Monde

In vino veritas?

Mike Steinberger , mis à jour le 18.08.2010 à 10 h 20

Enquête au coeur d'un système de contrefaçon de vin

fruit | wine / Robert S. Donovan via Flickr CC License By

fruit | wine / Robert S. Donovan via Flickr CC License By

Daniel Oliveros et Jeff Sokolin. Surnom: les «sexy boys», parce qu'ils qualifiaient souvent les vins qu'ils vendaient de «sexy juice». Ils dirigeaient Royal Wine Merchants, une entreprise de négoce en vins de Manhattan qui, il y a quelques années encore, comptait parmi les plus prospères du secteur. Leur mode de vie n'avait rien à envier à celui de leurs riches clients: ils séjournaient dans des hôtels tape-à-l'œil, louaient souvent des limousines avec chauffeur, et ouvraient pour plusieurs milliers de dollars de vins rares, quelle que soit l'occasion. Le mariage d'Oliveros avec la star du porno Savanna Samson ne fit qu'épaissir le mystère les entourant. Mais c'est la qualité de leur cave qui distinguait réellement les sexy boys du reste de leurs concurrents: ils semblaient disposer d'un stock inépuisable de grands crus, tous plus légendaires les un que les autres, souvent en bouteilles de grands volumes ; ils étaient inégalables, tant sur le plan quantitatif que sur celui des formats. Leurs clients étaient bombardés de fax promotionnels vantant leurs dernières trouvailles: plusieurs bouteilles de Château Latour à Pomerol 1961 («Il émoustillera vos papilles!»), des magnums de Mouton Rothschild 1945 («Notre dernière trouvaille sexy»), un double magnum de Cheval Blanc 1949 («Parfait état. Meilleur que le 1947!!! Faites-moi confiance!!!»). Trop beau pour être vrai? Il semblerait bien que oui.

Bill Koch, milliardaire collectionneur de vins, vient d'intenter un procès à la maison de vente aux enchères Christie's ; il met également en cause Oliveros et Sokolin, et ses accusations sont des plus choquantes. Koch s'est procuré les registres d'importations de Royal, ces documents laissent penser que la société a servi d'intermédiaire à Hardy Rodenstock, présumé spécialiste de la contrefaçon de vin, qui fut au cœur du scandale des fausses bouteilles de Thomas Jefferson. Ces pièces comptables sont importantes, car elles nous permettent d'entrevoir toute l'étendue des activités de Rodenstock. On découvre que le collectionneur de Munich a envoyé des centaines de bouteilles – rares, pour la plupart – aux Etats-Unis par le biais de Royal. Les quantités sont invraisemblables, et au vu des chiffres, les experts en vin pensent que beaucoup (si ce n'est la totalité) de ces crus sont des faux. La plainte de Koch ne dit pas ce que Royal a fait des bouteilles de Rodenstock, mais Slate a découvert plusieurs preuves permettant d'établir un lien entre Oliveros et Sokolin et les ventes de vins contrefaits. L'un des faux qu'ils auraient vendu, un Château Petrus 1921, se trouve sur la liste des vins que Rodenstock leur a adressés.

La luttre anti-contrefaçon personnifiée

Koch, 70 ans, est un magnat de l'énergie; il a la réputation d'être procédurier, et l'affaire Christie's est le sixième procès qu'il intente depuis 2006: la lutte contre la contrefaçon de vin – une épidémie, selon lui – est devenue son grand combat. Une cour de district des Etats-Unis lui a récemment donné raison, condamnant Rodenstock par défaut pour une affaire remontant à 2006. Le 27 mai, une cour de New York lui a donné tort, rejetant la plainte pour fraude qu'il avait déposé en 2008 contre Acker Merral & Condit, une autre maison de ventes aux enchères. Les quatre autres procès sont en instance. Koch – qui possède une collection de 40.000 crus – avait acheté quatre des bouteilles ayant soi-disant appartenu à Jefferson à la fin des années 1980. Sa croisade contre la contrefaçon a commencé lorsqu'il a appris qu'elles étaient vraisemblablement des faux, et que l'on pouvait aussi nourrir de sérieux doutes quant à l'origine de certaines pièces de sa collection. Koch semble penser que le secteur de la vente aux enchères regorge d'escrocs et de charlatans. Je suis moins cynique que lui, mais après avoir étudié ses affirmations, je pense que sa démarche va apporter un peu de transparence dans un secteur qui en a bien besoin. Beaucoup de professionnels du vin sont d'accord ; ils pensent que les factures de Rodenstock prouvent que le marché des grands crus a été contaminé par la fraude.

Le procès intenté à Christie's a fait remonter un autre nom: celui de Robert Parker, le critique de vins le plus influent de la planète. Le Petrus 1921 – qui relie Rodenstock à Royal, et Royal à la vente de vins contrefaits – est devenu une pièce de collection très prisée lorsque Parker lui a attribué le meilleur score (100 points) lors d'une dégustation organisée par Rodenstock à Munich, en 1995. Ces dernières années, alors que la polémique ne cessait d'enfler autour de l'affaire Rodenstock, Parker s'est efforcé de minimiser l'importance de sa participation à l'évènement et de prendre ses distances vis-à-vis de ce scandale dévastateur. Mais les allégations de Koch l'impliquent. Personne n'accuse Parker d'avoir commis quelque faute que ce soit, mais l'affaire soulève une question dérangeante: Oliveros, Sokolin et Rodenstock se sont-ils servis de lui pour vendre leurs vins contrefaits?

Des négociants bling-bling

Oliveros est natif du Venezuela, Sokolin est d'origine russe. Ils ont ouvert Royal en 1990. La licence de vente de boissons alcoolisées était au seul nom de Sokolin ; Oliveros aurait été arrêté quatre ans auparavant pour le vol de plusieurs bouteilles de vins (valeur approximative: 20.000 dollars) au Garden City Hotel de Long Island, où il avait travaillé. Contacté par téléphone, Oliveros confirme avoir été arrêté, et dit avoir plaidé coupable.

Oliveros et Sokolin ont installé leur magasin dans un endroit particulier – un complexe d'appartements assez reculé, dans l'East Side de Manhattan ; pour y accéder, il fallait traverser une passerelle surplombant la FDR Drive. La devanture passait plutôt inaperçue, mais l'arrière-boutique, c'était autre chose: elle regorgeait de grands crus, tous plus mythiques les uns que les autres. En 1999, le journaliste William Grimes en est ressorti proprement estomaqué, si l'on en croit son article de l'époque, paru dans le New York Times. Il y compare Royal à la «caverne d'Ali Baba»: «Elles étaient partout, jonchant le sol, reposant sur des casiers de fortune: les reliques sacrées d'une civilisation disparue. Mon regard fut attiré par un Latour 1952. Puis par un Château d'Yquem 1949, un Cheval Blanc 1955, et un Lafite 1900. (...) La présentation était... sans fioritures, dirons-nous. Le déjeuner d'un employé trainait sur une caisse de Bordeaux d'une valeur inestimable.»

Royal ne manquait jamais de grands crus de Bordeaux et de Bourgogne ; la boutique est donc rapidement devenue l'une des destinations favorites des collectionneurs. Oliveros et Sokolin étaient également réputés pour leurs dégustations tape-à-l'œil (et pour la finesse de leurs palais, une caractéristique qui revient souvent dans cette affaire – Rodenstock était lui aussi particulièrement doué). Ces rencontres étaient organisées dans l'appartement d'Oliveros, à Manhattan: la dégustation commençait au petit matin et se poursuivait jusque tard dans la nuit ; on y goûtait une vertigineuse succession de grands vins, accompagnés de viandes froides et de cuisine indienne. Bouteilles légendaires débouchées par dizaines, séjours au très luxueux Hôtel de Crillon... un train de vie des plus inhabituels pour de simples négociants, ce qui ne manquait pas de surprendre leurs confrères ; les hypothèses étaient multiples, les soupçons nombreux. D'où venait tout cet argent? Et, question plus importante encore, d'où venaient toutes ces bouteilles?

De lourds soupçons... mais pas de preuves

L'affaire Christie's nous apporte peut-être une réponse: Hardy Rodenstock. Selon les registres que Koch s'est procuré, Rodenstock a expédié 818 bouteilles à Royal entre 1998 et 2008 (Koch essaie aujourd'hui de découvrir si Rodenstock aurait pu envoyer d'autres vins à Royal pendant la même période ou avant 1998). Slate a examiné les factures : on y compte un nombre ahurissant de vins célébrissimes. Fait encore plus saisissant, 87% d'entre eux sont des bouteilles de grand volume (qui, étant plus rares que celles de 75 cl, sont très prisées des collectionneurs). Cent sept magnums de Petrus 1961. Cent un magnums de Latour 1961. Quatre-vingt magnums de Mouton Rothschild 1945. Quarante-sept magnums de Cheval Blanc 1947. Et la liste continue. Koch a fait le calcul: si ces vins étaient authentiques, l'ensemble vaudrait presque 8 millions de dollars. Mais les professionnels du vin que j'ai interrogés – et j'ai fait plus de trente interviews en préparant cet article – ont de sérieux doute quant à l'authenticité de ces bouteilles. Geoffrey Troy, négociant en vin établi depuis longtemps à New York, est catégorique: «Les bouteilles que Rodenstock a expédié à Royal étaient trop rares, personne n'aurait pu s'en procurer autant en aussi peu de temps. Ca ne colle pas. C'est tout simplement impossible.»

Les bouteilles de Rodenstock soulèvent donc bien des interrogations, reste qu'aucune cour de justice n'a pu prouver qu'elles étaient fausses, que Royal le savait, ou encore que Royal les a revendues. (Et si elles étaient fausses, qu'y avait-il à l'intérieur? Personne ne peut le dire pour l'instant. Cliquez ici pour en apprendre un peu plus sur la fabrication du vin contrefait). Contacté par Slate, Rodenstock s'est refusé à tout commentaire. Dans une lettre datée du 29 avril et adressée à la juge américaine Debra Freeman, Rodenstock nie avoir expédié plusieurs des bouteilles figurant sur la facture. Il n'y aborde pas le sujet de l'authenticité de ses vins. Les avocats de Koch ont demandé à Sokolin de faire une déposition ; après avoir consulté les factures, il a confirmé leur validité. Interrogé par Slate, Oliveros a déclaré que Royal avait fait «quelques affaires» avec Rodenstock, et qu'il n'avait «aucune inquiétude» quant à l'authenticité des bouteilles. Il dit être toujours en contact avec le collectionneur de Munich, et se déclare prêt à lui acheter du vin si l'occasion – ou le besoin – se présentait.

Outre les registres d'importation rendus publics par Koch, Slate a découvert d'autres informations laissant penser que Royal (qui est toujours en activité à Manhattan, mais qui a changé d'adresse) a écoulé de grandes quantités de vins contrefaits. L'une de mes sources, consultant en vin, a travaillé chez Christie's au milieu des années 1990. Il m'a confié qu'à l'époque, lorsqu'il tombait sur un cas de vin douteux, ce dernier avait souvent transité par Royal (qui demeure, selon lui, «le problème le plus persistant dans la chaîne d'approvisionnement»). Même chose chez Sotheby's: selon un employé de la maison de ventes aux enchères, les vins de Royal représentent une «part excessive» des cas de contrefaçons rencontrés par sa société. Un grand collectionneur et un négociant en vins m'ont confié qu'ils avaient arrêté d'acheter d'anciens millésimes à Royal au milieu des années 1990 après avoir fait l'acquisition de bouteilles qu'ils estimaient contrefaites. (La plupart des personnes interrogées dans le cadre de cet article ont demandé à rester anonymes, ces questions étant au cœur – ou pouvant faire l'objet – d'un procès). Mais c'est le contentieux opposant Koch à Eric Greenberg, un collectionneur de la San Fransisco Bay Area, qui nous offre la meilleure preuve des agissements douteux de Royal. Au centre du conflit, une bouteille de Petrus 1921...

Le magnum de la discorde

En 2007, Koch a intenté un procès à Greenberg, l'accusant de lui avoir vendu – lors d'une vente aux enchères à New York, et en toute connaissance de cause – sept bouteilles de vins contrefaits ; l'une de ces bouteilles était un magnum de Petrus 1921. Dans sa plainte (qui est encore en instance), Koch déclare que Greenberg, investisseur dans le secteur des technologies, a acheté plusieurs de ces bouteilles chez Royal. Une demande d'indemnisation effectuée par Greenberg semble confirmer cette affirmation. Koch a récupéré cette demande d'indemnisation au début de l'année, en enjoignant la compagnie d'assurance de Greenberg – la Fireman's Fund Insurance Company – de la produire ; ses enquêteurs privés nous ont permis de la consulter. On y apprend que Greenberg a, entre janvier 2000 et mars 2002, acheté pour 2,1 millions de dollars de vin chez Royal. Vers 2002, Sotheby's aurait (toujours selon Koch) appris à Greenberg qu'il y avait un «grand nombre» de contrefaçons dans sa collection de vins (cette dernière comptant «des dizaines de milliers de bouteilles»). Greenberg aurait alors engagé un spécialiste indépendant, William Edgerton ; l'expert aurait confirmé la présence de faux parmi ses pièces de collection. Interrogés par Slate, Sotheby's et Edgerton ont confirmé ces informations (Edgerton est aujourd'hui consultant pour Koch). Greenberg a formulé sa demande d'indemnisation en mai 2002 ; il y déclare que Royal lui a vendu plusieurs dizaines de vins contrefaits. Selon ses calculs, sur les 2,1 millions de dollars déboursés chez Royal en deux ans, il aurait acheté pour – au minimum – 912.301 dollars de faux. Dans sa lettre à la Fireman's Fund, il dresse la liste des vins achetés chez Royal ; cinq magnums de Petrus 1921 y figurent. En novembre 2002, la demande d'indemnisation est rejetée: Greenberg n'était pas couvert contre les transactions frauduleuses ; son contrat avait par ailleurs expiré. Dans sa plainte, Koch affirme que Greenberg avait engagé un avocat pour poursuivre Royal, mais qu'il était parvenu à un accord à l'amiable avec Oliveros et Sokolin. Interrogé par Slate, Oliveros a déclaré que Greenberg était un «bon client» et qu'il avait acheté «un grand nombre de bouteille chez [eux]», mais qu'il ne pouvait faire aucun commentaire – ni sur le contentieux qui avait pu les opposer, ni sur l'accord qu'ils avaient pu trouver.

En octobre 2005, Greenberg a vendu 17.000 bouteilles lors d'une vente aux enchères organisée par la maison Zachys, à New York. Bill Koch était présent; il y a fait plusieurs achats, dont un magnum de Petrus 1921, qu'il a payé 29.500 dollars. Quelques mois plus tard, alors qu'il doutait de l'authenticité de sa collection, Koch décida d'envoyer le magnum à Bordeaux, pour le faire examiner par les spécialistes de Petrus. Selon Brad Goldstein (le porte-parole de Koch), ces derniers répondirent que c'était un faux: le bouchon n'était pas de la bonne taille, et on avait selon eux falsifié la capsule et l'étiquette pour leur donner l'apparence de la vieillesse. Ces spécialistes nous ont confirmé avoir émis de sérieux doutes quant à l'authenticité du magnum.

Dans sa plainte, Koch affirme que le magnum avait été mis aux enchères par Greenberg ; il dit tenir cette information de Zachys (qu'il attaque également). (Nous avons contacté Jeff Zacharias, le président de Zachys Wine Auctions, par email ; selon lui, «personne ne conteste l'affirmation selon laquelle la bouteille de Petrus 1921 achetée par Bill Koch durant la vente de 2005 provenait du lot d'Eric Greenberg.») Koch affirme qu'après la vente, Greenberg lui a dit que la bouteille avait sans doute été achetée chez Royal (sa demande d'indemnisation tendrait à confirmer cette affirmation). L'avocat de Greenberg s'est refusé à tout commentaire sur cette question. Dans sa réponse au procès intenté par Koch, Greenberg affirme que Sotheby's et Edgerton n'ont pas découvert de vins contrefaits parmi les pièces de sa collection. Il nie avoir vendu des vins contrefaits, et prétend avoir proposé à Koch de le rembourser ; ce dernier aurait refusé l'offre. Greenberg a déposé une requête de non-lieu en 2008 – requête rejetée par la juge de district Barbara S. Jones, qui écrit que «la mauvaise conduite présumée de Greenberg est particulièrement flagrante, le fait qu'il ait décidé de vendre aux enchères du vin considéré comme contrefait par deux experts en est une preuve». L'an dernier, Greenberg a accordé une interview au Wine Spectator. Il y parle du procès en ces termes: «J'ai mis en vente 17.000 bouteilles, parmi celles-ci, [Koch] a trouvé quelques imitations. Je n'appelle pas cela de la fraude, j'appelle cela une erreur. Je n'ai pas vendu de contrefaçons en connaissance de cause.» Au cours du week-end du Memorial Day, Greenberg a vendu pour environs dix-neuf millions de dollars de vin lors d'une vente aux enchères organisée à Hong-Kong par Acker Merrall & Condit. C'était selon Acker la deuxième plus grosse vente de vin de l'histoire.

Autre question: si Greenberg a acheté le magnum de Petrus chez Royal, où est-ce que Royal s'est procuré la bouteille? Les factures d'expédition obtenues par Koch semblent bien indiquer qu'elle venait de Rodenstock. Les documents montrent qu'entre 1998 et 2004, Rodenstock a envoyé vingt-et-un magnums de Petrus 1921 à Royal. Onze ont été expédiés avant 2000, l'année au cours de laquelle Greenberg a acheté ses cinq premiers magnums, si l'on croit sa demande d'indemnisation. Oliveros a dit qu'il ne pouvait aborder le sujet des factures, mais que Rodenstock avait déjà vendu des Petrus 1921 à Royal. Une source proche de Petrus m'a confié être «plus que sceptique» quant à l'authenticité des magnums de Rodenstock. Selon cette source, les archives du domaine de Pomerol ne feraient nullement mention de magnums embouteillés dans les années 1920. Certains négociants ont peut-être mis le 1921 en magnum ; à l'époque, Petrus vendait une partie de sa production en vrac, les négociants de la place se chargeant ensuite eux-mêmes de la mise en bouteille et de l'étiquetage. Cette même source fait également remarquer qu'on considérait alors le Petrus comme un vin sans prestige particulier, qui devait être bu assez jeune. La demande en bouteilles de grand volume devait donc être faible ; leur nombre fut sans doute négligeable. L'idée qu'une personne puisse dénicher deux douzaines de magnums de Petrus 1921 quatre-vingt ans plus tard est, selon ma source, hautement improbable.

Si l'authenticité des magnums de Rodenstock est donc plus que douteuse, le timing de ses expéditions est, lui, parfaitement cohérent. La demande en Petrus 1921 est montée en flèche au milieu des années 1990, lorsque Parker lui a attribué la note de 100 points. Sa critique était des plus chaleureuses: le 1921 était selon lui «tout simplement divin!»; «un vin agréable, riche, juteux, qui a beaucoup de corps ; j'ai rarement goûté son égal.» Le 1921 en question provenait d'un magnum servi par Rodenstock lors d'une bacchanale organisée à Munich, en 1995. Oliveros et Sokolin y avaient rejoint Parker. Ce dernier ne serait sans doute pas venu s'ils n'avaient pas été là.

Un critique complice malgré lui?

Parker a rencontré Oliveros et Sokolin à plusieurs reprises au cours des années 1990. Slate a adressé une liste de question au célèbre critique (qui a aujourd'hui 62 ans); son avocat nous a envoyé un courrier, dans lequel il dit avoir conseillé à son client de ne pas répondre. Une réticence compréhensible: il semblerait que Royal ait écoulé bon nombre de contrefaçons au cours des vingt dernières années.

En février, un avocat de Koch a demandé à Parker de faire une déposition, et la discussion s'est pour l'essentiel orientée vers les rapports qu'il entretenait avec Oliveros et Sokolin. Slate s'est procuré la déposition ; Parker y affirme qu'ils s'étaient rencontrés «un certain nombre de fois, en société», et que les deux associés «semblaient avoir de nombreuses relations chez les marchands de vins.» Ce dernier point explique l'intérêt que Parker pouvait leur porter: le duo de Royal lui permettait de déguster des vins d'une grande rareté. Pendant la déposition, Parker affirma avoir cessé de rencontrer Oliveros et Sokolin à la fin des années 1990: il était alors de plus en plus rebuté par leur «style de vie excessif», et commençait à douter de l'authenticité de leurs vins, Royal ayant selon lui vendu un faux Château Rayas (Châteauneuf-du-Pape) à l'un de ses amis, le collectionneur Park B. Smith.

Parker a participé à plusieurs des grandes dégustations d'Oliveros et de Sokolin. Trois d'entre elles, si l'on en croit sa déposition. Mais un collectionneur ayant participé à nombre de ces évènements m'a dit l'y avoir vu «au moins six fois». Trois autres personnes m'ont dit l'avoir vu à toutes les dégustations où elles étaient présentes. (Toutes les personnes interrogées pensent que les vins servis lors des dégustations étaient authentiques. Une hypothèse voudrait que l'on ait toujours proposé à Parker des échantillons véritables, Oliveros et Sokolin ne servant leurs contrefaçons qu'aux palais moins affûtés.) En plus des dégustations entre aficionados, Parker (qui vit dans le Maryland) se rendait souvent à New York pour déjeuner avec les patrons de Royal; le vin coulait alors à flot. Selon diverses sources, ces déjeuners avaient souvent lieu au Restaurant Daniel; Oliveros et Sokolin y recevaient plusieurs clients d'affilée. Un grand nombre (si ce n'est la plupart) des vins servis venaient de leur cave – des vieux Bordeaux, pour l'essentiel. Parker n'a pas été interrogé à ce sujet lors de sa déposition, mais Oliveros nous a confirmé cette information, affirmant que ces déjeuners avaient lieu «une fois tous les six mois, ou deux fois tous les six mois, selon l'emploi du temps [de Parker]. A chaque fois qu'il passait en ville, s'il avait le temps, on essayait d'organiser quelque chose.» Ces rendez-vous ont selon lui pris fin en 2001, lorsque le Restaurant Daniel a cessé de servir le midi.

Selon Oliveros, Sokolin et lui n'ont jamais essayé de tirer profit de cette relation. «[Parker] était juste un critique que nous admirions», a-t-il ainsi déclaré à Slate. Mais ils semblaient tout à fait disposés à mettre cette amitié en avant: sur le site web de Royal, on peut encore voir plusieurs photographies des trois hommes lors de diverses réjouissances. La demande d'indemnisation d'Eric Greenberg mentionne plusieurs offres (manifestement privées) faites par Royal, ces dernières indiquent clairement qu'Oliveros et Sokolin étaient proches de Parker. Lorsque le duo a essayé de vendre un double magnum de Haut-Brion 1921 à Greenberg, cette note accompagnait l'offre: «Malheureusement, Bob [diminutif de Robert, NDT] ne l'a pas encore goûté, donc je n'ai pas de critique sous la main.» On peut également citer ce message vantant les mérites d'un magnum de Latour à Pomerol 1947: «Jeff viens de m'appeler depuis Bruxelles, il a réussi à se procurer cette petite merveille (une bouteille, voire plus). Il était à une dégustation avec Daniel, monsieur Parker et Frans de Cock ; ils ont goûté des magnums de Mouton 1947, de Lafleur 1947, de Lafleur Petrus 1948, de Montrachet (Ramonet) 1979 et d'Echezeaux (Jayer) 1980 ; tous étaient excellents. (...)»

Rodenstock, l'apprenti Bacchus

Dans sa déposition, Parker affirme qu'Oliveros et Sokolin l'ont présenté à Rodenstock. Interrogé par l'avocat de Koch, il a dit avoir diné deux fois avec les trois hommes à Paris – et dit avoir alors pensé qu'Oliveros, Sokolin et Rodenstock étaient «de bons amis, ou des associés d'affaires.» Rodenstock était lui aussi connu pour ses dégustations, mais il allait encore plus loin dans la démesure: elles s'étendaient souvent sur plusieurs jours; on y goûtait des vins datant de plusieurs siècles. Il faisait visiblement tout pour convaincre l'éminent critique de vins de participer à l'une d'entre elles: interrogé par l'avocat de Koch à ce sujet, Parker a dit avoir été invité à plusieurs de ces dégustations avant même d'avoir rencontré l'Allemand. En 1995, il finit par accepter l'invitation et se rendit à Munich pour une fête orgiaque d'un week-end. Ces dernières années, Parker a déclaré que cette première dégustation avait également été la dernière: «la générosité outrancière et l'extravagance ont suffi à me dissuader d'accepter toute autre invitation.»

Mais tout ceci ne colle pas avec ce qu'il disait à l'époque. Dans l'édition de février 2006 du Wine Advocate (sa lettre d'information), Parker décrit la fête de Munich en ces termes: «Les trois jours de dégustation, de grande cuisine et de camaraderie les plus extraordinaires de ma vie.» Dans sa chronique, il ne tarit pas d'éloges sur Rodenstock, et écarte les soupçons qui pèsent sur lui et sur les vins: «Les remarques désobligeantes que j'ai pu lire [au sujet de Rodenstock] sont fausses. Rodenstock est un homme d'un charme et d'une gentillesse rares. Un authentique amateur de bons vins (au meilleur sens du terme), à la culture impressionnante et à la générosité presque excessive (ses dégustations sont entièrement gratuites).»

De plus, Parker a revu Rodenstock (et a à nouveau profité de ses largesses) après la fête de Munich. En décembre 1996, il était à New York pour fêter les 55 ans de l'Allemand. Un petit diner de dix personnes, au Restaurant Daniel; Oliveros et Sokolin faisaient partie des convives. Rodenstock se chargeait du vin: une bouteille de Petrus 1961, plusieurs magnums de divers Pomerols 1948, plusieurs magnums de Petrus 1900 et de L'Eglise-Clinet 1899, et un Château d'Yquem 1841. Dans le guide de Parker (Bordeaux: A Consumer's Guide to the World's Finest Wines), une note de dégustation datée de «décembre 1996» est consacrée à «un magnum de Petrus 1900 qui aurait été retrouvé dans une cave privée à Saint-Emilion» (il lui attribue une note peu enthousiaste de 89 points)... mais dans sa déposition, Parker dit ne pas se souvenir de cette soirée. Seulement, voilà: deux autres convives se souviennent parfaitement du diner – suffisamment pour citer les noms des autres invités, de tous les vins servis, et pour donner sa date précise (le 7 décembre). Oliveros dit lui aussi se souvenir d'un diner chez Daniel en compagnie de Parker et de Rodenstock, mais affirme avoir oublié la date, et dit ne plus savoir si la soirée était ou non une fête d'anniversaire.

Parker a toujours déclaré qu'il était «impératif» qu'un critique garde son indépendance vis-à-vis des professionnels du vin ; qu'il s'est fait une réputation en évitant scrupuleusement toute situation compromettante, et que c'est en partie à cette réputation qu'il doit l'exceptionnelle influence dont il jouit aujourd'hui. Dans sa déposition, Parker prétend qu'à l'époque de la dégustation de Munich, il ne savait pas que Rodenstock était marchand de vin. Mais il dit avoir été conscient du fait que l'Allemand recherchait sa compagnie par soif de prestige: «Je pensais que c'était parce que j'étais dans le monde du vin ... qu'il se disait: si j'arrivais à faire venir Parker, ce serait vraiment génial ... il suffit de rassembler les grands noms du métier et de les ramener chez soi pour qu'une dégustation gagne en crédibilité. En retour, les invités écrivaient leurs comptes-rendus – compte-rendu très favorable, dans mon cas. Rodenstock y gagnait quoi qu'il arrive.» Sur certaines photos prises durant la dégustation de Munich, on peut voir Parker aux côtés de Rodenstock ; depuis cette époque, ce dernier invoque le nom du célèbre critique dès qu'on l'accuse de fraude. Rodenstock a inscrit Parker sur la liste des témoins potentiels de la défense dans le procès que lui a intenté Koch. Dans une lettre adressée aux avocats de Koch en 2008, il nie avoir servi du vin contrefait lors de dégustations organisées à New York. Il affirme aussi que l'authenticité des bouteilles «peut être confirmée par Robert Parker, l'expert mondial numéro un. Il était présent, et il suffit de lire ses notes de dégustations, dans ses livres ou sur internet» (il ne précise ni la date, ni le lieu de ces dégustations). En 2007, quand le New Yorker lui a posé quelques questions au sujet du Petrus 1921 servi à Munich, Rodenstock a rappelé que Parker lui avait donné 100 points: «Des experts mondialement connus l'ont trouvé exceptionnel, et lui ont attribué le meilleur score possible: existe-t-il meilleure preuve d'authenticité pour un vin?»

Rodenstock a donc gagné en crédibilité grâce à Parker – mais il lui doit peut-être encore plus que cela. Ce «meilleur score possible» (les cent points accordés lors de la dégustation de Munich) fut une aubaine pour les possesseurs de Petrus 1921, et si l'on en croit le registre d'importation que Koch s'est procuré, Rodenstock en avait plus d'un à vendre. En 1991, un double magnum de 1921 avait atteint la somme de 6800 dollars lors d'une vente aux enchères Christie's à Londres. Puis vint le score parfait de Parker, et le 1921 devint soudain le Saint Graal des riches collectionneurs. Dans sa demande d'indemnisation, Eric Greenberg indique avoir, en 2000, acheté cinq magnums de 1921, déboursant près de 10.000 dollars par bouteille ; cinq ans plus tard, Bill Kock rachetait l'un de ces magnums pour 30.000 dollars lors de la vente aux enchères Zachys, à New York. Parker n'avait jamais goûté ce vin auparavant, mais si l'on en croit sa note de dégustation (consultable sur son site internet), il continue de penser que le Petrus 1921 de Munich était authentique. Pourtant, dans une interview accordée au Globe and Mail de Toronto en 2007, il a admis que la bouteille était peut-être un faux. Par ailleurs, sur son site, les critiques des vins dégustés au cours du week-end de Munich sont aujourd'hui assorties d'une note sur la controverse entourant l'affaire Rodenstock. Au final, que Parker ai goûté un vin authentique ou une contrefaçon, sa critique aura enflammé les collectionneurs comme jamais: le 1921 s'est arraché, et Rodenstock a – au moins pour partie – satisfait cette forte demande via Oliveros et Sokolin.

Le Petrus 1921 est loin d'être le seul vin douteux que Rodenstock a fourni à Royal, ce qui soulève une interrogation des plus dérangeantes: Oliveros et Sokolin, auraient-ils pu – de leur côté, ou avec l'aide de Rodenstock – se servir de Parker pour vendre d'autres imitations? Lui ont-ils fait goûter d'autres bouteilles (imitations ou non), utilisant ses critiques pour mieux vendre les versions contrefaites de ces vins? Oliveros affirme que Sokolin et lui ne pensaient jamais aux scores en débouchant une bouteille pour Parker, mais qu'il est possible que ce dernier ai tiré quelques critiques de ces dégustations. En octobre dernier, la défense de Koch a enjoint Parker de produire les notes prises pendant ces dégustations afin de déterminer s'il existait un lien entre les vins que Parker à dégusté en compagnie d'Oliveros et Sokolin, ses critiques, et les faux que Royal aurait pu mettre sur le marché. Parker à répondu que l'ensemble des documents demandés avaient déjà été rendus publics – sans préciser quelles notes de dégustation avaient été rédigées lors de ses rencontres avec les dirigeants de Royal. (Koch a également enjoint Parker de produire les notes prisent en compagnie de Rodenstock, selon Brad Goldstein, porte-parole de Bill Koch, Parker leur a envoyé 400 pages de revues et de commentaires déjà publiés en guise de réponse.)

En février, pendant sa déposition, Parker a dit à l'avocat de Koch qu'il avait noté certains des vins qu'Oliveros et Sokolin lui avaient fait découvrir ; il n'a pas dit combien. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il n'avait pas parlé de Royal dans le compte-rendu d'une dégustation organisée par Oliveros et Sokolin, Parker a répondu qu'il n'avait «probablement pas» mentionné le nom de l'établissement pour une simple raison : «citer le nom des détaillants qui vendent les vins dont je parle, ce serait donner l'impression de leur faire de la publicité.» (Oliveros, Sokolin et Rodenstock figurent dans la liste des remerciements de plusieurs éditions du Guide Parker, ces noms n'apparaissent pas dans l'édition la plus récente, sortie en 2008).

Oliveros et Sokolin ont quant à eux fait preuve de moins de discrétion ; le fait de fréquenter Parker fut visiblement un plus pour leurs affaires. Leur amitié était bien connue des œnophiles ; c'était un atout de poids dans le secteur du vin. Un négociant en vins – qui dit avoir été un très bon client de Royal, et demeurer un grand admirateur de Parker – nous a résumé la situation en ces termes: «On suit toujours les conseils de Parker, alors quand on le voit avec ces types, bien sûr que ça nous influence. Comment pourrait-il en être autrement?» Que Parker ait ou non été piégé, le résultat est le même: il a aidé Royal a vendre ses vins, et nombre de ces vins étaient manifestement contrefaits. Rien ne prouve que Parker ne se soit rendu complice de quelque méfait que ce soit. Mais en fréquentant Oliveros, Sokolin et Rodenstock, il a peut-être fait le jeu des faussaires, et mis à mal le marché des grands vins. Pour un critique qui dit s'inspirer de Ralph Nader, et qui se présente depuis longtemps comme le défenseur des consommateurs, l'ironie serait des plus cruelles.

Mike Steinberger

Traduit par Jean Clément Nau

Image de Unefruit | wine / Robert S. Donovan via Flickr CC License By 

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