Monde

Les riches sont démocrates (ou l'inverse)

James Ledbetter, mis à jour le 20.09.2010 à 18 h 57

Aujourd'hui, les nababs américains n'aiment rien moins que débourser des sommes astronomiques au profit de candidats démocrates et de causes libérales.

Un billet à l'effigie d'Obama. REUTERS/Larry Downing

Un billet à l'effigie d'Obama. REUTERS/Larry Downing

 À en croire une des doctrines de la gauche contemporaine, le tsunami de cash qui se déverse dans et autour du système politique américain a éliminé toute distinction significative entre les deux principaux partis. Appelons cela la thèse bonnet blanc et blanc bonnet —le genre d’analyse qui pousse des électeurs sains d’esprit à voter pour Ralph Nader [candidat indépendant qui a obtenu 0,5% des voix aux élections présidentielles de 2008], voire à rester à la fac.

Dans son récent ouvrage Fortunes of Change: The Rise of the Liberal Rich and the Remaking of America, David Callahan développe cette idée, et produit une foule de données pour étayer deux ambitieuses hypothèses: tout d’abord, que les riches Américains penchent aujourd’hui à gauche, tant dans leurs opinions que dans leurs contributions aux campagnes électorales, et ensuite, que malgré la montée du financement des entreprises par les démocrates, ceux-ci poursuivent des politiques économiques et commerciales bien plus libérales que les républicains.

L'économie du savoir

Callahan explique, documents à l’appui, que le parti démocrate n’a jamais été autant dominé par des dons très généreux ni aussi influencé par le monde des affaires dans toute son histoire. Pendant la campagne électorale de 2008 par exemple, les cinq plus grandes entreprises tertiaires de la côte ouest dont les employés ont fait des dons politiques —Microsoft, Google, Cisco, Oracle et Hewlett-Packard— ont davantage donné aux démocrates qu’aux républicains dans un rapport de 3 à 1 ou même de 4 à 1.

Le livre de Callahan déborde de mini-portraits de milliardaires tout neufs, des stars de la Silicon Valley aux grands noms des fonds d’investissement de Greenwich, qui n’aiment rien tant que débourser des sommes astronomiques au profit de candidats démocrates et de causes libérales. Et il explique de manière convaincante pourquoi les nababs richissimes actuels gravitent autour de planètes à l’exact opposé de celles de leurs homologues de l’ère Mad Men. Le titan du XXIe siècle a fait fortune non pas dans des secteurs mesquins comme le pétrole, le bois ou des industries employant des ouvriers aux salaires de misère, mais plutôt dans des domaines brillants basés sur une économie du savoir comme le droit, la finance, la technologie et le divertissement (un extrait de cette partie du livre de Callahan est cité dans le Washington Post daté du 8 août). Par conséquent, il (car se sont toujours principalement des hommes) a pu juger de la valeur de ce que seul le gouvernement est susceptible de fournir: une masse salariale bien formée, une politique d’immigration méritocratique, des infrastructures rapides et des marchés de capitaux florissants. Il y a fort à parier qu’il soit au moins allé à l’université dans une ville libérale de gauche de la côte, où lui ont été inculquées les vertus de la tolérance raciale et sexuelle.

Un paradoxe politique

Quand le multimillionnaire d’aujourd’hui considère le domaine des politiques publiques, il ne se hâte donc pas de critiquer les impôts trop élevés ou l’envahissement des classes non-méritantes. L’avènement de Barack Obama —le méritocrate super-compétent et compréhensif— n’a fait que tisonner la relation brûlante entre les riches d’aujourd’hui et les libéraux américains.

Selon Callahan, c’est de cette sympathie que vient le paradoxe politique: l’augmentation des financements du libéralisme américain n’a pas pour autant provoqué une soumission systématique au monde des affaires. Plutôt l’inverse, pour Callahan:

«La vérité paradoxale de ces dernières années est que le parti démocrate s’est déplacé vers la gauche alors même que les versements des financiers ont monté en flèche.»

Hélas, la preuve qu’il avance pour étayer cette hypothèse provocatrice prouve avant tout qu’il passe trop de temps à lire l’Almanac of American Politics. C’est-à-dire que sa définition du gauchisme relatif s’appuie presque entièrement sur les évaluations produites par divers groupes d’intérêt —comme Americans for Democratic Action et le Natural Resource Defense Council— qui jaugent les membres du Congrès en se basant sur leurs votes sur un certain nombre de sujets.

Il n’y a rien à redire à cette méthodologie, mais son efficacité ne dépasse pas le cadre fermé de Washington. Inutile de se pencher bien longtemps sur les complexités du gouvernement pour comprendre que quand le Congrès et l’exécutif veulent donner un coup de pouce au monde des affaires américain —y compris à des secteurs spécifiques— ils le font de manière coopérative, difficilement comptabilisable par les compteurs de [l’association écologique] League of Conservation Voters.

Voyez plutôt les faits suivants, datant de ces dernières années seulement:

  • Barack Obama contrôle aujourd’hui un budget militaire de plus de 1.000 milliards de dollars par an (un trillion américain), le plus gros de toute l’histoire de l’humanité, et le plus grand en termes de pourcentage du PIB américain depuis le milieu des années 1990.
  • La déréglementation du secteur financier qui a culminé avec l’abrogation de la loi Glass-Steagall [instaurant en 1933 une incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement] est née d’une initiative bipartisane, dont les républicains ont écrit le scénario et pour laquelle les démocrates ont fourni les voix.
  • Quand l’administration Bush a rajouté des droits de douane sur les importations d’acier pour apaiser le secteur de l’acier américain en détresse, la seule plainte opposée par les démocrates a été que ces taxes n’étaient pas assez élevées.
  • Deux accords de libre-échange auxquels les syndicats étaient opposés (Chili et Singapour) ont été votés en 2003 avec l’aide conséquente des démocrates.
  • Les démocrates se sont joints aux républicains pour ne jamais faire de la ratification du protocole de Kyoto une priorité.
  • Les démocrates sont entièrement responsables de l’échec du vote de la législation sur le marché d’émissions «cap and trade» pendant cette mandature du Congrès.
  • Les renflouements massifs de Wall Street et Detroit ont été menés à bien contre l’opinion du public, et avec le soutien appuyé des entreprises, des banques et des démocrates de Washington.
  • L’initiative des «card-checks» [assurant davantage de militants aux syndicats], qui était encore, il n’y a pas si longtemps, le masque économique le plus terrifiant que la droite pouvait faire porter aux démocrates, est complètement partie en fumée.

 

Je peux continuer, mais la situation est claire: quiconque considère la décennie écoulée sans voir à quel point les démocrates fortunés ont joué le jeu des entreprises est gravement myope. Peut-être le libéral en limousine d’aujourd’hui se préoccupe-t-il davantage de savoir si sa voiture est une hybride à la pointe de la technologie plutôt que de la taille de son moteur —mais c’est seulement parce qu’il a déjà fiscalement déduit le reste de la voiture. Si, comme le souligne Callahan, des groupes centristes comme le Democratic Leadership Council n’ont plus tellement d’influence, c’est parce qu’ils ont atteint leurs principaux objectifs —notamment l’élimination de l’aide sociale— et qu’ils sont devenus inutiles.

New York, ville démocrate dirigée par les républicains

Gardons-nous de trop interpréter les élections de 2008. Le candidat républicain était peu attirant à plusieurs titres, notamment du point de vue de son ignorance dans le domaine économique. Obama étant aujourd’hui aussi éloigné de la gauche que de la droite, je soupçonne que les bénéficiaires sur le long terme des forces démographiques décrites par Callahan seront les républicains socialement modérés que les démocrates adorent soutenir. Callahan note à un moment donné l’impressionnant nombre de démocrates inscrits dans des villes comme New York —d’après lui à hauteur de 6 contre 1— mais semble se désintéresser curieusement du fait que New York n’ait pas élu un seul maire démocrate depuis 1989 —ce qui constitue de loin la plus longue domination par le parti républicain au cours des près de 350 années d’élections municipales de la ville. Quand l’argent domine le système politique, le fréquentable milliardaire Bloombergien devient son maître.

Le vrai message du livre de Callahan n’est pas que les riches sont devenus libéraux. Il veut faire comprendre que le libéralisme américain lui-même ne ressent plus le besoin d’adhérer à un programme économique radicalement différent de celui des conservateurs. L’économie a été proprement retranchée du royaume de la politique pour être transplantée dans un robot technocratique géré par la Réserve fédérale et ses acolytes. Pour le moment en tout cas, elle n’a pas l’air de manquer beaucoup à la plupart des politiciens libéraux.

Recherches effectuées avec l’aide de Rachel Louise Ensign.

James Ledbetter 

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Un billet à l'effigie d'Obama. REUTERS/Larry Downing 

 

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