Monde

La femme, cette petite chose fragile

Linda Hirshman, mis à jour le 07.09.2010 à 9 h 21

Pour les conservateurs américains, le mariage est conçu pour protéger les femmes. Pas sûr.

Des femmes participent à la "Parade des mariées" dans la ville russe de Krasnoya

Des femmes participent à la "Parade des mariées" dans la ville russe de Krasnoyarsk, le 20 juin 2010. REUTERS/ Ilya Naymushin

La décision du juge Vaughn Walker [autorisant] le mariage entre homosexuels en Californie a décidément déchaîné la droite. Aujourd’hui c’est le mariage gay, demain la fin de notre civilisation. Les défenseurs de la Proposition 8 [amendement californien stipulant que le mariage doit être réservé aux hétérosexuels, et que le juge Walker a déclaré inconstitutionnel] se sont fait Boieser (nouveau verbe qui signifie se faire interroger sans merci sur des revendications sans fondement par l’avocat David Boies) sur leur argument selon lequel le mariage entre personnes de même sexe est néfaste pour les enfants élevés par des couples gay. Les opposants au mariage gay ont donc maintenant besoin d’une nouvelle cause à défendre. Si les enfants ne sont pas en danger, le mariage homosexuel doit forcément menacer l’autre population sans défense: les femmes.

Le nouvel argumentaire avance que le mariage hétérosexuel est nécessaire, et doit être protégé en restant l’apanage des couples hétérosexuels, car les vilains hétéros ont des instincts sexuels des plus égoïstes. Dans le New York Times, Ross Douthat écrit que les hommes sont à la merci de leur «élan vers la promiscuité sexuelle». Ce qui les pousse à être naturellement enclins à pratiquer la polygamie, la prostitution et à prendre des maîtresses.

On ne naît pas femme libérée...

Plus tactiquement, les femmes ont un «intérêt à s’accoupler avec l’homme au statut le plus élevé disponible». En revanche, Sam Schulman, conseiller et analyste du George W. Bush Institute, n’attribue quant à lui aucune sorte de stratégie à la femme. Le mariage lui est nécessaire, affirme-t-il dans le Christian Science Monitor daté du 6 août, car à défaut un homme «en ferait une esclave, une concubine—une créature à l’humanité incomplète». Et attention, toutes les formes de mariage ne font pas l’affaire. La conception de l’union conjugale de Douthat nécessite que «deux êtres humains sexuellement différents abandonnent leur intérêt reproducteur personnel» et «s’engagent à une fidélité et à un soutien mutuel pour la vie». Le mariage de Schulman, lui, doit «sacraliser» et «protéger» les femmes.

L’idée que seul le mariage traditionnel peut protéger les femmes a l’avantage d’attaquer deux des démons favoris des conservateurs: les gays et les femmes libérées. Revenir à l’époque précédant la légalisation du mariage gay par le Massachusetts, en 2004, ne suffirait pas à défaire le mal infligé par le monde moderne à cette fondamentale institution. Du point de vue de la droite, il vaudrait sans doute mieux remonter à avant 1809. C’est en effet cette année-là que le Connecticut est devenu le premier État américain à voter une loi autorisant les femmes mariées à gérer leurs propriétés privées, en permettant aux petites chéries si sacrées de faire leur propre testament. Avant 1809, sous le régime de protection maritale du droit coutumier, les femmes mariées n’avaient quasiment aucun droit à la propriété. Elles ne pouvaient signer de contrats ni conserver leurs salaires. Leur rôle devant la loi était de tenir leur maison et de pourvoir aux besoins matériels de leurs époux et de leurs enfants. Le rôle du mari était d’entretenir financièrement sa famille avec l’argent qu’il gagnait et distribuait à sa guise (et, évidemment, de voter).

Un mariage sans protecteur ni protégé

Comme en a témoigné l’historienne de Harvard Nancy Cott lors du procès autour de la Proposition 8, le mariage, cette institution en perpétuelle mutation, a énormément changé au 19e siècle à mesure que des lois comme celles du Connecticut s’étendaient à d’autres États, ainsi qu’après la promulgation à New York en 1848 de la très influente loi [visant à protéger la propriété des femmes] Married Women's Property Act. De l’abrogation du régime de protection maritale jusqu’au point culminant du féminisme moderne, l’idée du mariage en tant qu’union d’êtres humains aux rôles et responsabilités totalement différents a pris un grand coup dans l’aile. La notion de mariage s’éloignant de la distribution strictement sexuée des rôles et du principe du protecteur physiquement fort ayant à charge un plus faible, comme l’a compris le juge Walker, il n’y a aucune raison que le mariage moderne exclue les gays et les lesbiennes—des humains qui ne sont pas départagés par leur genre.

Schulman et Douthat comprennent qu’une fois démantelées les barrières entre les rôles masculins et féminins dans le mariage, il n’y a plus de raison que celui-ci nécessite une personne de chaque catégorie—homme, femme—pour rester fidèle à son but premier. Leur réaction consiste à supprimer le principe de la fluidité des genres. Pour Douthat, il existe un gouffre impossible à combler entre les hommes et les femmes, basé sur leurs supposées programmations sexuelles «darwiniennes». Schulman, faisant curieusement fi de la loi, suggère quant à lui que seuls le mariage ou la famille sont aptes à protéger les femmes du viol.

Le mariage rendait les femmes vulnérables

Pourtant, le mariage tel qu’il est prôné par Douthat et Schulman est bien pire que les dangers qu’ils décrivent de façon si théâtrale. Ils affirment que pendant son âge d’or, le mariage protégeait les femmes du viol, du concubinage ou de la prostitution. Mais jusqu’aux années 1970, le mariage était en réalité une exception à la loi contre le viol. Dans chaque État américain, un mari pouvait violer sa femme tant qu’il le voulait. En 1975, le Dakota du Sud fut le premier à promulguer une loi contre le viol conjugal. La Caroline du Nord fut le dernier en 1993. Dans la plupart des États, le viol conjugal est encore considéré comme un crime moins grave que le viol en dehors du mariage. Par conséquent, plutôt que de protéger les femmes du viol, le mariage à l’ancienne les rend en réalité bien plus vulnérables.

Douthat pense que toutes les femmes sont en permanence à la recherche d'hommes pour les entretenir («les hommes à statut élevé»), mais que les hommes ne cherchent qu’à s’amuser. Par conséquent, prétend-il, le mariage a aidé les femmes puisqu’il a forcé les hommes à être fidèles. Il se trouve que le mariage, en fait, aide les hommes à forcer les femmes à être fidèles. Pendant la plus grande partie de l’âge d’or du mariage selon Douthat, un mari surprenant sa femme en plein adultère avait une excuse pour tuer l’épouse infidèle ou son amant. Loin de se satisfaire de la possibilité d’un acquittement ou d’une réduction de la peine, de nombreux États américains décrétèrent que le meurtre d’une femme adultère n’était en fait pas un crime du tout. Les femmes, cependant, ne pouvaient invoquer la même excuse.

Enfin, à la fin du XIXe siècle, les États passèrent à une défense sexuellement neutre; une accusation de meurtre avec circonstances atténuantes pour «provocation raisonnable» dans le cas d’un adultère. Qui ne s’appliquait toujours principalement qu’au cas de maris tuant leurs épouses. Quand le Royaume-Uni finit par abroger sa «défense de provocation» pour adultère en 2008, le Telegraph rapporta qu’il s’agissait de la défense la plus couramment invoquée par la centaine de Britanniques qui tuaient leurs femmes chaque année.

Une loi contre le viol conjugal. Une loi contre le meurtre conjugal. Le droit de conserver l’argent qu’elles gagnent. Et l’égalité dans le mariage. Quand les femmes ont eu accès au pouvoir politique, elles ont insisté pour être protégées par les loi s’appliquant aux citoyens ordinaires d’une société démocratique moderne plutôt que par un mari engoncé dans le genre de mariage médiéval auquel Douthat et Schulman voudraient revenir. Les femmes libérées ont beaucoup fait évoluer le mariage. Sinon, pourquoi les gays et les lesbiennes en voudraient-ils leur part?

Linda Hirshman

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Des femmes participent à la "Parade des mariées" dans la ville russe de Krasnoyarsk, le 20 juin 2010. REUTERS/ Ilya Naymushin

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