France

La revanche de Jean-Louis Debré

Philippe Boggio, mis à jour le 17.08.2010 à 11 h 51

Fidèle des fidèles de Jacques Chirac, ancien ministre de l'Intérieur, Jean-Louis Debré se pose aujourd'hui en garant des libertés et règle des comptes.

Jean-Louis Debré Philippe Wojazer / Reuters

Jean-Louis Debré Philippe Wojazer / Reuters

La question préoccupe déjà le gouvernement, et surtout ceux des ministres les plus réservés sur ces mesures. Les menaces de réforme, autour de la nationalité française, que Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux dégainent, ces temps-ci, comme l’inspecteur Harry ( Clint Eastwood) son Smith and Wesson 44 Magnum franchiront-elles l’obstacle du Conseil constitutionnel?  La vénérable institution de la rue Montpensier semble devenue fort jalouse de son indépendance. Aspirée par le débat public, mieux connue, reconnue, même, par les Français, depuis l’introduction de la saisine directe, elle commence à se tailler une réputation de juridiction un peu rebelle, en tout cas, indocile. Sa récente condamnation de «la garde à vue à la française» a même été ressentie comme un rééquilibrage, tardif mais salvateur, au profit des justiciables placés aux mains de la police. 

De tout cela, un homme profite. Et curieusement, un peu à contre-courant de sa carrière. Jean-Louis Debré, le président du Conseil constitutionnel.  Il a été le président de l’Assemblée nationale de l’ère Chirac, mais c’est surtout comme ministre de l’Intérieur qu’on se souvient de lui –la fonction frappe peut-être davantage les esprits, et laisse des traces dans la chronique du pays. Il a été un membre du club, pas le pire, mais assez conforme tout de même au prototype forgé par la droite, sous la Ve République. Dur aux délinquants, et pas toujours regardant sur la manière. L’opinion de gauche lui avait notamment reproché l’évacuation des sans-papiers réfugiés dans l’église Saint-Bernard, à Paris, en août 1996. 

Il avait dû quitter la place Beauvau, au moment de la dissolution de 1997, et par la suite, malgré sa proximité avec Jacques Chirac, il n’avait jamais retrouvé un poste ministériel. Le chef de l’Etat préférait savoir son plus fidèle compagnon au «perchoir» de l’Assemblée, où l’on peut conserver une plus grande liberté de parole. Ce dont Jean-Louis Debré avait usé contre les menées concurrentielles de Nicolas Sarkozy, à partir de 2002.

Pas un faucon, donc, mais pas une colombe non plus. Il est en tout cas assez savoureux de le retrouver aujourd’hui dans un rôle de garant des libertés publiques (garde à vue) ou de redresseur d’injustices passées (pensions aux anciens combattants étrangers), et plus généralement, au moins sur le chapitre de la constitutionnalité, comme le meilleur rempart national face aux outrances sécuritaires en cours du régime sarkozyste. Comme quoi, cela précisé pour Brice Hortefeux, il ne faudrait jamais désespérer tout à fait des ministres de l’intérieur, passés, présents et à venir. Il arrive qu’il leur vienne, même tard, des idées contraires aux traditions de la place Beauvau, et assez incongrues, au vu de leur parcours.

«C’est l’effet Becket», note le politologue Olivier Duhamel.  Du nom du chancelier d’Henri II, Thomas Becket, qui après avoir fait appliquer l’interdiction des libertés cléricales, sur ordre de son roi, s’était mis à défendre ces mêmes libertés, une fois nommé archevêque de Canterbury… et à s’opposer au même monarque. Politiquement parlant, il ne peut plus rien arriver de fâcheux à un président du Conseil constitutionnel. Nommé généralement en fin de parcours professionnel, il est inamovible, installé, rue Montpensier, pour un mandat long (9 ans). Il renonce à toute autre fonction. Officiellement, il n’a plus de parti politique, et aucun compte hiérarchique à rendre. A la sagesse de l’âge vient s’ajouter la découverte, ou la confirmation, des délices de l’indépendance. En principe, il n’a plus pour maître que le droit constitutionnel.

A cet exercice de renversement de réputation, il y a eu des précédents. Comme celui de Roger Frey . Ministre de l’Intérieur, celui-ci avait réprimé la marche de protestation algérienne du 17 octobre 1961, laissant ses hommes jeter des manifestants à la Seine et se livrer à un véritable massacre; il avait dû endosser aussi la responsabilité, quelques mois plus tard, des événements tragiques du métro Charonne. Pourtant, devenu président du Conseil constitutionnel, il avait ensuite imposé la limitation des droits de fouille de la police, notamment dans les voitures particulières.

Quand il a été nommé, en février 2007,  par Jacques Chirac, à la tête du Conseil, certains ont pensé, toutefois sans trop le dire, que Jean-Louis Debré était un peu étroit d’épaules, par rapport à quelques-uns de ses prestigieux prédécesseurs, Robert Badinter ou Pierre Mazeaud. Que le chef de l’Etat mettait à l’abri son vieux grognard avant de partir. Hors d’atteinte, déjà, de Nicolas Sarkozy et de son entourage, lesquels vouent une franche détestation à l’ancien président de l’Assemblée nationale, et à son persiflage incessant.

C’était oublier ce que la fonction de tuteur de la constitution peut pour l’homme auquel elle échoie. A quel point, soudain, elle le grandit. Oublier aussi que Jean-Louis Debré est d’abord un magistrat, et qu’il retrouve au Conseil constitutionnel sa culture de base. Celui qui a été souvent moqué, comme son père, Michel Debré, celui qu’on disait jaloux de son jumeau, Bernard Debré, grand médecin, lui aussi député, a pourtant eu le temps, avant d’être happé par la destinée politique de Jacques Chirac, d’être un juge d’instruction.

Pour des raisons encore floues, comme il fallait sans doute un idiot de la famille par génération, après son père, caricaturé avec un entonnoir sur la tête par les humoristes du début de la Ve République, il a été celui-là. Un peu benêt, Jean-Louis Debré. Toujours dans les jupes de Jacques Chirac. Fidèle comme l’est un toutou. Il est tout de même docteur en droit et ancien élève de l’Ecole de la magistrature; il a été le premier juge d’instruction des affaires Carlos, le terroriste. Mais dans son curriculum vitae, on a toujours préféré rappeler qu’après des échecs au bac, il avait dû en passer par la capacité en droit.

La suite a toujours été un peu trempée à la même sauce. Maire d’Evreux, député, ministre… un peu juste, Debré. Et toujours comme son père, qui avait fait sourire par sa candidature désespérée à l’élection présidentielle de 1981, alors que les moqueurs auraient dû trouver quelque valeur au co-rédacteur de la Constitution de 1958. Il n’est donc pas sans ironie que le fils maudit retrouve le père décrié autour du texte sacré de notre histoire politique récente.

Belle revanche, dira-t-on, pour le fils et pour le père. Contre le frère jumeau, et contre Paris, qui se goberge. Toutefois, le meilleur est sans doute à venir. Dans ces circonstances qui donnent désormais le droit à tout un chacun de saisir la Conseil constitutionnel par «les questions prioritaires de constitutionnalité». Beaucoup de gens, désormais, risquent de placer leur espoir en Jean-Louis Debré, sur le chapitre de l’égalité des droits devant la loi. Dans le contexte politique, c’est plus qu’il n’en faut pour une renommée.

Philippe Boggio

Photo: Jean-Louis Debré Philippe Wojazer / Reuters

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