Economie

Une reprise? Tu parles (3/3)

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.08.2010 à 18 h 00

La saison du populisme. La crise trois ans après (3/3)

L'usine Volkswagen de Wolfsburg Christian Charisius / Reuters

L'usine Volkswagen de Wolfsburg Christian Charisius / Reuters

Cet article est le troisième et dernier d'une série écrite par Eric Le Boucher intitulée la Saison du populisme. Le premier article est La moralisation du capitalisme? Tu parles et le deuxième La coordination du G20? Tu parles.

 

Un trimestre ne fait pas une année. La réjouissance des gouvernements européens et singulièrement français à saluer la consolidation de la reprise après le chiffre de la croissance du PIB au deuxième trimestre (+0,6% en France) est précipitée. Ou plus exactement anachronique. Cet été, on a bien compris l’inverse: la conjoncture mondiale est apparue soudainement affaiblie. La Bourse l’a en quelque sorte entériné.

Beaucoup d’interrogations portent sur les Etats-Unis où les plans de relance vont être arrêtés tandis que le relais de la reprise par le secteur privé tarde à venir. On s’inquiète, à juste raison, du chômage: 14,5 millions de personnes étaient sans emplois en juillet, soit 9,5% de la population active et l’économie américaine continue de supprimer des postes, malgré la reprise de la croissance. En Europe, oui, le début de l’année 2010 a été plutôt meilleur qu’attendu, grâce à la vigueur des exportations allemandes, mais un ralentissement certain est attendu après l’été. Idem au Japon. La raison commune en est qu’en Chine, les autorités ont mis le pied sur le frein, par crainte de voir l’inflation grandir. Quand les Etats-Unis flanchent et quand la Chine tousse, le monde s’enrhume.

D’autres interrogations portent sur l’état du secteur financier. Encore meurtri par les créances pourries (subprimes), il a été salement touché par la crise des dettes souveraines. En Europe mais pas seulement: «dans d’autres régions du monde aussi», prévient  le Fond monétaire international (FMI). Les prêts aux pays sur-endettés vont peser sur les bilans des banques et comme les «vecteurs de contagion» demeurent dans le village global, le système financier occidental n’a toujours pas retrouvé sa stabilité et sa capacité de faire des crédits. «Les risques de dégradation [ de l’économie mondiale] ont augmenté considérablement sur fond de nouveaux remous sur les marchés financiers», conclut le FMI dans sa note de conjoncture de juillet.

Sommes-nous alors, à l’inverse des communiqués de victoire des gouvernements, en train de replonger dans la récession? Faut-il voter  de nouveaux plans de relance, comme il en est question aux Etats-Unis? Faut-il  remiser les plans d’austérité qui ont commencé à être mis en place en Europe et qui, en 2011, doivent prendre leur pleine mesure? Ce sera la Grande question de l’automne. En France déjà, on comprend qu’une partie de l’UMP et vraisemblablement Nicolas Sarkozy lui-même, veulent adoucir la rigueur par rapport à ce qui a été annoncé avant l’été.

Pour l’heure, la conjoncture ne donne pas de raison de véritablement s’alarmer. Aux Etats-Unis, les économistes avancent des perspectives réduites à 1,5-2% pour la fin de l’année. En Europe, la croissance va piquer du nez vers  0,5-1% pour le second semestre. Mais nous restons au dessus du zéro. La reprise est faible, elle n’est pas menacée.

Le problème posé par ces chiffres moroses n’est pas de re-relancer ou de modérer les politiques d’ajustement mais de tirer les pleines conséquences de l’entrée dans une ère durable de croissance molle.  Une des interrogations depuis un an était: allait-on avoir post-crise une croissance dite «de rattrapage», plus forte que la tendance passée, qui permette d’effacer les plongeons de la crise? La réponse se dessine hélas négativement: la crise a créé une baisse nette de production qu’on ne comblera pas. Ca repart mais sans rattrapage et sur une tendance encore plus faible qu’avant.

Cette langueur aura pour pire conséquence de menacer une nouvelle génération du chômage de longue durée. Une croissance faible est une croissance sans emplois, alors que 34 millions de jobs dans le monde ont été perdu en 2008 et 2009. Le taux de chômage est passé de 6% dans les pays développés en 2008 à 8,4% fin 2009 et il montera à 8,9% fin 2010. Les plus touchés sont les jeunes (13% des 15-24 ans sont sans emplois soit 81 millions d’entre eux). Le BIT (Bureau International du Travail) ne prévoit pas d’inversion de tendance avant 2011 et encore  très timidement. Il met en garde contre «le risque d’une génération perdue» de  jeunes repoussés dans la précarité à vie, paupérisés, sans futur.

L’automne va se jouer là: la mollesse de la croissance va taper sur le moral sur les deux rives de l’Atlantique. Or, de quoi dépend une relative solidité de la reprise? Du moral. Le FMI, très keynésien depuis le début de la crise en poussant les gouvernements à adopter des plans massifs de relance, est maintenant convaincu que «les nouvelles prévisions dépendent de l'exécution de mesures visant à rétablir la confiance et la stabilité, en particulier dans la zone euro». «Confiance», le grand mot. Trois ans après le début de la crise,  le processus de reprise bute sur le facteur «confiance». Y croyons-nous? Les entreprises et les ménages américains, allemands, français, y croient-ils?

Allons plus loin. Comment établir cette «confiance» recherchée? Pour le FMI, il n’y a pas trente-six solutions: «Les pays avancés doivent concentrer leurs efforts sur un rééquilibrage crédible de leurs finances publiques». Autrement-dit, la croissance viendra de la confiance qui viendra de l’austérité. Paradoxe dur à faire avaler: les politiques ont plutôt l’habitude d’«acheter» la confiance avec des subventions, voilà qu’il faut qu’ils fassent l’inverse.

Les dirigeants américain et européens n’ont pas la partie facile. Ils n’ont guère gagné de crédit à l’issue de la phase 1: celle des plan de relance qui a permis de sortir leur pays de la crise et d’avoir «échappé au pire».  Ils doivent, phase 2, imposer des sacrifices de réductions des aides sociales et de hausse des impôts alors que dans le même temps les grandes firmes ont retrouvé des profits records et les grandes banques affichent des résultats insolents. Deux mondes: les ménages à la peine, le big business comme si de rien n’était. Ce ne sera facile à expliquer, ni pour un Barack Obama entré dans la campagne des élections du mid-term de novembre dont le résultat sera crucial pour savoir s’il garde une majorité au parlement, ni pour un Nicolas Sarkozy qui fait face à une «défiance» de deux tiers des Français et qui doit trouver comment relégitimer son action.

Croissance molle, chômage bloqué, moral en quenouille, taxes et serrage de ceinture … Comment rétablir la «confiance» dans ces conditions? Les discours tout-prêts en faveur d’«autres solutions», pour du protectionnisme et du nationalisme voire des lois anti-immigration, vont avoir le vent en poupe. Grâce aux enseignements keynésiens, aux plans de relance et, justement, au sauvetage des banques, le spectre des années 30 a été chassé. C’est la grande réussite des dirigeants du G20. Pourtant, il revient: la menace populiste va ressurgir sitôt les vacances terminées.

Eric Le Boucher

Photo: L'usine Volkswagen de Wolfsburg Christian Charisius / Reuters

 

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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