Arcade Fire ou le syndrome du blockbuster indie

Photo officielle d'Arcade Fire/arcadefire.com

Photo officielle d'Arcade Fire/arcadefire.com

Numéro un des charts américains à sa sortie, «The Suburbs» montre les Canadiens attaquer la fameuse étape du troisième album. Un bon disque qu'on n'a pas envie de trop aimer.

Arcade Fire a remporté, dimanche 13 février 2011, le Grammy du meilleur album de l'année pour The Suburbs. A cette occasion, nous republions notre chronique de l'album, parue en août.

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Le mur de Berlin de la pop music est tombé avec un ou deux ans d'avance sur le vrai. Novembre 1987: R.E.M. sort le single It's the End of the World as We Know It (And I Feel Fine) et clame «Offer me solutions, offer me alternatives and I decline». Quelques mois plus tard, le groupe quitte le label indépendant I.R.S. pour signer chez une major, Warner. Et, au passage, suscite l'ironie des puristes —les Butthole Surfers reprennent ses chansons sur scène en brûlant des billets de banque–, même si d'autres groupes indie (les Replacements, Camper Van Beethoven ou Husker Dü) l'ont précédé dans cette voie. Sans son succès: en mai 1991, Stipe & co occupent avec Out of Time la première place des charts, habituellement squattée par Vanilla Ice, Paula Abdul ou Phil Collins. Six mois avant que le Nevermind de Nirvana ne réalise le même exploit au détriment de Michael Jackson, c'est la première fois qu'un disque qu'on qualifie de «rock alternatif» atteint cette position. Sebadoh chante: «Come on indie rock/It's gone big».

Pourquoi reparler de cette épisode au moment de se pencher sur The Suburbs, le troisième album d'Arcade Fire?

- Parce que, bien davantage que la comparaison obligée avec U2, le parallèle le plus éclairant qu'on puisse faire, en terme de statut (le groupe à stades et à chambres d'étudiants, s'il fallait le définir) est celui avec R.E.M.

- Parce que le groupe a lui aussi atteint, le 11 août, la plus haute marche du Billboard 200, avec 156.000 albums vendus en une semaine, même si ce chiffre a bénéficié de forts rabais digitaux.

- Parce qu'une partie du rapport qu'on peut avoir avec ce disque dérive de l'intrusion, en vingt ans et plusieurs mouvements (grunge, britpop, «new rock»...) de l'indie dans le mainstream. De ce que la presse a appelé l'overground et le guitariste Steve Van Zandt l'indie mainstream, de ces groupes destinés à être petits et qui sont devenus énormes (détail révélateur, le sous-titre du livre de référence sur Merge, le label indépendant d'Arcade Fire, est The Indie Label That Got Big and Stayed Small).

- Parce que, en gros, aimer à la folie ou seulement un peu le dernier Arcade Fire n'est pas qu'une question de goûts musicaux mais aussi de posture. On peut s'en plaindre, et parler de snobisme, mais le rock est après tout une culture autant qu'une musique: les disques ne naissent pas libres et égaux en droits, et les distinctions critiques ne peuvent pas être seulement fondées sur l'utilité commune.

«Aujourd'hui, vous pouvez vendre 100.000 albums d'un groupe qui aurait été considéré comme secret sous la génération précédente», expliquait Gerard Cosloy, le patron du label Matador, au magazine Spin en 2005. L'article s'intitulait The Revival of Indie Rock, et abordait largement le cas Arcade Fire. Ces dernières semaines, la question du statut du groupe a encore été au coeur de beaucoup des articles qui lui ont été consacrés. «Oui, les gens achètent toujours des albums. Non, le terme 'indie rock' ne veut vraiment plus rien dire», écrivait The AV Club, tandis que le New York Times intitulait son portrait du groupe «Au-delà de l'indie» et que le New Yorker y voyait un symbole de la «ligne en pointillés» séparant l'indie du mainstream.

Pourquoi Arcade Fire a ses haters?

Un symbole logique, tant sont peu nombreux les groupes considérés comme «alternatifs» à avoir atteint la première place des charts américains depuis vingt ans —logique, car sinon, parlerait-on de «rock alternatif»? Un petit peloton d'une dizaine de noms dont se détachent notamment Nirvana, R.E.M., Radiohead: trois blockbusters indés, un qui a explosé en vol (Kurt Cobain mentionne d'ailleurs «the ethics involved with independence» dans sa lettre de suicide), deux qui se sont composés une carrière.

Des groupes qui ont souvent causé des réactions tranchées chez les fans de pop: l'adoration transie d'une immense majorité, le franc mépris d'une toute petite minorité. Le même cocktail que pour Arcade Fire, qui suscite les vivats de toute la presse (qui, en période de vaches maigres, ne peut se permettre de cracher sur une locomotive consensuelle pour ses ventes) mais aussi de grosses remontées acides de puristes ou de haters, comme sur le webzine Gonzai ou cette compilation de vacheries assemblées puis évaluées par le blog Popwatch il y a trois ans. Et qui sait, peut-être même certains journaux décideront, en fin d'année, de rejouer cette scène qu'un journaliste du NME racontait en 1997 aux Inrockuptibles: «Quand il a fallu choisir l'album de l'année, on était sûr que Radiohead serait premier partout ailleurs. Du coup, pour affirmer que le journal reste la voix des marginaux, Radiohead s'est retrouvé second [derrière Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space de Spiritualized, ndlr] alors que tout le monde avait voté pour OK Computer».

Leur OK Computer? Sans déconner?

OK Computer, justement, est cité dans une chronique de la BBC sur The Suburbs, déjà devenue célèbre: «Vous pouvez dire que c'est leur OK Computer, mais c'est peut-être encore mieux que cela». En écoutant le disque, on se pince un peu pour y croire, tant OK Computer était un disque fractal, qui faisait glisser le pré-rock de stades de The Bends vers une fragilité plus tarabiscotée, qui donnait même envie aux snobs d'aimer ce disque vendus par palettes entières.

C'est la résolution du complexe du blockbuster indé. Le méchant snob peut aimer sans réserves ce genre d'albums: cela arrive généralement quand le groupe, messianiquement catalogué «sauveur du rock», ce compliment exaspérant, met son genou de prophète à terre en subissant l'amputation d'un membre (Up chez R.E.M., d'ailleurs un semi-échec commercial) ou en se greffant des prothèses électroniques (le tryptique OK Computer/Kid A/Amnesiac chez Radiohead). Ce genre de groupe est comme un copain lointain très populaire qu'on est content de revoir mais seulement quand il y a beaucoup de neuf dans sa vie, alors que les amis les plus proches (les marottes, les secrets cachés, les groupes plus méconnus), on aime recevoir d'eux une carte postale banale mais à l'écriture si reconnaissable. Les revoir plus souvent, parler de tout et rien, même s'ils changent peu. Surtout s'ils changent peu?

Avec The Suburbs, Arcade Fire nous redonne de ses nouvelles: on n'est pas mécontent, mais, même si la lettre contient une ligne de rupture (le fameux Sprawl II), pas non plus tellement surpris. On l'y entend flottant toujours dans les habits de Talking Heads ou de Bowie qu'on lui a taillés, ou parfois un peu rangé: à l'échelle des précédentes livraisons, le premier morceau éponyme ou Modern Man sonnent quasiment adult-rock. A l'inverse, ses moments de fièvre paraissent un peu écrasés ou aplatis dans leurs arrangements plus élaborés (Ready To Start, Rococo, Half Light I...).

Du Arcade Fire chanté

On se souvient qu'il y a trois ans, un internaute avait fait un superbe mashup du single Intervention avec un extrait du Rumble Fish de Coppola, film qui avait été perçu par une partie de la critique française à sa sortie comme du «cinéma filmé», patinant d'un coup de vernis maniériste les films de bande des fifties. The Suburbs, c'est un peu ça: du «Arcade Fire chanté» refaisant les disques précédents sous une couche de cire moderniste, qui ne dissimule pas totalement la perte de souffle par rapport aux meilleurs moments de Funeral et Neon Bible. Le disque semble d'ailleurs hanté par cet éternel défi, pour un groupe, de se survivre à soi-même, ce «Hope something pure can last» («Espérons que quelque chose de pur puisse perdurer») scandé par Win Butler sur We Used To Wait. Ce célèbre défi: après avoir prouvé qu'on peut faire aussi bien (le second album), montrer qu'on peut faire aussi bien mais un peu différent (le troisième). Sortir du burn out or fade away, on connaît la chanson.

De l'extérieur, pour ceux qui suivent le groupe sans passion excessive, avec un mélange d'attirance et d'irritation, Arcade Fire a toujours eu un air d'alchimie fragile (le côté chorale à sept membres, les disques écorchés vifs, l'alchimie couple/collectif, le cocktail des langues, la découverte mondiale avec six mois de retard à l'époque du tout-instantané...), pas du genre à «gérer» une «carrière» avec des bons disques d'artisans. The Suburbs n'est pourtant pas si loin de cette catégorie, comme un best of sans hits délayé sur seize titres, qui solidifie les acquis du groupe, aimablement et dignement décevant. L'équivalent d'un tennisman qui assurerait sans prendre trop de risques son service sur balle de match en sa faveur —la possibilité de rejoindre le club des troisièmes albums légendaires. Un bon disque qui atteint la première place à l'ancienneté, à la logique, comme on gravit les échelons hiérarchiques, après la médaille d'argent de Neon Bible. Pour mentionner encore Radiohead et R.E.M., un peu leur Hail to the Thief ou Out of Time; et, puisqu'il faut absolument parler de U2, pas un feu de paille, mais pas non plus l'unforgettable fire promis.

Jean-Marie Pottier

Arcade Fire, The Suburbs (Merge/Universal). Le groupe sera en concert le dimanche 29 août au festival Rock en Seine.