Sports

Comment les sportifs sont devenus irresponsables

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.08.2010 à 12 h 06

Quand Ben Arfa tente un bras de fer avec l'OM, il n'est pas seul. Les sportifs ont laissé les clefs de leur vie à d’autres: avocats, coachs, conseillers en tous genres.

L’affaire Ben Arfa, qui fait tanguer le Vieux Port, est venue ajouter une contre-publicité au football qui n’avait pas besoin de cela dans le sillage du naufrage sud-africain de l’équipe de France. Une fois de plus, un joueur a fait la grève de l’entraînement en refusant de se présenter à l’heure de sa convocation, histoire de mettre ses dirigeants devant le fait accompli.

Ben Arfa, 23 ans, qui émarge à 220.000 euros par mois, ne voulait plus jouer pour l’Olympique de Marseille avec qui il était pourtant engagé jusqu’en 2012 et souhaitait mettre le cap sur Newcastle (ou ailleurs?). Pour forcer les portes de l’Angleterre, il a même agité la menace de mettre sa carrière entre parenthèses et de durcir ainsi un mouvement social réduit à sa seule personne.

Les patrons de l’OM sont en grande partie responsables de ce nouveau fiasco footballistique. Début juillet, après un stage en Bretagne où Hatem Ben Arfa avait déçu son entraîneur, Didier Deschamps, l’OM avait délivré un bon de sortie à l’international tricolore dont Deschamps n’a jamais vraiment goûté la personnalité. Avant d’être pris à contre-pied par le départ de Mamadou Niang, l’attaquant vedette de l’OM, qui a décidé de mettre les bouts du côté de la Turquie pour un contrat en or à Fenerbahçe. Conséquence, plus question de laisser s’échapper Ben Arfa, devenu subitement indispensable à la veille de la nouvelle saison. Mais plus question non plus pour Ben Arfa d’accepter de travailler à nouveau avec Didier Deschamps, l’homme qui ne voulait plus de lui. C’est le coup de force que l’on connaît.

Pour se sortir de ce guêpier, Ben Arfa n’est pas seul. Il peut compter sur son conseiller, Michel Ouazine, et sur son avocat, Jean-Jacques Bertrand. En résumé, «des marchands de viande» pour reprendre l’expression formulée par Alex Dupont, l’entraîneur du Stade Brestois, dans une récente édition de l’Equipe Magazine. Avec cette formule à l’emporte-pièce, Dupont parlait des agents des joueurs visiblement mis à distance dans le club finistérien. «Il faut se desserrer le cul, déclarait-il pour définir son mode de gestion. Quand je vois Claude (Puel) sur le banc à Lyon, je le plains. Il est trop stressé. Et que dire des joueurs d’aujourd’hui qui ne se déplacent qu’avec leur marchand de viande…»

Il n’empêche. N’en déplaise à Alex Dupont, les «marchands de viande» ont aussi leurs étalages à Brest et veillent sur leurs progénitures puisque le monde du football, et du sport en général, est devenu une vaste «foire aux bestiaux» dans laquelle se repaissent tous ces conseillers. Frédéric Guerra, un ancien professionnel du bâtiment devenu l’agent de Loïc Rémy, est l’un de ces prédateurs qui se définissait d’une manière aussi crue voilà quelques temps en donnant raison à Alex Dupont:

«Maintenant, je fais maquereau, marchand de viande. Les négociations commerciales, c’est du poker menteur, de la triche...»

Les paroles d’Alex Dupont faisaient écho à celles de Bernard Hinault, lâchées quelque temps plus tôt, toujours dans L’Equipe Magazine, où le quintuple vainqueur du Tour de France évoquait les mœurs des cyclistes d’aujourd’hui. Le Blaireau n’était pas tendre. Extraits.

Pourquoi votre génération, celle aussi des Prost, Platini ou Noah, avait-elle plus de niaque et de personnalité?
Parce qu’elle était moins entourée, moins encadrée, contrainte à prendre plus de responsabilités. Aujourd’hui, un coureur peut se retourner vers un manager, un directeur sportif, un médecin, un attaché de presse, un psy… Il se repose sur eux. Du coup, sa capacité d’initiative reste en friche.
Mais un Hinault au faîte de sa carrière avait du monde autour de lui…
Beaucoup moins! On n’avait pas un médecin à disposition, on ne le voyait que de temps en temps. Et si on avait eu un psy –puisqu’il paraît qu’il y a des psys –, c’est moi qui l’aurais briefé! C’est pas un psy qui allait m’apprendre à courir ou me dire qu’il fallait que je gagne et comment! Les coureurs n’ont peut-être pas envie de se battre parce que leur vie est déjà belle, finalement… 

L’entourage, voilà l’ennemi, si l’on en croit Bernard Hinault et Alex Dupont. Et l’on ne parle pas ici de l’entourage constitué de copains capables de vous entraîner dans des soirées qui tournent mal, à l’image des dérives évoquées par Slate lors de l’affaire Zahia. Il s’agit ici des entourages professionnels qui ont littéralement explosé au fil des ans, entre agents, entraîneurs, préparateurs physiques, kinés, coachs mentaux, avocats, attachés de presse…

Cette mode est, bien sûr, venue des Etats-Unis, pays qui a notamment inventé le marketing sportif par la grâce de Mark McCormack, premier agent de l’histoire. Golfeur doué, étudiant brillant en droit, McCormack intégra d’abord un cabinet de Cleveland puis eut l’idée visionnaire de jumeler sa passion golfique et les affaires. En 1960, une simple poignée de main scella son accord avec un jeune joueur rencontré lors de tournois universitaires et dont il avait anticipé les exploits à venir: Arnold Palmer. Ainsi naquit IMG (International Management Group) à Cleveland où demeure le siège de l’entreprise. Très vite, Arnold Palmer fut rejoint par deux autres golfeurs: Gary Player et Jack Nicklaus. Ils allaient totaliser 34 titres du Grand Chelem à eux trois.

Le tennis fut le deuxième axe de développement de Mark McCormack, avec Rod Laver d’abord, puis ensuite Björn Borg. Borg fut d’ailleurs probablement le premier sportif de la globalisation, tant le Suédois devint populaire sur tous les continents, capable de générer de multiples profits pour IMG, rivalisé au fil du temps par de nombreuses agences concurrentes, Arnaud Lagardère ayant mis à son tour, on le sait, un pied dans ce qu’il faut bien appeler l’industrie sportive.

Au début des années 1970, Borg fut un joueur révolutionnaire dans la mesure où il fut aussi le premier à voyager seul avec un entraîneur, Lennart Bergelin. Jusque-là, les joueurs allaient de tournoi en tournoi sans le moindre conseiller technique. Aujourd’hui, les espaces des joueurs sur les différentes épreuves du circuit international ressemblent à de véritables halls de gare à l’heure de pointe, chaque compétiteur traînant derrière lui une véritable «équipe». Lors des tournois du Grand Chelem, Roger Federer a pris ainsi l’habitude de se déplacer avec une douzaine de personnes à ses basques, parmi lesquelles les deux nounous qui se relaient auprès de ses deux jumelles.

Mais aujourd’hui, tous les sportifs, et les footballeurs en premier lieu, vivent également entourés de nounous, parfois très particulières, au style parfois échevelé et sur lesquels ils se reposent aveuglément à l’image de Jérémy Toulalan, joueur pourtant intelligent, qui laissa son conseiller, Stéphane Courjon, retravailler le fameux communiqué des mutins de Knysna lu par Raymond Domenech. Comme si les sportifs, en pilotage automatique, s’étaient laissé complètement déposséder de leur droit de penser et d’agir par ces intermédiaires qui gèrent leur vie dans les moindres détails, de leurs problèmes domestiques les plus dérisoires au montant de leurs salaires.

Dans la même interview, Bernard Hinault constatait que les coureurs n’échangent plus, y compris lorsqu’ils partagent une même chambre pendant trois semaines sur le Tour de France.

«Moi, je parlais à mes équipiers. Tout le temps! La technologie a changé les rapports humains. Dans ta chambre d’hôtel, à l’étape, t’es sur ton ordinateur, tu pianotes, tu joues, tu écoutes ta musique et tu ne dis rien à ton voisin du lit d’à côté… Tout ça rend individualiste, tue le dialogue. Alors qu’il devrait y avoir des discussions, des retours sur des erreurs, l’affirmation des ambitions… On ne doit pas écouter seulement l’entraîneur!»

Des sportifs isolés, calfeutrés dans leur monde solitaire, qui ont laissé par facilité les clés de leur vie à d’autres. Et il ne faudrait pas croire que la natation et l’athlétisme, loués ces temps-ci comme un contrepoison aux exactions footballistiques, échappent à la règle. Laure Manaudou ne prenait pas une décision sans l’accord de Didier Poulmaire, son avocat, et se comporta la plupart du temps en diva capricieuse…

Yannick Cochennec

Photo: Hatem Ben Arfa, le 11 août 2010 à Oslo. REUTERS/Vincent Kessler 

 

Yannick Cochennec
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