Sports

Les secrets du golf se cachent-ils dans les statistiques?

Michael Agger, mis à jour le 22.08.2010 à 9 h 59

Les chercheurs spécialistes du golf vivent un âge d’or: le PGA Tour vient de leur ouvrir les archives de ShotLink, système qui a enregistré plus de sept millions de coups.

Tiger Woods à Whistling Straits. REUTERS/Mathieu Belanger

Tiger Woods à Whistling Straits. REUTERS/Mathieu Belanger

Je la déniche bien vite. Elle est de tous les tournois du PGA Tour, garée dans le parking, entre les camions snacks et les véhicules des chaînes de télé: la caravane blanche frappée d’un logo «ShotLink». Je monte les marches, j’ouvre la porte, et j’entre; étrange impression de m’être engouffré dans un ordinateur Dell –du noir et du gris, partout. Cinq gaillards ont les yeux rivés sur les écrans de leurs ordinateurs portables; ils posent quelques questions polies via leurs émetteurs-récepteurs. Sur le parcours, un groupe de bénévoles leur répondent. Ces derniers –ils sont environ 200– utilisent des appareils laser pour suivre la trajectoire de l’ensemble des coups de chaque joueur.

Je me tiens derrière Jason Stefanacci, l’un des responsables de ShotLink, et j’observe la collecte des données. Le premier tour de l’AT&T National a commencé; 40 groupes de trois joueurs sont sur le circuit. C’est un «par 70», ce qui signifie que l’équipe de ShotLink devrait  enregistrer environ 8.400 coups durant la journée. Depuis sa création, en 2003, le système a enregistré plus de sept millions de coups, des plus banals aux plus extraordinaires: balles qui atterrissent dans un arbre, balles qui finissent leur parcours sur les genoux d’un spectateur, balles rentrées après quatre putts, albatros…

L'âge d'or de la recherche

Ces sept millions de coups représentent l’ensemble de données le plus riche de l’histoire du sport. Ils nous renseignent sur la dynamique de la compétition: les golfeurs jouent-ils vraiment plus mal lorsque Tiger Woods est sur le parcours? Ils nous renseignent également sur le stress du golfeur: les joueurs ont-ils plus de chance de rater un putt facile lorsqu’ils jouent un dimanche? Enfin, ils nous permettent de répondre à la grande énigme du golf; une énigme qui plane depuis toujours sur les fairways, et qui n’était jusqu’alors qu’une simple question d’intuitions et de conjectures: quelle différence fondamentale y a-t-il entre un simple professionnel et un véritable champion?

Les chercheurs spécialistes du golf vivent un âge d’or: le PGA Tour vient de leur ouvrir les archives de ShotLink. Deux professeurs de la Wharton School ont ainsi pu passer en revue 1,6 millions de putts. Ils en ont conclu que les golfeurs professionnels ont tendance à prendre le moins de risque possible. Après avoir examiné les «putts pour le par» et les «putts pour le birdie» joués depuis une même distance, ils ont découvert que les pros réussissaient les putts pour le birdie moins souvent que les amateurs. Leur théorie: les pros ont tendance à jouer trop court plutôt que de vraiment tenter le birdie, par peur de faire un bogey ensuite. Selon les deux chercheurs, cette peur du bogey – et l’incapacité à aborder un putt pour le birdie comme un simple putt pour le par – coûte environ un coup par tournoi au golfeur moyen sur le PGA Tour.

Ce type d’analyses fait dire à certains que le golf devrait bientôt vivre une révolution de type Moneyball –une idée particulièrement provocatrice. Il est bien évidemment difficile de comparer le golf au baseball, où le general manager de l’équipe passe le plus clair de son temps à traquer la moindre inefficacité, à évaluer froidement les joueurs sur le terrain et à tenter d’acquérir ceux qu’il estime être les meilleurs. Les recherches particulièrement innovantes de Bill James ont été très importantes dans le monde du baseball. Non seulement parce qu’elles ont permis d’expliquer les mécanismes du baseball aux fans et aux matheux –mais aussi et surtout parce qu’elles ont changé la façon de jouer: les équipes se sont mises à utiliser les outils statistiques de James pour tenter d’acquérir un avantage tactique. 

Il n’y a pas de general managers sur le PGA Tour. Les golfeurs doivent s’évaluer eux-mêmes, avec l’aide de leurs caddies et de leurs entraîneurs; traquer leurs propres manques d’efficacité: «Est-ce que je putte aussi bien que les autres? Je suis à la hauteur, avec mon wedge?»

Les pros pas très convaincus

Les pros du Tour peuvent désormais répondre à ces questions en consultant statistiques et travaux de recherche. Lorsqu’un golfeur se qualifie pour le PGA Tour, on lui donne un ordinateur portable qui lui permet d’avoir accès à l’ensemble de ses statistiques. Mais un athlète de haut niveau a-t-il intérêt à se remplir la tête de chiffres? Une grande partie des golfeurs du Tour avec qui j’ai discuté m’ont dit qu’ils ne voyaient pas vraiment comment ces statistiques pourraient les aider à affiner leur jeu. Certains se sont même déclarés écoeurés par ce système; c’est le cas de Lucas Glover, champion de l’U.S. Open de 2009:

Moi: «Hé, Lucas, ça t’arrive de consulter tes statistiques ShotLink?»
Lucas (de son accent traînant de Caroline du Sud): «Ab-so-lument pas.»

Glover m’a expliqué que les techniciens de ShotLink avaient la réputation d’être mal organisés et de faire des erreurs fréquentes. C’était peut-être en partie le cas dans les premières années, mais aujourd’hui, le système est parfaitement rodé. J’ai vu les producteurs de ShotLink corriger des erreurs en temps réel, et demander au bénévole de refaire son calcul dès qu’une donnée leur semblait suspecte. Et quand bien même quelques erreurs se seraient glissées dans les archives de ShotLink, il serait difficile de faire fi des sept millions de coups que le système a mesuré et évalué. Ces coups sont porteurs d’une histoire vraie –une histoire que les golfeurs n’ont certes peut-être pas envie d’entendre.

Certains golfeurs ont adopté l’attitude inverse, en décidant de mener une analyse poussée de leurs statistiques afin de corriger leurs défauts. J’ai passé beaucoup de temps sur le practice à discuter de statistiques avec un jeune Texan, Chris Stroud, qui a bien l’intention de se faire un nom sur le PGA Tour. Sa technique: imprimer l’ensemble de ses données ShotLink à la fin de l’année, puis les passer en revue avec son staff pour déterminer quelles sont ses faiblesses. Cette année, il a remarqué que son putting, son chipping et ses sorties de bunker laissaient à désirer; il a donc décidé de mettre l’accent dessus pendant ses entraînements.

Mais même les pros qui disent consulter ShotLink semblent déconcertés par le système. «J’ai tendance à tout simplifier», me dit Stroud. Le problème, c’est que ShotLink complique l’ensemble des aspects du jeu: dès le premier coup, le système calcule 47 statistiques différentes. Il n’est pas toujours facile de donner du sens à cette abondance de chiffres, et l’on peut parfaitement comprendre qu’une grande partie des professionnels préfèrent s’en remettre à leur propre instinct. C’est un défi que le monde universitaire a décidé de relever: des chercheurs amoureux du golf veulent mettre au point de meilleures statistiques, qui permettraient de retranscrire ce qui se passe sur le parcours, et seraient à la portée des joueurs comme des fans.

Les spécialistes du golf ne font que marcher dans les pas d’autres pionniers de la recherche. Les premières tentatives remontent aux années 1960; elles étaient alors menées par Sir Aynsley Bridgland, un industriel australien qui, plus tard, dira n’avoir eu que trois ambitions dans sa jeunesse:

«Posséder une Rolls-Royce, devenir millionnaire, et avoir un handicap 0 au golf.»

Il a réalisé les trois, «et il a toujours dit que des trois, c’était la dernière qui lui apportait le plus de satisfaction.» Lors d’un séjour aux Etats-Unis, il apprend que des golfeurs professionnels participent à une «étude menée à partir de photographies à grande vitesse» par le MIT; il décide alors d’analyser le golf sous un angle scientifique. Il réunit (et finance pour partie) une incroyable équipe de spécialistes: on y trouve des experts en balistique, des physiologistes, et le premier professeur d’ergonomie de Grande-Bretagne. En 1968, après cinq ans de recherche, ils publient un ouvrage qui fera date: Search for the Perfect Swing.

La quête de la partie parfaite

L’équipe britannique a répondu à plusieurs questions fondamentales sur le jeu en lui-même. Ils ont comparé le swing à un pendule double, et ont analysé l’influence que pouvait avoir la forme de la tête du club sur la trajectoire du swing et sur le parcours de la balle. Ils ont étudié la balle elle-même, en décrivant l’aérodynamique de ses alvéoles, et en analysant la réaction de divers matériaux à l’impact du club. L’ouvrage a eu une influence énorme sur les équipementiers, qui se sont mis à recruter des physiciens et des ingénieurs en matériaux. (Karsten Solheim, le fondateur de Ping, était un grand fan du livre). Mais l’équipe n’était pas à même de répondre à des dilemmes stratégiques plus terre à terre –quelle est la phase de jeu la plus importante pour le golfeur désirant réduire son score? Le drive ou le putt?

A notre époque, la quête du swing parfait s’est transformée en quête de la partie parfaite. Avec le GPS, les techniciens munis d’appareils laser, les ordinateurs et les nouvelles stratégies mathématiques, notre analyse du golf est plus poussée que tout ce que Sir Aynsley Bridgland aurait jamais pu imaginer. Grâce à ces outils, les chercheurs sont sur le point de théoriser la façon de jouer optimale. Dans un récent passé, le golf était considéré comme une discipline zen, presque mystique. Mais aujourd’hui, les données mathématiques sont reines –et la mystique laisse peu à peu place aux statistiques.

Michael Agger

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Tiger Woods à Whistling Straits, le 14 août 2010. REUTERS/Mathieu Belanger 

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