Sports

Laurent Blanc légitime la défense

Pierre Laurent, mis à jour le 28.08.2010 à 17 h 23

Le nouveau sélectionneur de l'équipe de France l'a montré à Bordeaux: certes, il aime le «beau jeu», mais les Girondins ont souvent gagné en étant peu spectaculaires.

Laurent Blanc, à Bordeaux le 24 novembre 2009/REUTERS/Regis Duvignau

Laurent Blanc, à Bordeaux le 24 novembre 2009/REUTERS/Regis Duvignau

Depuis la nomination de Laurent Blanc au poste de sélectionneur, la France du foot s'est mise à espérer que son équipe nationale joue enfin. Raymond Domenech n’ayant jamais été capable de donner un fond de jeu aux Bleus depuis la retraite de Zinedine Zidane, Laurent Blanc réussira-t-il là où son prédécesseur a échoué? 

Le passé peut nous éclairer. Avant de diriger l'équipe de France, le Cévenol a mené un Bordeaux technique, voire parfois offensif, au titre de champion de Ligue 1 en 2009. Décrypter le jeu bordelais peut donner au moins des indications sur le futur visage des Bleus.

Des Bordelais techniques mais compacts

Lors de la saison 2008/2009, achevée par le titre de champion de Ligue 1, les Girondins avaient notamment aligné onze victoires consécutives. Dont la superbe victoire 4-0 contre le PSG; une rencontre où la possession de balle girondine s'était pleinement concrétisée au tableau d'affichage.

Le 27 novembre 2009, Jean-Marc Furlan, l'ex-entraîneur de Nantes, Strasbourg et Troyes, saluait le jeu bordelais sur son blog, Vu du banc:

«Le football pratiqué par l’équipe de Laurent Blanc et Jean-Louis Gasset est le plus complet de la Ligue 1. Leur animation est basée sur la possession du ballon. A cet égard, cette équipe ressemble au style des meilleures équipes espagnoles. Je l’avais évoqué dans une note précédente, peu de championnats en Europe possèdent cette identité, basée sur la possession du ballon et la recherche d’un football d’une grande variété, à touches réduites et sur l’art du déplacement et de la passe dans les intervalles.»

Mais à y voir de plus près, cette équipe affichait alors deux visages bien différents: un premier, plutôt offensif en Ligue 1; et un second, bien plus prudent, contre les meilleures équipes d’Europe.

En 2009/2010, Bordeaux a signé ses plus belles performances européennes en adoptant ce visage moins spectaculaire. Dont un 1-1 sur la pelouse de la Juventus de Turin et, surtout, une victoire 2-0 sur la pelouse du Bayern Munich, le futur finaliste de la compétition. Lors de ce match, les Girondins avaient su résister aux attaques allemandes avant de faire la différence à la suite d'un coup-franc et d'une erreur de la défense bavaroise... Soyons franc-jeu: ce réalisme, à saluer, détonne avec l'image que l'on se fait d’une équipe offensive. Le Bordeaux de Laurent Blanc savait aussi gagner de la sorte.

Une attaque régulière, mais qui flambe rarement

Champion à l’issue de la saison 2008/2009 avec la meilleure attaque du championnat (64 buts), Bordeaux laisse le souvenir d’une équipe au football enlevé. Dans la manière, certainement, car son jeu reposait avant tout sur la maîtrise de la balle, sur les redoublements de passes.

La vérité statistique confirme ce réalisme. Sur 19 rencontres à domicile, ces Girondins avaient gagné neuf fois sur le score de 1-0. Une tendance confirmée à l'extérieur: 10 victoires, dont 7 obtenues sur la plus petite des marges. A défaut de cartonner le week-end, cette équipe jouissait d'une certaine régularité offensive. Cette saison-là, elle n'avait connu que cinq rencontres sans but marqué.

Technique, ce Bordeaux savait aussi tenir un résultat. En 2008/2009, après avoir ouvert le score, les joueurs de Blanc avaient ainsi 92.7% de chances de remporter leurs matchs à domicile; 71.4% à l’extérieur.

Un tel constat reste valable en Ligue des Champions. Les Bordelais ont ainsi gagné cinq matchs sur six en phase de poules, ne concédant qu’un nul 1-1 à Turin. Ces cinq victoires furent globalement serrées, voire étriquées: 1-0 contre le modeste Maccabi Haifa, 2-1 face au Bayern Munich, 2-0 au retour en Bavière, 2-0 à domicile contre Turin, puis un petit 1-0 à Haifa.

Comme en championnat, cette équipe était régulière en attaque en coupe d’Europe. Une régularité largement fondée sur l’efficacité offensive de ses... joueurs défensifs: paradoxal pour une équipe dont le football repose sur la construction du jeu.

A de multiples reprises, les coups de pied arrêtés ont permis à Bordeaux de débloquer les rencontres. Le 15 septembre 2009, à Turin, le milieu tchèque Jaroslav Plasil égalise à la suite d'un corner bien travaillé par Yoann Gourcuff. Idem quinze jours plus tard au stade Chaban-Delmas contre Haifa: cette fois, c’est le stoppeur Michael Ciani qui libère son équipe.

Les deux matchs suivants voient un scénario similaire: le même Ciani puis Planus marquent à la suite de deux coups de pieds arrêtés contre le Bayern Munich, puis Fernando et Chamakh contre la Juventus de Turin. Seul le dernier match, sans enjeu, à Haifa, voit Bordeaux marquer dans le jeu.

Blanc aime les joueurs techniques mais qui défendent

La puissance de Bordeaux sur coups de pied arrêtés ne doit rien au hasard. Avec Wendel ou Gourcuff, Laurent Blanc pouvait compter sur des tireurs précis, bien relayés par les d’excellents joueurs de tête comme Alou Diarra, Marouane Chamakh, Fernando Menegazzo, Souleymane Diawara ou Michael Ciani. Mais ce Bordeaux faisait surtout preuve d’une certaine assise technique: avec des latéraux offensifs comme Tremoulinas ou Chalmé, un libéro relanceur comme Planus, ou des milieux techniques comme Plasil, Gourcuff ou Wendel, l’équipe pouvait compter sur sa faculté à étirer les défenses adverses. A défaut de les faire exploser en vitesse...

Le recrutement de Plasil et de Gourcuff traduisait d’ailleurs les intentions de jeu de l’actuel sélectionneur de l’équipe de France. Parfois brillants, les deux joueurs doublent leurs capacités techniques d’un travail défensif important. Tout en organisant le jeu bordelais, Gourcuff abattait un travail de replacement et de harcèlement –parfois plus de 11 kilomètres parcourus par rencontre. Une générosité comparable à celle de Chamakh, depuis parti presser les défenses anglaises sous les couleurs d'Arsenal.

Entre rigueur italienne et technique catalane

A la fois réaliste et créatif, le football du coach Laurent Blanc semble lié à la carrière de l'immense joueur qu'il fut. Meneur de jeu reconverti en défenseur globe-trotter, le «Président» a tout connu en tant que footballeur: des hauts avec la victoire en Coupe du monde et à l’Euro 2000; mais aussi des bas, comme la non qualification pour le Mondial 1994, l’Euro 1992 raté, ou ses passages mitigés à Naples et à Barcelone.

Logiquement, ces expériences jouent sur son regard d’entraîneur, imprégné de la culture football de ses pays d'adoption. Ainsi, de son court passage à Barcelone (1996-1997), Blanc a gardé un goût certain pour le jeu au sol, pour les joueurs techniques. Et de son expérience milanaise (à l’Inter), où il était un incontestable patron de défense, il a conservé des idées propres au football italien des années 1990-2000: l’importance du bloc équipe, la discipline collective, le travail de replacement...

Mais le Cévenol ne cache pas qu'il a beaucoup appris de son ancien coach à Manchester (2000-2003), le bouillant Alex Ferguson. «Ferguson, c'était à la fin de ma carrière de joueur, je savais que je voulais embrasser une carrière d'entraîneur, donc je faisais plus attention qu'à 20 ans», racontait-il le 28 septembre 2009 sur lemonde.fr. Plus calme que son aîné, Blanc tient de l'Ecossais le besoin de prendre du recul par rapport au terrain. C’est son adjoint, l’expérimenté Jean-Louis Gasset, qui dirigeait les entraînements à Bordeaux.

Quel visage pour l’équipe de France?

Laurent Blanc se dépeint comme un entraîneur offensif: «Mon analyse de match repose d'abord sur le jeu. Il m'arrive de distinguer les intentions quand elles sont bonnes. Si la passe est réussie, c'est encore mieux. Mais je peux dire à un joueur qui l'aurait ratée, “tu as bien joué parce que le jeu demandait de faire ça”. Moi, j'aime le jeu.» Mais il sait mettre de côté ce goût pour le jeu quand les circonstances l'exigent. 

Capable de jouer avec cinq attaquants en fin de rencontre pour renverser le cours d’un match, Blanc est tout aussi capable de durcir sa défense. «Laurent Blanc a dû adapter son système tactique lorsque l'équipe traversait une mauvaise passe. Du coup, il a resserré sa défense», racontait en mars 2010 René Girard, l'entraîneur de Montpellier sur lemonde.fr.

Inspiré par sa longue carrière, Blanc pourrait amener les Bleus à adopter des systèmes qu’il a connu. En coupe d’Europe comme en championnat, après avoir utilisé un système à deux attaquants (bien souvent, Cavenaghi-Chamakh), l’organisation des Girondins faisait penser aux Bleus de 1998: une défense à plat, dirigée par un libéro (Planus) et un stoppeur athlétique (Diawara puis Ciani), des latéraux offensifs (Tremoulinas et Chalmé), un milieu polyvalent (Plasil, Wendel, Gourcuff, Fernando...) protégé par une sentinelle défensive (Alou Diarra) et devant, un attaquant endurant, bon dos au but et dans les airs (Chamakh).

Son premier match amical à la tête de l’équipe de France, perdu 1-2 en Norvège, est en ce sens riche d’enseignements. Malgré l’absence des déserteurs de Knysna, Laurent Blanc avait opté pour un 4-4-2 offensif avec un milieu en losange. Avant, en fin de rencontre, de critiquer les lacunes défensives de ses joueurs:

«Quand on prend deux buts, c’est difficile d’être satisfait mais dans l’axe central, on a bien maîtrisé les attaquants norvégiens. Mais après, il ne faut pas faire d’erreur technique, comme sur le deuxième but. Mais globalement il y a des enseignements positifs même sur le plan défensif.»

De quoi l'inciter à consolider la défense tricolore, qui ne s’est jamais relevée des départs de Sagnol ou de Thuram:

«Il y a des secteurs de jeu [...], notamment la charnière centrale, qu’il faut bâtir. Je le maintiens: l’Afrique du Sud ne nous a pas permis de pouvoir compter sur une assise, sur le plan défensif notamment. Tout est à faire.»

Laurent Blanc, qui n’a jamais perdu une rencontre au côté de Barthez, Thuram, Desailly et Lizarazu sous le maillot bleu, le sait trop bien: il devra commencer par les fondations. Quitte, de temps en temps, à mettre de côté son penchant pour le beau jeu.

Pierre Laurent

Photo: Laurent Blanc, à Bordeaux le 24 novembre 2009/REUTERS/Regis Duvignau

Si vous avez aimé cet article, vous pouvez retrouver sur Slate.fr: Les bonnes intentions de Laurent Blanc, Blanc n'est pas l'anti-Domenech

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