment ce qu’il faut pour cela. Avec un taux de chômage encore à 9,5%, ils font mieux que la zone euro (10%), mais moins bien que la moyenne du G7 (les sept pays les plus riches) à 8,2%, ou que la moyenne des 32 pays de l’OCDE à 8,5%. La machine à créer des emplois patine; il n’est plus possible de dire que tout le monde a sa chance.

Gérard Horny 

Photo: Cherry Pie / TheGiantVermin via Flickr License CC by

Chronique également parue sur Emploiparlonsnet.fr

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte