Economie

Si la France perdait son triple A?

Gérard Horny, mis à jour le 19.08.2010 à 18 h 00

Les conséquences d'une perte de la note maximale de risque financier par la France ne seraient pas trop graves, si elle n'est pas la seule des grands pays dans ce cas.

Machine à sous à Macao Siu Chiu / Reuters

Machine à sous à Macao Siu Chiu / Reuters

Une note publiée par l’agence de notation Moody’s le 17 août n'est pas passée inaperçue. Elle laisse entendre que quatre grands pays –les Etats-Unis, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni– pourraient perdre leur triple A (la meilleure note) accordé à leurs emprunts d’Etat. Pour être précis, il faut souligner  que le bruit a été essentiellement médiatique. Sur les marchés, on est plus ou moins préparé à une telle éventualité. Les statistiques du jour et l’évolution du marché boursier ont joué un rôle plus important sur l’orientation des taux à long terme que cette annonce. Pourtant, si l’une des trois grandes agences de notation abaissait le triple A de ces quatre pays, cet événement marquerait un changement majeur dans le paysage financier et dans l'appréhension des risques liés aux dettes publiques.

Première question à se poser: la menace est-elle à prendre au sérieux?  Oui, incontestablement. Les finances publiques de tous les grands pays industrialisés se sont profondément dégradées depuis le début de la crise financière et le retour à une situation plus saine demandera de longues années d’efforts. Les agences de notation, auxquelles beaucoup de reproches –justifiés- ont été faits dans le passé, ne peuvent l’ignorer. On connaît les données du problème: qu’ils l’admettent publiquement ou non, les gouvernements sont désormais contraints de mener des politiques de rigueur, alors que la reprise de l’activité, en dépit de quelques très bonnes surprises (aux Etats-Unis au dernier trimestre 2009 et en Europe au cours du deuxième trimestre de cette année), n’est pas définitivement acquise. Cet effort devra être poursuivi pendant plusieurs années, ce qui n’est pas simple à gérer politiquement, et le vieillissement de la population ne facilite pas les choses, surtout en Europe.

Le poids de la dette

Ajoutons que, d’une façon générale, le monde bénéficie actuellement de taux d’intérêt extrêmement faibles. Quand la situation se normalisera, les taux remonteront, le poids de la dette publique semblera beaucoup plus lourd qu'aujourd’hui et le paiement des intérêts pèsera davantage sur les finances des Etats. Tous ceux qui n’ont pas commencé à prendre les mesures nécessaires risquent de se trouver dans une situation délicate. Il n’est pas facile d’expliquer aux électeurs qu’on n’a aucune marge de manœuvre, parce que le service de la dette représente le premier ou le deuxième poste de dépenses budgétaires. Les experts de Moody’s ont de bonnes raisons de tirer la sonnette d’alarme.

On remarque toutefois que l’agence ne se veut pas du tout menaçante. Certes, elle précise que «les défis liés aux ajustements budgétaires impliquent que le chemin à parcourir avant un abaissement de la note de ces pays  s’est encore réduit». Mais elle ajoute aussitôt que leur triple A est solide et que leurs perspectives sont stables. Autrement dit, l’agence prévient que le problème peut se poser un jour, mais qu’aucun processus de dégradation n’est en cours.

Deuxième question: que se passera-t-il si, d’aventure, Moody’s et les autres agences abaissent les notes attribuées à ces quatre pays? A titre symbolique, l’agence chinoise Dagong a déjà franchi cette étape, mais son prestige n’est pas tel encore dans les milieux financiers que son AA attribué aux Etats-Unis ou son AA- attribué à la France puissent avoir un grand retentissement. La question se poserait en d’autres termes si les mêmes notes étaient attribuées par Moody’s, Standard & Poor’s ou Fitch, les trois «grandes» agences.

Reste à savoir si ensuite dans la réalité cela aurait un très grand impact. Regardons les taux à dix ans enregistrés sur le marché obligataire le 18 août. Pour les quatre pays cités par Moody’s et bénéficiant tous actuellement du triple A des trois grandes agences de notation, ils s’établissaient entre 2,35% pour l’Allemagne et 3,03 % pour le Royaume-Uni, en passant par 2,60 % pour les Etats-Unis et 2,63 % pour la France. Quant aux grands pays industriels bénéficiant des taux les plus bas, c’était le Japon, à 0,94 %, alors que c’est le plus endetté de tous et qu’il n’a plus son triple A.

Les titres d'Etat américains sont incontournables

Autrement dit, la note n’est qu’un des éléments à prendre en considération. Bien d’autres facteurs jouent. Dans le cas des Etats-Unis, la perte du triple A aurait sans doute un effet mineur, du moins dans l’immédiat: le marché des titres d’Etat américains est le plus vaste au monde, tous les grands investisseurs ont besoin d’y venir, ils n’ont guère le choix. A la marge, ils peuvent mettre un peu plus ou un peu moins de ces titres en portefeuille, mais ils ne peuvent les ignorer. De surcroît, il faut tenir compte de la taille et du poids des Etats-Unis dans le monde sur le plan économique, politique et même militaire. Si un jour de vrais problèmes se posent sur le marché obligataire américain, la note attribuée par les agences ne sera qu’un épiphénomène.

En revanche, plus un marché est étroit, moins la détention des titres concernés s’impose et plus les changements de notes jouent un rôle important. On l’a vu pour les pays d’Europe du sud au premier semestre. Dans le cas de la France, deux cas extrêmes seraient à distinguer: ou elle perdrait son triple A en même temps que les autres grands pays cités par Moody’s, auquel cas cela ne changerait pas grand-chose; ou elle la perdrait seule, auquel cas l’écart se creuserait avec l’Allemagne, qui paie des taux d’intérêt déjà inférieurs d’une trentaine de points de base (1 point de base égale 0,01%) à dix ans.

C’est sans doute pour cela que le communiqué de Moody’s n’a pas eu beaucoup d’effets sur les marchés: un avertissement collectif est un avertissement sans frais. Si plusieurs pays perdent ensemble leur triple A, rien ne change vraiment; si l’un d’eux est seul à le perdre, cela se paie et cher. Ne serait-ce que pour cette raison, les grands pays industriels auraient tout intérêt à coordonner leurs politiques  budgétaires. Et cela est encore plus vrai à l’intérieur de la zone euro.

Gérard Horny

Photo: Machine à sous à Macao Siu Chiu / Reuters

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