France

Les catholiques divorcent de Sarkozy

Henri Tincq, mis à jour le 23.08.2010 à 12 h 27

Le tournant sécuritaire du gouvernement soulève la colère dans les rangs de l’Eglise. Le chef de l’Etat perd de précieux soutiens électoraux.

Benoît XVI à l'Elysée en septembre 2008. REUTERS/Alberto Pizzoli/Pool

Benoît XVI à l'Elysée en septembre 2008. REUTERS/Alberto Pizzoli/Pool

La lune de miel est bien terminée entre Nicolas Sarkozy et l’Eglise catholique. Les prises de position d’évêques et de simples prêtres se succèdent contre le tournant sécuritaire pris en juillet par le gouvernement. Les expulsions de Roms vers la Roumanie et la Bulgarie ont choqué jusqu’au pape lui-même qui, dimanche 22 août, de sa résidence d’été de Castelgandolfo, s’est adressé à des pèlerins français en les appelant à «savoir accueillir les légitimes diversités humaines, à la suite de Jésus-Christ venu rassembler les hommes de toute nation et de toute langue».

Dimanche encore, c’est Mgr Christophe Dufour, archevêque d’Aix-en-Provence (où des Roms ont été expulsés le 19 août de leur campement) qui a qualifié d’«inacceptables» les discours sécuritaires «qui peuvent laisser entendre qu'il y a des populations inférieures». Les Roms sont «des citoyens européens qui vivent pour la plupart paisiblement», a rappelé l’homme d’Eglise qui se dit prêt à jouer un rôle d’arbitre pour trouver des solutions. Dimanche enfin, dans l’agglomération lilloise, Arthur Hervet, prêtre engagé de longue date dans la défense des gens du voyage, a renvoyé sa médaille de l'Ordre national du Mérite au ministre de l'Intérieur. Il a dit qu’il priait pour que le président de la République subisse une «crise cardiaque», dans un commentaire maladroit dont il s’est, presque aussitôt après, excusé.

Lointaine idylle

Dès le 28 juillet, l’épiscopat avait dénoncé les amalgames et généralisations hâtives, la bouc-émissarisation des gens du voyage et «une recrudescence de la stigmatisation». Le 15 août, au cours d’un pèlerinage au Puy-en-Velay (Haute-Loire), l’archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois, président de la conférence des évêques de France, avait déploré le climat d’«invectives» et lancé un appel pour que la France fasse une place à «ceux qui se tournent vers notre pays et en attendent la reconnaissance de leur dignité». Mgr Hippolyte Simon, vice-président de l’épiscopat, a surenchéri en disant que «nul être humain ne peut être déchu de son humanité».

Les catholiques français avaient largement contribué à l’élection de Nicolas Sarkozy. Mais qu’elle semble lointaine cette idylle qui avait conduit à Rome le chef de l’Etat, en décembre 2007, pour être reçu par le pape Benoît XVI et prononcer à la basilique Saint-Jean de Latran un discours enflammé! Il avait exalté les «racines chrétiennes de la France», fait scandale dans les milieux laïques en déclarant que «l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur» et prôné une «laïcité positive» reconnaissant une place aux Eglises dans la définition des politiques en matière d’éducation, d’immigration ou de bioéthique. Il avait repris ces thèses en recevant le pape à Paris en septembre 2008.

Il n’est pas sûr que ces signaux à l’électorat catholique aient été d’une grande efficacité. Le climat bling-bling du début du règne, le divorce et le remariage de Nicolas Sarkozy, la libéralisation du travail du dimanche, la succession des polémiques mettant en cause l’appétit de pouvoir et d’argent –jusqu’à l’affaire Woerth-Bettencourt– ont largement entamé le capital de sympathie que le président de la République avait su gagner dans les milieux catholiques par ses discours sur la réhabilitation du travail, la récompense du mérite, la valorisation de l’effort. L’hebdomadaire catholique La Vie, qui fait sa couverture du 19 août sur ce désamour, fait observer que, selon la cote des sondages Ifop, 61% des catholiques pratiquants étaient satisfaits de Nicolas Sarkozy en mai 2007, mais qu’ils ne sont plus que 47% aujourd’hui à le suivre.

Les valeurs et l'identité

L’électorat catholique est traditionnellement classé au centre et à droite. Mais depuis des décennies, toutes les enquêtes d’opinion montrent que plus les catholiques sont pratiquants réguliers, plus ils se déclarent éloignés des positions de l’extrême droite et du Front national. Le pratiquant régulier vote moins Le Pen que la moyenne des Français. C’est une question de valeurs et d’identité. L’Eglise catholique est «à droite» sur les questions de morale privée, comme l’avortement. Elle est «à gauche» quand elle intervient dans le champ de la morale collective: justice sociale, droits de l’homme, paix et solidarité.

La nouvelle politique sécuritaire du gouvernement ne renverra sans doute pas l’électorat catholique vers la gauche, mais elle met en cause trop de valeurs liées à la fois à la République et à l’Evangile pour laisser de marbre des responsables d’Eglise et des fidèles qui se sont depuis longtemps approprié cette phrase du Christ: «J’étais un étranger et vous m’avez accueilli.»

Henri Tincq

Photo: Benoît XVI et Nicolas Sarkozy à l'Elysée en septembre 2008. REUTERS/Alberto Pizzoli/Pool

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte