Life

«Bodybuildé» (de la cuisse, en avoir ou pas)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.12.2010 à 20 h 49

Jean-Yves Nau, médecin et viticulteur, explore le monde des mots qui font vivre le vin.

Les cuisses de Tam, un champion de bodybuilding. REUTERS/Raheb Homavandi

Les cuisses de Tam, un champion de bodybuilding. REUTERS/Raheb Homavandi

Quel âge ont aujourd’hui ceux qui se souviennent du «culturisme», ce gentil faux-ami né à la fin du XIXe siècle en Europe? Il s’agissait  alors d’un sport bien particulier: faire travailler (volontairement, intensivement et durant des années) la quasi-totalité de ses tissus musculaires depuis les orteils jusqu’à la nuque. Deux objectifs, ici. Le premier: augmenter les volumes jusqu’à plus soif. Les muscles, sans plus: neurones et synapses étaient généralement préservés. Le second: faire mieux que les collègues afin de remporter le premier prix lors d’étranges compétitions exhibitions. Existait aussi une version moins élaborée: la gentille «gonflette», les embrocations camphrées pour mâles haltérophiles. Puis vint le «bodybuilding», plus explicite et moins sportif, sorte de quête esthétique via la sculpture de son propre corps. Suivirent les «chippendales», avantageux effeuilleurs: pâmoisons et embrocations musquées; lointain cousinage, peut-être, avec Thomas Chippendale (1718 - 1779) ébéniste anglais, créateur de meubles (styles géorgien, rococo anglais et néoclassique) mais aussi décorateur d’intérieur.

Le royaume du lourdingue

Puis le bodybuilding se révéla contagieux. Comme la boxe anglaise, le breakfast, le rugby, le golf et le week-end, il s’invita gentiment dans la langue française; avant de s’immiscer dans le monde du vin. Le perfide fit pour cela une croix sur ses trois dernières lettres aussitôt remplacées par un «e» surmonté d’un accent aigu. «Bodybuildé», donc; participe passé, forme adjective d’un verbe fantôme. Astuce de balayeur anglo-normand; et surtout déclinaison corporelle du patronymique «parkérisé» engendré par Parker (Robert) trop célèbre dégustateur américain.

«Bodybuildé»? Il semble que ce néologisme ait été précédé, au début des années 1980 par l’adjectif «athlétique» (opposé à «gringalet») qui fit long feu. Aujourd’hui, la déclinaison de «parkérisé» ne figure pas –encore– dans les dictionnaires généralistes; du moins pas dans son acception vineuse. Dans le meilleur des cas, il ne renvoie qu’aux corps humains musculairement sculptés. Mais s’il a –parfois– de l’esprit, le vin possède toujours un corps. Et nous ne pouvons plus faire l’économie des vins ainsi qualifiés. «Bodybuildés». Le terme semble pour la première fois attesté dans un ouvrage publié durant l’été 1999: Les Vins de l’hiver, signé de deux pointures : Philippe Bourguignon, sommelier et  Jacques Dupont, journaliste. Les auteurs, traitant alors d’un célèbre Pomerol:

«Très délicat, à l’encontre de la mode actuelle qui tend à faire des vins “body-buildés”, en conséquence un vin frais et rond, puissant tout de même, mais sans agressivité.»

En creux, tout était dit.

Quatre ans plus tard, le trait d’union a disparu. Dans les colonnes du Monde, José-Alain Fralon  traite de Parker (Robert) et des vins «surparkerisés», «si concentrés qu'une cuiller peut tenir debout dans le verre». Puis il pousse le bouchon: ce sont des vins «bodybuildés» qui ne sont que des «infusions de barrique», tant ils ont le goût du bois. La suite sera à l’avenant: vins «trop concentrés, trop boisés et trop riches en alcool comme on les aime dans le Nouveau Monde» (Le Nouvel Observateur); «breuvages gonflés, boisés, bodybuildés, capables de décrocher une note supérieure à 90/100 dans le guide Parker» (Chez Marcel Lapierre, Sébastien Lapaque). Etc.

Une belle anatonomie

Au départ, l’affaire était concentrée dans la région bordelaise; et plus précisément dans quelques confettis viticoles vinifiés dans de microscopiques espaces: officiellement des «vins de garage». On réduisait les volumes récoltés et on laissait infuser sous bois neuf. «Vins d’impasse», glissait-on en coulisses. «Quintessence du Médoc et des Graves», assuraient  les thuriféraires. Les décoctions étaient juteuses: un hectare = environ trente hectolitres annuels = environ quatre mille cols à, disons, quelques dizaines d’euros  l’unité…. On connaît de moins belles rentes. D’autres s’y mirent et s’y mirèrent. Vins rouges bien sûr;  mais blancs aussi. Dans nombre d’appellations françaises, on singea les quelques atypiques bordelais. On les singe encore. Asséchantes tristesses.  

«Bodybuildés»? Bien avant que les chippendales ne soient à la mode, les métaphores anthropomorphiques étaient nettement moins globalisantes. On jouait dans la finesse. On aimait ainsi à parler de la «cuisse» et du «corsage» («en a-t-il ou pas?») pour des vins dont la consistance et la délicatesse conduisaient immanquablement à la volupté. On se plaisait aussi à décliner sur la «robe» et «l’œil», le «charnel» et le «charnu»; la «colonne vertébrale» et la «nervosité», la «maigreur» et la «virilité».  Aucune nostalgie ici: tous ceux qui gardent en mémoire la consommation de «La Cuisse de Bergère» angevine –à l’aube des Trente Glorieuses– pourraient en témoigner. Reste l’essentiel: rien n’interdit de revenir au «charnu» et à l’«anémique»; à l’«épaule» voire de descendre vers la  «cuisse». Là encore une métaphore anthropomorphique à connotation érotique inconnue des dictionnaires généralistes contemporains. Pourquoi?

Dans la livraison de septembre 1927 de la Revue du vin de France, on pouvait lire  sous la signature de P. Berthelot:

«On en parle [du vin] plus librement entre amis, pour laisser tomber ces appellations truculentes sur la qualité qui sentent le terroir et le vieux cep. On en parle pour proclamer que “ce vin-là a plus que de la jambe, de la cuisse!” (…)»

A notre connaissance, cette progression anatomique et métaphorique n’a, heureusement, jamais véritablement atteint les parties les plus intimes du corps humain; à deux exceptions près. La première est le triste adjectif «couillu» qui apparaît dans les années 1990 et qui voudrait prendre la place de «viril» pour évoquer  de «vrais vins d’hommes». La seconde est une expression somme toute assez voisine: «en avoir dans la culotte». On évitera autant que faire se peut d’y avoir recours dans les dîners en ville; peut-être plus encore dans les soupers fins.

Jean-Yves Nau

Photo: Les cuisses de Tam, un champion de bodybuilding. REUTERS/Raheb Homavandi

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Journaliste
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